« Ne vous demandez jamais rien » ou les méfaits de l’éducation utilitariste selon John Stuart Mill et Charles Dickens

On a trop oublié à quel point, durant tout le XIXe siècle, l’utilitarisme a été au coeur des débats. Deux de ses principaux critiques, un peu inattendus, sont, tout d’abord, Charles Dickens, dans son roman Hard Times, et, plus inattendu encore, Jonh Stuart Mill, le champion officiel de l’utilitarisme ! Michel Terestchenko expose les rapports entre ces deux critiques. Où l’on voit qu’un utilitarisme conséquent débouche nécessairement sur l’anti-utilitarisme... A.C.

Economistes utilitaristes, maîtres d’école décharnés, délégués aux Faits, incroyants distingués et alanguis, dégoiseurs de force credos éculés, vous aurez toujours des pauvres avec vous. Tandis qu’il en est temps encore, cultiver en eux toutes les grâces de l’imagination et du sentiment pour orner leurs vies si dénuées d’ornement..., Charles Dickens, Temps difficiles

Ce texte est d’abord le fruit de lectures éparses, séparées entre elles par de longues années, qui, avec le temps et le jeu improbable de la mémoire, ont tissé les fils d’un croisement que, le moment venu, je me suis finalement résolus à suivre et à analyser. De fait il est saisissant à quel point le récit que John Stuart Mill fait, dans son Autobiographie, de la grave crise morale et psychologique qu’il éprouva au sortir de son adolescence fait écho, tant sont nombreux les thèmes communs, à la critique de l’éducation utilitariste qui nourrit le roman que Charles Dickens avait écrit une vingtaine d’années plus tôt, Temps difficiles. Bien que ce rapprochement soit loin d’être original et nouveau (pour les spécialistes s’entend) [1], c’est la résonance de ces thèmes que je voudrais montrer ici aux lecteurs qui ne connaissent pas toujours ces deux ouvrages et dont le rapprochement est passionnant, à mes yeux en tout cas. C’est donc en toute liberté et sans prétention que je me propose de faire partager les raisons de ce qui fut tout d’abord pour moi une surprise et, si je puis l’ajouter, un grand plaisir. C’est aussi qu’on touche là à des questions particulièrement intéressantes, et qui nourrissent la réflexion de nombreux penseurs contemporains, telle la philosophe américaine Martha Nussbaum [2] : quelle place accorder aux sentiments et à l’imagination du point de vue cognitif et du point de vue moral ? Parce que Dickens et John Stuart Mill placent le développement de ces deux facultés, sensible et imaginative, au coeur de leur critique d’une éducation rationaliste, purement utilitaire, ils méritent, à plus d’un titre, d’être lus en parallèle, quoique leur personnalité fut en tout point opposée, aussi opposée qu’étaient le mode d’expression et le style de ces deux plus grandes figures de l’ère victorienne.

John Stuart Mill : les raisons d’une crise morale

Sous les sévères auspices et la direction implacable de son père, privé de l’affection et de la tendresse d’une mère, isolé de tous et se voyant continûment interdit de fréquenter et de jouer avec les enfants de son âge, John Stuart Mill connut dès sa plus jeune enfance une éducation intellectuelle d’une incroyable rigueur et austérité, tout à la fois tyrannique et libérale. Une sorte de fabrication systématique de l’esprit, à l’écart de l’école, qui devait docilement le conduire, grâce à un travail acharné, à connaître et à maîtriser presque tous les domaines du savoir : l’histoire ancienne et moderne, le latin et le grec, la logique, les mathématiques, l’économie politique et, dans une moindre mesure, la poésie et le théâtre classiques. Toute cette masse de connaissances était guidée et ordonnée par le grand principe directeur de l’utilité.
Mais à l’âge de vingt ans, il éprouva un brutal effondrement où tout ce à quoi il avait sincèrement cru jusqu’alors perdit soudain toute signification. Non pas qu’il remettait en cause les principes rationnels, bienveillants et utilitaristes qui lui avaient été inculqués par son père, James Mill, l’ami proche de Bentham – de fait, jamais il ne se révolta contre cette méthode d’éducation ni ni ne rejeta ce qu’elle lui avait permis d’apprendre, beaucoup par lui-même - mais les grandes notions d’utilité et de bonheur de l’humanité, et le projet scientifique radical de réforme qui devait réaliser ce bien être général auquel il aspirait de consacrer son existence, tout ce formidable appareil théorique et pratique lui apparaissait désormais dénué d’attrait, terne, incapable d’alimenter son être intérieur. Ce n’est pas la vérité de ces principes qui lui semblait douteuse, mais tout d’un coup leur force d’attraction s’était évanouie comme un fantôme au lever du jour. Ils ne les percevaient pas comme douteux ou faux, mais comme fades, vides et morts.
Voici le récit qu’il fait de cette crise existentielle dans son Autobiographie [3] :

