« Nous voulons voir valorisée notre capacité de don »

Entretien paru dans le numéro 244 d’avril 2008 de la revue Croire. Nous remercions chaleureusement leurs animateurs de nous avoir autorisés à le reproduire.

François-Xavier Maigre : A cause de l’instabilité de la société, parce qu’on ne sait plus qui reconnaît qui ni pourquoi, notre soif de reconnaissance est plus exacerbée aujourd’hui qu’hier. Que cherchons-nous à faire reconnaître ? En famille, dans le couple, dans l’entreprise ou la société, plusieurs formes de reconnaissance sont à l’œuvre. Comment interpréter cette soif générale de reconnaissance ? Pourquoi ce phénomène est-il aujourd’hui exacerbé ?

Alain Caillé : Aujourd’hui, nous réalisons que la satisfaction de nos revendications matérielles ne peut suffire à notre épanouissement, que l’égalité démocratique appelle quelque chose de plus profond. Ce phénomène a tendance à saper l’ordre hiérarchique traditionnel, jetant le doute sur la légitimité des instances qui distribuaient jusqu’ici de la reconnaissance. Nous assistons en somme à la « désinstitutionalisation » de notre modèle social. Dans un cadre classique, on souhaite être reconnu au sein de valeurs partagées, aussi bien par l’Etat que par ses supérieurs hiérarchiques. Mais ces instances vacillent de plus en plus. Or, pour être reconnu, ne faut-il pas reconnaître d’abord la personne ou l’institution dont on veut obtenir la reconnaissance ? A cause de ce doute sur la légitimité des « reconnaisseurs », la mécanique de la reconnaissance traverse une perturbation indéniable. Alors que jusque dans les années 80, notre société restait relativement stable. La lutte pour la reconnaissance relevait d’instances - certes critiquées - mais légitimes.

F.-X. M : Si l’on ajoute à cela un phénomène de globalisation rampante…

A.C. : C’est effectivement la deuxième cause de cette exacerbation. Aujourd’hui, la figure de l’Etat – qui condensait jusqu’ici toute la légitimité sociale – est elle-même fragilisée. Nous l’observons bien, notamment à travers une configuration européenne mouvante : nos institutions nationales semblent parfois désorientées, ne sachant plus comment se positionner sur cet échiquier… Ainsi, nous passons progressivement d’un ordre hiérarchique vertical à une multiplicité de mondes vécus. Ces réseaux ne sont pas confinés à l’espace de la société nationale ; il peuvent être locaux, internationaux… Aucune instance ne les rassemble au sein d’un système de reconnaissance unique et partagé. Cela conduit à ce que je nomme une « panique récognitive » : on veut être reconnu, mais on ne sait plus qui reconnaît qui, ni pourquoi !

F.-X. M. : Pourtant, dans le monde de l’entreprise, la hiérarchie existe toujours…

A. C. : Bien sûr, mais cette hiérarchie est de plus en plus instable. L’entreprise est soumise à une révolution permanente, les règles instaurées aujourd’hui seront peut-être remises en cause demain, au nom de l’urgence et du profit… La « gestion par le stress » est de plus en plus pratiquée … Les exemples de dérives sont nombreux. D’ailleurs, ces formes de gestion ne sont pas sans évoquer les anciens régimes totalitaires : au fond, rien n’est jamais vraiment acquis. Bien plus déroutant, toutes ces entreprises sont dépendantes des fonds spéculatifs, si bien qu’on finit par ne même plus savoir qui les possède ! Les PDG, eux aussi, sont soumis à cette incertitude générale. Malgré des revenus mirobolants, ils peuvent être renvoyés du jour au lendemain, tout comme leurs salariés, si la rentabilité ne suit pas… Dans de telles conditions, difficile de se sentir reconnu.

F.-X. M. : Cette instabilité touche-t-elle aussi la sphère familiale ?

A. C. : Accroissement des divorces, multiplication des familles décomposées… ces phénomènes traduisent là encore le flou qui entoure aujourd’hui la reconnaissance. Comme les hommes et les femmes n’y accèdent plus dans le cadre des statuts sociaux traditionnels, ils la recherchent sous d’autres formes. D’où cette tendance à la scission, chacun cherchant à se faire reconnaître ailleurs.

F.-X. M. : Comment lire les attentes des jeunes générations, en particulier de celles et ceux qui connaissent des difficultés d’insertion ?

A. C. : On se souvient tous de la crise des banlieues… Lorsque des émeutiers brûlent des voitures stationnées dans leur quartier, il paraît évident que leur revendication n’est pas matérielle. Autrement dit, ce n’est pas une « lutte de redistribution », mais bien une lutte de reconnaissance. Car tous ces jeunes issus des quartiers défavorisés ont l’impression d’être parqués à la lisière de la société, à la fois dedans et dehors. C’est là tout leur paradoxe ; ils en viennent à détester cet Etat, dont en même temps ils aspirent à se faire reconnaître. Cette situation témoigne d’un télescopage entre les luttes « pour » la reconnaissance et les luttes « de » reconnaissance. Si les premières sont menées à l’intérieur d’un cadre lui-même reconnu et stabilisé, les secondes s’exacerbent, car elles visent à casser la légitimité du « reconnaisseur ».

