Trois systèmes d’éthique (du bonheur, de l’honneur et de la pureté) et au-delà.

Cet article est la transcription d’une communication faite en Corse en octobre 2006, à l’occasion d’un séminaire organisé autour du thème « Honneur et Bonheur ».

Je m’aperçois que je suis un peu impressionné au moment de conclure. Voilà trois jours que nous sommes ensemble. Il s’est dit énormément de choses. Le moment est venu de rassembler les fils, de tirer les conclusions. Paul Valéry disait que « l’erreur c’est de conclure », mais il faut bien s’arrêter quelque part malgré la difficulté de relier ces fils.
La question posée au cours de ces rencontres était celle de la possibilité de trouver le bonheur en Corse. J’avais expliqué dans ma première intervention, en ignorant tout de la Corse, qu’il fallait, pour tenter de répondre à cette question confronter deux systèmes de valeurs éthiques : un système fondé sur le bonheur et l’autre sur l’honneur.

Le premier système pose que le bonheur est la seule chose désirable, pour la collectivité comme pour l’individu. La doctrine utilitariste entendue au sens large du terme est celle qui fixe le mieux la logique de cette quête du bonheur. La théorie utilitariste pose, d’une part, que la seule chose désirable pour l’individu est son propre bonheur et d’autre part que le seul critère admissible du bon, du bien, du beau, du juste est ce qui génère le plus grand bonheur pour le plus grand nombre. Voilà un premier système cohérent de valeurs.
Le deuxième système éthique est fondé sur les valeurs de l’honneur. J’ai tenté d’en décrire certains traits en m’appuyant sur l’univers du don exhumé par Marcel Mauss, dans lequel il voyait ce qui lui semblait être le socle des sociétés archaïques. Ce socle est celui de la triple obligation de donner, recevoir et rendre. Il fonctionne sur le système de l’honneur. L’honneur est obtenu pour autant que l’on entre bien dans la pratique de cette triple obligation. Donner la vie pour les femmes, donner la mort pour les hommes.

Comment penser alors l’articulation de ces deux systèmes éthiques ? Devons-nous chercher à être heureux à tout prix ? Peut-on être heureux à travers la logique de l’honneur ? Chercher l’honneur peut-il se faire au détriment du bonheur ? Et réciproquement ?

Il est tentant pour arbitrer de recourir à un troisième système de valeurs que j’ai nommé le système de la moralité ou du don purs. Cependant, au bout du compte, ce troisième système s’avère tout aussi indéterminé que les deux autres. Il s’auto-réfute de la même manière. J’essaierai de montrer que ces trois systèmes ont tous leur pouvoir de séduction, mais que nous ne pouvons pas en choisir un plus qu’un autre. Dans un deuxième temps, je me demanderai comment penser l’indétermination de ces systèmes éthiques de valeurs concurrentes, celui de l’honneur, celui du bonheur et celui du don pur.
Avant de commencer, deux remarques : 1°) Les interrogations en terme de système de morale se posent depuis peu de temps. L’émergence des grandes religions et des systèmes de philosophie morale qui ont laïcisé ce questionnement religieux, est à l’origine de ces interrogations morales. Nous pouvons résumer l’essentiel de ce qui se joue dans l’aventure religieuse de l’humanité en termes d’universalisation de la morale du don. Les grandes religions ont commencé par procéder à l’universalisation du système du don, de l’obligation de donner. Elles ont ensuite radicalisé cette obligation, pour enfin, l’intérioriser.

Universalisation du don : ce n’est plus seulement à ses proches que l’on donne. Il faut donner au plus grand nombre y compris aux étrangers et même à ses ennemis. L’étape de la radicalisation, nous enjoint de ne pas seulement montrer qu’on donne mais de donner pour de bon quoi que cela puisse signifier. Et pour cela il faut sortir du don ostentatoire. C’est cette sortie de l’ostentation que réalise la troisième étape, celle de l’intériorisation Il faut être le seul à savoir qu’on donne pour être sûr de donner véritablement. Les interrogations morales surviendront à partir de ces questions mises en forme par l’histoire des religions.
2°) La deuxième remarque que je voulais faire concerne la question de l’honneur. De nombreux philosophes, sociologues, ont affirmé l’obsolescence de la valeur de l’honneur. Selon eux, la société moderne devrait se passer très rapidement du système de valeurs de l’honneur si ce n’est déjà fait. La société peut et doit fonctionner selon une éthique qu’on appelle « conséquentialiste », qui se réalise selon une logique procédurale, utilitariste. Peu importent les motivations subjectives des sujets, seuls comptent les résultats objectifs, les conséquences de leurs actions. Mais nous devons nous demander si une telle société objectivée, réduite à la mise en œuvre de procédures formelles et rationalisées n’est pas une société vouée à la mort.