J’étais, à l’automne 1826, dans ce pénible état de nerfs auquel chacun est parfois sujet, incapable d’excitation plaisante, une de ces humeurs où ce qui, à d’autres moments, est plaisir devient insipide et indifférent ; un état, pensais-je, dans lequel se trouvent généralement les convertis au méthodisme, lorsqu’ils sont frappés par leur première « conviction du péché ». Dans cette disposition d’esprit, s’imposa directement à moi la question suivante : supposé que tous les objets de la vie soient réalisés, que soient accomplis à l’instant même tous les changements dans les institutions et les opinions que vous espérez, cela serait-il pour vous source de joie et de bonheur ? Une irrépressible conscience de soi (self-consciousness) répondit distinctement : Non ! A cette réponse, mon coeur sombra en moi. La fondation sur laquelle ma vie était bâtie s’écroula tout entière. Mon seul bonheur se trouvait dans la poursuite perpétuelle de cette fin, mais elle avait cessé de me charmer. Quel intérêt pourrais-je jamais retrouver dans ce but ? Il me semblait qu’il restait plus rien à quoi consacrer mon existence.

Sans doute n’était-il pas surprenant qu’un enfant particulièrement intelligent et sensible, qui avait été élevé dès son plus jeune âge dans un air aussi raréfié et intellectuellement oppressant – nulle présence féminine n’apparaît dans son environnement - s’effondrât au sortir de l’adolescence. John Stuart avait lu des centaines de livres, mais ses capacités affectives étaient aussi atrophiées que son savoir était étendu. Son père avait développé jusqu’à l’extrême ses facultés d’analyse et dans une certaine mesure son indépendance de pensée, mais le chemin parcouru ne l’avait été que par une raison sèche et abstraite, bouchant les ouvertures colorées de l’imagination et refreignant – par gêne, par pudeur par crainte [4] - la vivacité jugée incontrolable des sentiments. Cet état mélancolique de dépression dont il peinait à comprendre les raisons ne pouvait bien entendu trouver d’oreille compréhensive auprès de son père :

Mon père, à qui il aurait été naturel que j’ai recours dans les difficultés pratiques de la vie, était la dernière personne chez qui je pouvais trouver de l’aide en pareille circonstance. J’étais convaincu qu’il n’avait aucune connaissance de l’état mental dont je souffrais et, l’eût-il eu, il n’aurait pas été un médecin capable de le guérir. Mon éducation, qui était tout entière son oeuvre, avait été conduite sans que puisse être envisagé qu’elle aboutisse à un tel résultat. Je ne voyais pas l’utilité de lui faire de la peine en pensant que ses plans avaient échoué, alors que l’échec était probablement irrémédiable et se trouvait au-delà du pouvoir de ses remèdes.

Ce n’est que progressivement que le jeune homme prit conscience que l’absence de ressort qu’il éprouvait si douloureusement était lié au fait que ses facultés analytiques se déployaient indépendamment des qualités de l’imagination et des sentiments :

Car je voyais, ou pensais voir, une vérité que j’avais toujours accueillie auparavant avec incrédulité : je reconnaissais que l’habitude de l’analyse a une tendance à ruiner les sentiments. Et de fait, tel est le cas lorsque nulle autre habitude mentale n’est cultivée et que l’esprit d’analyse reste sans sescompléments et ses correctifs naturels.