F.-X. M. : Au fond, que voulons-nous voir reconnu ?

A. C. : Une certaine valeur de soi-même, en tant que sujet humain et social. A mon sens, cette valeur rejoint la dimension du don. Dans nos sociétés humaines, c’est bien souvent la capacité à donner qui est valorisée. Une idée qui dépasse le sens caritatif du don, tels que le prônent les religions. Ainsi, dans de nombreuses sociétés traditionnelles, la capacité à donner la mort peut par exemple être source de reconnaissance ; je pense à l’image du vengeur, du guerrier… On le voit bien, cette capacité à donner est ambivalente et varie selon les sociétés et les cultures. Toujours est-il qu’au fond de nous, c’est bien cette capacité que nous voulons voir valorisée : être reconnus comme des donateurs, capables de faire émerger des possibles.

F.-X. M. : L’éducation participe-t-elle à cette prise de conscience ?

A. C. : Prenez le cas des jeunes enfants… Quand les plus petits offrent leurs gribouillis à leurs parents, ils ne font rien d’autre que de découvrir à leur tour la dynamique du don ! Ce premier échange comble les parents, qui témoignent toujours d’une reconnaissance inconditionnelle envers leur enfant. Quoi qu’il fasse, ils se doivent de le valoriser et de le reconnaître. Bien sûr, en grandissant, des bémols peuvent nuancer cette reconnaissance absolue, pour l’aider à grandir et progresser. C’est ainsi que dès le plus jeune âge, la valeur du don commence à s’ancrer peu à peu dans notre conscience.

F.-X. M. : Quel rôle jouent les dons que nous avons nous-mêmes reçus ?

A. C. : Il y a comme un effet miroir quand on parle du don. On veut non seulement que soient reconnus les dons que nous faisons, mais aussi ceux dont nous avons nous-mêmes bénéficié : nos talents, nos charismes. Ici, nous touchons presque à l’univers de la grâce… Soigner son apparence, montrer que l’on est une danseuse douée, un footballeur adroit, un guitariste inspiré ou tout simplement un élève brillant sont autant de moyens d’accéder à la reconnaissance. Si un adolescent ne parvient pas à ce que ses dons soient reconnus comme tels, il peut hélas rentrer dans la logique extrême du don de sa vie. Ce sont toutes les conduites à risque que nous observons aujourd’hui, des scarifications au suicide, en passant par les addictions… Mais cela est vrai à tout âge ! Plus on avance dans la vie, plus on se demande : « Qu’ai-je donné ? ». Nous avons tous le désir de laisser une trace de notre passage, de ne pas mener une existence stérile.

F.- X. M. : En définitive, comment définir la reconnaissance ?

A. C. : Pour être précis, ils existe trois formes de reconnaissance [1]. Il y a déjà celle qu’on cherche dans le domaine de l’amour. Elle est indispensable pour obtenir la confiance en soi. La deuxième reconnaissance est celle qu’on acquiert dans le domaine juridico-politique, celle du citoyen, membre d’une communauté de droit. Elle offre le respect, l’égalité. Il y a enfin celle qu’on obtient dans la division du travail : gagner l’estime de ses pairs, au prorata de la compétence que l’on a su afficher. Ce qui pose problème, c’est que ces trois dimensions ne visent pas la même finalité. La reconnaissance amoureuse renvoie à la singularité de l’individu, alors que la reconnaissance sociale tend à l’universel, et que la reconnaissance professionnelle tient à une spécificité. Ces trois formes de reconnaissance fonctionnent donc sur des dynamiques tout à fait opposées : certaines visent à l’égalité tandis que d’autres visent à la supériorité… D’où la grande difficulté à coupler la thématique de la reconnaissance avec celle de la justice, comme le font certains philosophes. Il me paraît spécieux d’affirmer qu’une société juste est une société qui accorde de la reconnaissance : on réduit alors la reconnaissance à la dimension d’un bien distribuable. Or, si la société peut reconnaître l’égalité des droits aux citoyens, elle ne peut pas prétendre redistribuer à tous de l’amour, de l’estime… Ce raisonnement fait perdre le sens véritable de la reconnaissance.

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// Article publié le 7 avril 2008 Pour citer cet article : Alain Caillé, « « Nous voulons voir valorisée notre capacité de don » », Revue du MAUSS permanente, 7 avril 2008 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Nous-voulons-voir-valorisee-notre
Notes

[1Cf. La Lutte pour la reconnaissance, Axel Honneth, Le Cerf 2000.

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