Indétermination et auto-réfutation des éthiques du bonheur et de l’honneur

Voici le cadre du débat général. Dans ce cadre, que penser des trois systèmes de moralité que j’ai définis ? Disons quelques mots sur ce que j’ai nommé l’indétermination. Prenons le système de l’honneur. Il exige la fidélité, la loyauté envers nos proches, notre parole, à nos engagements. Mais à qui s’adresse-t-il vraiment ? Doit-on fidélité à sa famille, dans un sens restreint ou élargi, à son lignage, à son clan, à sa communauté, à son village, à sa communauté civilisationnelle ? Nous pouvons nous poser la question jusqu’à un devoir de loyauté à son dieu. Au dix septième siècle, les gens disaient agir « pour la plus grande gloire de Dieu », selon le code de l’honneur de l’époque, dans lequel se formulait le devoir de chrétienté. Il s’agit là d’une première indétermination. C’est une indétermination d’échelle du système de l’honneur.

De prime abord, la morale utilitariste semble plus universelle puisque son critère est le désirable pour le plus grand nombre. Il faut donc préférer le bonheur de sa famille au sien propre ; le bonheur de sa région, ou de son pays à celui de sa famille ; le bonheur de l’humanité à celui de son pays. Eventuellement, il faudrait même considérer le règne animal si on se réfère au philosophe australien Peter Singer. La maximisation du bonheur concerne l’espèce humaine, mais elle devrait aussi englober l’espèce animale. L’utilitarisme rejoint presque alors la tradition religieuse animiste. La logique utilitariste semble particulièrement universaliste. Mais elle est aussi, c’est sa contradiction, radicalement particulariste puisqu’elle ne voit qu’un seul véritable destinataire du bonheur, et c’est l’individu seul. Cette logique est donc ambivalente puisque finalement elle détermine que c’est le bonheur singulier d’un individu qu’il faut maximiser universellement.

Maintenant, passons au degré d’auto réfutation de ces deux systèmes. Le bonheur est-il vraiment le critère du juste, du bon, du désirable ? En apparence, oui. Que peut-on chercher d’autre que le bonheur ? Mais est-ce vraiment ce que tout le monde cherche ? Pensez à l’intervention de Anne Menhersteim. Au fond, si l’homme cherchait vraiment son bonheur, on peut penser qu’il s’y prend un peu mal puisqu’il n’y arrive jamais. Puis, faut-il chercher le bonheur au prix du déshonneur, du renoncement à certaines valeurs éthiques ? Serions-nous vraiment heureux si nous ne respections pas certaines valeurs morales ou exigences de l’honneur ? J’en doute. Que veut dire d’ailleurs : maximiser son bonheur ? Comment le mesurer ? Fondamentalement, la seule chose objectivable c’est la maximisation des ressources monétaires, des richesses pour l’individu. Pour l’Etat, le seul critère possible est la maximisation du produit national brut. Certains économistes faisaient l’équation PNB = bonheur national brut. Il s’agit là d’un critère objectif. Il faut maximiser la production économique. Pourtant, nous le savons bien, cela ne produit pas le bonheur. Ne serait-ce que parce que ce serait laisser de coté trente six mille considérations que les comptables ne savent pas monétariser. Il reste donc une indétermination relative de l’idéal du bonheur.

De même, je vais aller très vite, pour le système de l’honneur. Il y a quelque chose de tout à fait admirable dans l’éthique de l’honneur. Elle nous apprend à rester forts à être loyaux envers nos proches, à tenir parole, à lutter contre l’oppresseur et tout ce qui menace notre dignité. En même temps, nous savons que ce système peut vite dériver dans son contraire négatif, dans le racisme, le sexisme, l’intolérance, le meurtre. Nous savons rarement quelles limites lui attribuer.

Face à cette double indétermination, de la morale utilitariste d’un coté et du système de l’honneur de l’autre coté, nous sommes tentés de basculer du coté de la moralité pure. Il s’agit, par exemple, du système de Kant. Il faut faire son devoir pour lui-même de manière catégorique. Il faut agir, comme il écrivait, de manière à universaliser la maxime de notre action. La raison pour laquelle on agit doit être universalisable. Valable pour tous les humains. Mais universalisable à quelle échelle ? L’exigence de moralité absolue peut, elle aussi, se retourner contre elle-même. L’exemple discuté par Kant est celui de l’interdiction de mentir. Supposons que vous vous trouvez face à un assassin dans votre maison et qu’il vous demande si votre famille est là alors qu’il veut la tuer. Si votre famille est présente, devez vous lui répondre, comme le prescrit Kant au nom de la moralité pure : « Oui elle est bien là », au risque qu’elle se fasse tuer ? Parce que mentir est mal, devons-nous nous interdire toujours de mentir quelles qu’en soient les conséquences ? Il y a, on le voit quelque chose d’insupportable dans le fait de s’interdire de mentir par devoir.