En somme, tout le mal venait d’un handicap, d’un déficit de la capacité à donner aux idées la tonalité affective et la saveur, la chair dirait-on, sans laquelle elles restent de simples coquilles cérébrales. La compréhension de ce lien, en même temps que la totale incapacité à l’établir et à l’éprouver, était cause d’une profonde dépression comme si, boiteux et marchant sur une seule jambe, l’être tout entier aspirait à éprouver ce que l’éducation, limitée au cerveau, avait travaillé à juguler. Dans le monde si particulier qui avait été celui de John Stuart Mill, le sentiment de solitude ne pouvait être que profondément désolant :

Tous ceux vers lesquels je me tournais étaient d’avis que le plaisir que procure la sympathie avec les êtres humains, les sentiments qui donnent pour finalité à l’existence le bien des autres, et plus particulièrement de l’humanité à large échelle, étaient la source la plus grande et la plus sûre du bonheur. J’étais convaincu de la vérité de cette croyance, mais savoir qu’un sentiment pouvait me rendre heureux si je l’éprouvais, ne suffisait pas à me faire éprouver ce sentiment. Mon éducation, pensais-je, avait échoué à créer ces sentiments avec une intensité suffisante pour résister à la force dissolvante de l’analyse, alors que le cours entier de mon éducation intellectuelle avait fait de l’analyse, précoce et prématurée, l’habitude invétérée de mon esprit.

Emotionnellement émasculé, le jeune homme n’avait pourtant pas tout à fait perdu la boussole qui devait enfin le sortir de cet état. La découverte de la poésie de son temps, l’oeuvre de Wodsworth tout d’abord, fut sa bouée, sa planche de salut. Et elle le conduisit à une transformation qui devait durablement marquer sa vie et sa pensée. Comme la lueur enfin aperçue au bout d’un long tunnel apparaissait l’éclaircie, la promesse d’une voie nouvelle où l’imagination et les sentiments, loin d’être des forces irrationnelles, devaient être associés à l’analyse et cultivés pour eux-mêmes. Les amis intimes de l’époque avec lequel John Stuart Mill avait fondé (en 1821) « La société utilitarienne » et dont il était l’âme ne purent le suivre sur ce chemin. La distance s’installa puis la société fut dissoute. Quant au plan théorique, la crise modifia aussi bien sa conception du bonheur – ou plutôt la manière dont il peut être atteint – que l’idée qu’il se faisait de l’éducation et de la formation de l’individu.

Les expériences de cette période eurent deux effets profondément marquants sur mes opinions et sur mon caractère. En premier lieu, elles me conduisirent à adopter une théorie de la vie très étrangère à celle qui avait jusqu’alors dirigée mon existence et qui avait bien des aspects en commun avec ce dont je n’avais à l’époque pas entendu parler, la théorie de l’anti-conscience de soi (anti-self-consciousness) de Carlyle. Je n’avais jamais douté que le bonheur est le critère (test) de toutes les règles de conduite, et le but même de l’existence. Mais je pensais maintenant que cette fin ne pouvait être atteinte que si on n’en faisait pas la fin directe. Ceux-là seuls sont heureux, pensais-je, qui ont leur esprit tourné vers quelque autre objet que leur propre bonheur, le bonheur des autres, ou le perfectionnement de l’humanité, ou encore quelque art ou quelque recherche qu’ils poursuivent non comme des moyens mais comme une fin idéale. Aspirant ainsi à autre chose, ils trouvent le bonheur chemin faisant. Les plaisirs de la vie, telle était désormais ma théorie, suffisent pour en faire une chose agréable, quand on les accueille comme en passant, sans en faire le principal objet.

