« Plus d’une langue ? » Entretien avec Barbara Cassin

Nous publions ce bref entretien avec Barbara Cassin, réalisé par deux étudiantes, Maritza Mendiola et Olena Sulimenko, dans le cadre du cours « Introduction à la philosophie française » sous la responsabilité de Carina Basualdo du Programme FETE (Français pour les étudiants étrangers) à l’Université de Paris Ouest Nanterre, 2013-2014.

Entretien avec Barbara Cassin

Le 16 décembre 2013 au Centre George Pompidou

Par Maritza Mendiola & Olena Sulimenko.

Nous voilà assises dans la petite salle du Centre Pompidou, écoutant le cycle de conférences et débats « Multiculturalisme et relativisme », avec un objectif ambitieux : interviewer Barbara Cassin au sujet de son livre « Plus d’une langue ». Vraie surprise : on a trouvé une femme aguerrie qui défend ses opinions avec caractère et des arguments intelligents, mais aussi, une femme délicate et souriante, qui d’une manière naturelle et accueillante, a su faire un trou dans son agenda pour partager un peu de son temps avec nous.

Nous nous sommes tout d’abord servi d’un article du « Nouvel Observateur » [1] afin de lui demander si la nécessité de « comprendre l’ennemi, et donc de parler sa langue », comme Mandela l’avait indiqué à l’un de ses camarades de prison, signifie, d’une certaine façon, l’universalité de concepts basiques liés à la paix, comme la liberté, l’égalité, la vérité, la justice, etc. Barbara Cassin a souligné que parler avec des mots comme « justice » ou « liberté » et croire qu’ils sont universels, c’est-à-dire qu’ils ont le même sens pour tous, ne va pas de soi. Mandela veut plutôt dire qu’il faut tenter de comprendre la manière dont l’autre, l’ennemi en particulier, utilise les mots, et peut tordre leur sens. C’est ce que Thucydide déjà appelait « la guerre civile des mots » : il n’est pas difficile de comprendre pourquoi certains appellent « terroristes » des résistants. La langue est aussi une arme politique.

De la même façon, on peut parler du droit universel de vote, cependant on trouvera que les façons d’exercer ce droit seront toujours différentes selon chaque pays et chaque législation. À cet égard, Mme Cassin a indiqué que dans la constitution de l’Afrique du Sud, le mot « ubuntu » est resté intact dans les onze langues nationales, car ce n’est pas un concept universel, mais un mot intraduisible, qui peut se rendre aussi bien par fellowship que par réconciliation, et qui caractérise une certaine vision du monde. Antje Krog proposait de la définir ainsi : « Nous sommes, donc je suis ». Ce mot n’est pas un concept universel, mais un certain type d’action ou de mode d’être, un trésor qui devra être analysé et chéri par toute la population.

Étudiantes de français nous avons toutes des langues maternelles différentes, or nous interprétons généralement les textes français dans notre langue maternelle. Pour Barbara Cassin c’est vrai, on est sans arrêt en train de faire, d’interpréter et de traduire dans la langue maternelle. Et elle trouve cela génial, car on se délocalise de notre culture et on transforme à la fois la langue entendue et notre propre langue. Ce va-et-vient entre les langues, rend les choses plus intéressantes, intelligentes et importantes. On est sans arrêt en train d’aller d’un endroit à l’autre dans notre tête et c’est très bien. En tant qu’étudiantes, cela nous rassure, car on a tendance à voir ce « va-et-vient » plutôt comme un handicap dans notre apprentissage d’une langue.

Nous avons tous de même voulu savoir si cette barrière entre la langue que l’on pratique et la langue maternelle disparaîtra un jour. Barbara Cassin semble penser que cela est possible ; selon elle, on peut avoir une très bonne connaissance d’une autre langue, par exemple le français, et peut-être rêver en français ; elle donne exemple de son expérience personnelle d’avoir rêver en anglais. Elle explique que ces rêves se réalisent en général pour des raisons bien précises, les signifiants anglais produisaient quelque chose d’autre, ou elle voulait rendre hommage à quelqu’un, à une langue, ou parce qu’elle était amoureuse d’une personne qui parle cette langue et cela impliquait qu’elle même s’intègre dans cette langue, dans cet univers. On a plusieurs univers, il y en a un qui est plus maternel que les autres et c’est pour Barbara Cassin une bonne chose, c’est normal.

« Avoir sa langue pour patrie », cette phrase de Hannah Arendt, philosophe allemande, permet à Barbara Cassin de dire que pour elle la langue patrie, c’est celle dans laquelle on invente, où tout est possible, où tout est permis. C’est la langue maternelle. Mais on peut s’approprier une autre langue de manière à pouvoir inventer dans cette langue, et il est normal que les langues apprises ne soient pas équivalentes. Il y a une langue maternelle, quelque fois il y en a plusieurs et quelque fois la langue maternelle n’est pas celle de la mère. « Bachir, elle parle ici du philosophe Souleymane Bachir Diagne, me disait que sa langue maternelle, la langue dans laquelle il invente est le français, même si c’est le Wolof, une langue du Sénégal, la langue de sa mère ». Ainsi pour elle tous cela se choisit, se travaille.

Nous lui avons aussi demandé, en tant qu’étudiants internationaux, comment un mot avec une structure pareille ou presque pareille, peut changer de façon radicale d’une langue à une autre, bref, le challenge des faux amis. Notre interviewée, a mentionné qu’un seul mot a plusieurs sens, différentes dérives sémantiques et différentes histoires. Par exemple le mot sens qui en français veut dire « direction », « signification » et « sensation », en anglais sense veut dire « sensation », et il est relayé par meaning pour dire le « sens » d’un mot. L’anglais et le français ne sont pas le produit de la même histoire. Le mot sensus (qui est la racine) n’a pas été retenu de la même manière.. Cet exemple montre que les faux amis, et les équivoques, sont des choses normales. Même s’il peut arriver que la racine d’un mot ait un sens privilégié qui se maintient dans les différentes langues, pourtant ces types de cas sont exceptionnels.

Cet entretien avec Barbara Cassin, philosophe et philologue française contemporaine a été pour nous très enrichissant. Malgré son agenda chargé, elle nous a accordé un petit peu de son précieux temps et de ses connaissances, pour nous permettre d’élargir notre vision et connaissance du monde. Côtoyer Barbara Cassin, nous a motivé à apprendre la langue française pour aller jusqu’à atteindre le même niveau que notre langue maternelle et peut-être un jour, rêver en français.

// Article publié le 29 janvier 2014 Pour citer cet article : Maritza Mendiola & Olena Sulimenko, « « Plus d’une langue ? » Entretien avec Barbara Cassin  », Revue du MAUSS permanente, 29 janvier 2014 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Plus-d-une-langue-Entretien-avec
Notes

[12 Boltansky Christophe et Halifa-Legrand Sarah, Témoignages « Ce qu’ils disaient de Mandela », Le Nouvel Observateur, Monde p. VIII, du 12 décembre au 18 décembre 2013.

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