Prenons de même l’exigence du don pur dont beaucoup de philosophes parlent à l’heure actuelle d’une manière qui rappelle fortement le débat théologique sur le pur amour du XVIIe siècle entre Bossuet et Fénelon. Je pense à Jacques Derrida ou à Jean-luc Marion. Selon eux, pour accéder à la moralité véritable, il faudrait atteindre au don pur. Mais là encore, la thèse s’auto réfute. Je cite Jacques Derrida : « Si le don existe, alors il n’existe pas ». Pour lui, en somme, le don doit être une chose tellement merveilleuse, qu’à la limite, pour l’atteindre, il faudrait qu’il n’existe pas. Jean-luc Marion, philosophe catholique, en fait une traduction encore plus absurde et plus concrète. Il explique : « Pour qu’il y ait du don, il faut qu’il n’y ait pas de donateur, pas d’objet à donner et pas de personne pour recevoir le don ». Les choses se compliquent alors singulièrement. ! Tout ça pour dire que le don ne peut être conforme à son concept idéal que dans la mesure où il est purifié de toute histoire sociale et humaine. Ce système est grandiose mais il confine à l’absurdité. Il impose aux Hommes de se conformer à une règle morale dont on a montré qu’il était justement impossible de s’y conformer.

Ces trois systèmes éthiques, celui du bonheur celui de l’honneur et celui du pur amour ou de la moralité pure se nient les uns les autres et s’auto réfutent selon leurs propres critères. Il devient donc difficile de s’orienter.

Conclusion

Que penser alors ? J’ouvrirai le débat final en suivant trois grandes lignes de réflexion. Ma première remarque est que nous ne pouvons pas poser le bonheur personnel comme unique objectif possible. Je tiens à rappeler que si nous lisons bien Marcel Mauss, nous n’obéissons pas seulement au seul motif de la maximisation de notre bonheur individuel. Nous obéissons à quatre mobiles différents : l’intérêt pour nous-mêmes, l’intérêt pour autrui, l’obligation éthique et l’aspiration à la liberté. L’objectif du bonheur est bien sûr légitime mais il ne peut être le seul motif de la vie. Nous ne pouvons prétendre atteindre le bonheur que dans la mesure où nous accomplissons nos devoirs, que nous savons nous ouvrir aux autres et que nous pouvons accéder à une part de liberté. Si nous sommes capables de « sortir de nous-mêmes » comme l’écrivait Mauss, nous serons peut être, selon la formule de Kant, non pas nécessairement heureux mais au moins « dignes du bonheur ».
Le deuxième point qui pose problème est celui de l’indétermination d’échelle à laquelle je faisais allusion. Il y a quatre figures entre lesquelles le sujet humain peut osciller. Nous pouvons nous considérer en tant qu’individus séparés les uns des autres et indifférents aux autres. C’est le postulat des théories utilitaristes et économiques. Mais, nous pouvons aussi nous considérer en tant que personne, intégrée dans un système d’obligations, de droits et de créances. Nous pouvons encore nous considérer en tant que citoyen, croyant, membre d’une communauté politique ou religieuse. Nous estimons alors avoir des devoirs envers ces communautés. Enfin, nous pouvons nous considérer en tant que membre de l’humanité. De toute évidence, nous sommes ces quatre figures à la fois, - individu, personne, citoyen/croyant, Homme - dans des proportions variables selon les sociétés et les périodes historiques. Chacune a son niveau de subjectivité, de cohérence, de légitimité. Aucune de ces dimensions de la subjectivité ne s’auto-suffit pourtant. Il faut faire droit et place à chaque niveau de subjectivité.

Enfin, la troisième question qui se pose est celle de savoir comment arbitrer entre les systèmes du bonheur et de l’honneur. Il y a deux ou trois choses à dire sur les morales dominantes. Il faut refuser l’éthique utilitariste ou procéduraliste généralisée. Il est faux qu’une société puisse fonctionner, qu’une démocratie puisse perdurer sans qu’existent des hommes mettant leur point d’honneur à les faire fonctionner. Il ne peut y avoir de démocratie sans démocrates ou d’idées qui fonctionnent sans sujet. Ce sont les humains qui créent des systèmes sociaux, les reproduisent, les conservent ou les changent selon ce qui est choisi. L’honneur n’est pas une valeur obsolète contrairement à ce que voudrait nous faire croire la pensée dominante. Elle est la colonne vertébrale du sujet. Sans honneur, rien ne persistera, mais la valeur de l’honneur ne doit pas se cantonner à ses formulations ancestrales ni à ses incarnations particularistes. Je vais dire à propos de l’honneur ce que je pense du don. Le don est à sa forme la plus élevée dans les sociétés modernes, non pas quand il concerne les proches, mais quand il est don à l’esprit de la démocratie. De même, l’honneur a sa forme la plus forte lorsqu’il sert la défense de la démocratie. Cela ne signifie pas nécessairement renoncer à ses valeurs particularistes, traditionnelles, mais ne pas s’y cantonner, en sachant s’ouvrir aux changements du monde. Il n’est pas sûr qu’à suivre cette voie la Corse obtiendra le bonheur, mais, sans doute s’en rendra-t-elle digne et pourra-t-elle ainsi échapper au malheur.

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// Article publié le 19 mai 2007 Pour citer cet article : Alain Caillé, « Trois systèmes d’éthique (du bonheur, de l’honneur et de la pureté) et au-delà.  », Revue du MAUSS permanente, 19 mai 2007 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Trois-systemes-d-ethique-du
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