Ainsi se trouvait profondément remis en cause le programme utilitariste de vie où les activités n’ont de valeur que dans la mesure où elles contribuent directement au bonheur, autrement dit, dans son langage, à augmenter la somme de plaisir et à diminuer les unités de peine. Tout d’un coup apparaissaient des fins idéales qui doivent être poursuivies parce qu’elles méritent de l’être pour elles-mêmes, indépendamment de tout calcul ou stratégie intéressée. Ce n’est qu’en se libérant du désir égoïste du bonheur qu’il est possible un jour de le rencontrer. Comme par surcroît, par grâce, chemin faisant. Autrement dit, et Mill faisait face à un paradoxe qui défiait les règles de la logique qu’il avait si patiemment apprises, le bonheur est à la fois ce que nous voulons naturellement et que nous ne devons pas vouloir. A cette condition seule peut-on être heureux : qu’on ne cherche pas à l’être, et, le serait-on, qu’on n’en soit pas conscient. La stratégie calculatrice, instrumentale, se brisait la nuque sur la question la plus importante de toutes : comment vivre pour être heureux ? Et la réponse nouvellement adoptée par Mill ne pouvait pas même s’entendre au sens d’un éloge de la stratégie indirecte, car celle-ci, pas plus que la précédente, n’est en mesure d’atteindre le but qu’elle se fixe. De fait, il est des états qu’on ne peut connaître que si nous cessons de les vouloir, et même, paradoxe plus profond et complexe, de ne pas vouloir. Ainsi en est-il du sommeil que poursuit en vain l’insomniaque ou de l’humilité qui, pour le chrétien, est la vertu suprême [5]. Eût-il tiré toutes les conséquences de cette vérité psychologique que les mystiques chrétiens avaient clairement perçue, Carlyle aussi avec sa notion d’ « anti-conscience-de-soi », ou encore que formulent à leur manière les maîtres chinois du non-agir et du non-vouloir, Mill aurait été conduit à renoncer à se présenter comme un penseur utilitariste. La reformulation qu’il proposera par la suite de cette doctrine – l’idée que les plaisirs nobles de l’esprit sont plus profitables que ceux des sens - n’ira pourtant jamais jusque là. Ce qui pour l’heure lui apparaissait comme une vérité dont il devait faire le coeur de son credo philosophique, c’est une incompatibilité de nature entre l’analyse réflexive et le bonheur lequel ne peut être éprouvé qu’immédiatement, comme inconsciemment. S’il ne pouvait aller jusqu’au bout de ce qu’impliquait cette dernière affirmation – elle l’eût entraîné sur des chemins qui n’étaient pas les siens – par contre, la critique de la réflexivité analytique trouvait en lui de profondes résonances.

Mais en ferait-on le principal objet de l’existence, on éprouve immédiatement l’insuffisance de ces plaisirs. Ils ne supportent pas un examen approfondi. A peine se demande-t-on si on est heureux qu’on cesse de l’être. La seule chance est de faire, non pas du bonheur, mais de quelque fin qui lui est extérieure, le but de l’existence. Que votre conscience de soi (self-consciousness), votre analyse, votre examen de soi s’y épuisent. Et si par bonheur, favorisé par les circonstances, vous inhalez le bonheur avec l’air que vous respirez que ce soit sans s’y arrêter, sans y penser, sans le devancer par imagination et sans le mettre en fuite pas cette fatalie manie de tout mettre en question. Cette théorie devint désormais la base de ma philosophie, et je la tiens aujourd’hui encore pour être celle qui convient le mieux à ceux qui ne possèdent qu’une sensibilité limitée et une médiocre aptitude à se réjouir, c’est-à-dire la plus grande majorité de l’humanité.

Le bouleversement théorique ne s’arrêtait pourtant pas à ces considérations sur les voies du bonheur, qui mettaient désormais au premier plan les vertus non-stratégiques du désintéressement et de l’inconscience. Il portait, également, et le sujet n’est pas moins essentiel que le précédent, sur une culture, incompatible avec les principes de l’utilitarisme benthamien, favorisant le développement de l’imagination et des sentiments dans la formation et l’éducation de l’homme complet.

Le second changement important qui survint à cette époque dans mes opinions est que, pour la première fois, j’accordais sa place appropriée, parmi les nécessités premières du bien-être de l’homme, à la culture intérieure de l’individu. Je cessais d’attacher une attention exclusive à l’arrangement (ordering) des circonstances extérieures et à l’éducation (training) en vu de la spéculation et de l’action.

Les associations mentales qu’il s’agit de susciter – les « arrangements » ou « ordonnancements » dont il vient d’être question - ne peuvent se limiter à établir de correctes relations entre les causes et les effets, les moyens et les fins, et à nous libérer des préjugés trompeurs ; encore faut-il que nos justes idées trouvent un enracinement intérieur que seuls favorisent la sensibilité et l’imagination, ce que Mill nomme les « susceptibilités passives », dans un « équilibre convenable » avec les facultés intellectuelles strictement analytiques :

J’avais maintenant appris par expérience que les susceptibilités (susceptibilities) passives avaient besoin d’être cultivées aussi bien que les capacités actives, et qu’elles demandaient à être nourries et enrichies, autant qu’elles avaient besoin d’être guidées. Je n’avais pas un instant perdu de vue, ni sous-estimées cette part de vérité que j’avais perçue autrefois. Je n’en vins jamais à renier la culture intellectuelle, ni à cesser de considérer la faculté et la pratique de l’analyse comme des conditions essentielles du perfectionnement de l’individu et de la société. Mais je comprenais que l’analyse a des conséquences qui méritent d’être corrigées en cultivant également d’autres facultés. Le maintien d’un équilibre convenable me paraissait maintenant d’une importance primordiale. Le fait de cultiver les sentiments devint un des points cardinaux de mon credo philosophique et éthique. Mes pensées et mes inclinations s’orientèrent à un degré croissant vers tout ce qui était de nature à servir cette fin.
Je trouvais maintenant un sens à des choses que j’avais lues ou dont j’avais entendu parler sur l’importance de la poésie et de l’art comme instruments de la culture humaine.

Dès lors, il n’y avait plus lieu de suivre la tradition philosophique qui oppose idées rationnelles et émotions, car celles-ci donnent à ce que nous nous représentons de façon théorique une dimension d’insensité qui en réalité est le propre de toute vérité vivante.

L’émotion imaginative qu’une idée, lorsqu’elle est conçue avec vivacité, suscite en nous n’est pas une illusion mais un fait aussi réel que tout autre qualité des objets. Loin d’impliquer quoi que ce soit d’erroné ou de trompeur dans notre appréhension mentale de l’objet, elle est parfaitement compatible avec la connaissance la plus précise et la parfaite reconnaissance pratique de toutes ses lois et relations, autant intellectuelles que physiques.

Au plan psychologique et moral, seul ce lien entre la pensée objective et la force des sentiments, des désirs voire des instincts personnels, est de nature à contribuer à l’émergence d’une personnalité forte, indépendante, non conformiste et libre dont il fera plus tard l’apologie. Dans De la liberté, faisant sans doute allusion aux déficiences dont il avait lui-même subi les dégats, Mill écrira, opposant, à ce qu’il me semble, les principes mécaniques de l’éducation utilitariste à ceux de l’éducation libérale :

La nature humaine n’est pas une machine susceptible d’être construite selon un modèle pour exécuter exactement le travail qu’on lui prescrit, mais un arbre qui exige de croître et de se développer de tous côtés, selon les tendances des forces internes qui en font un être vivant [6].

Désormais, John Stuart Mill pouvait de nouveau croître, vivre, et aimer. Ce qui ne manqua bientôt de lui arriver, chemin faisant.
Si la pensée et le style de notre auteur n’ont pas la sécheresse abstraite de ses premiers maîtres, son père et Bentham – quant au caractère, il demeura pourtant toute sa vie ce que nous appèlerions aujourd’hui un « intellectuel » – si était reconnue la nécessité de développer la sensibilité et l’imagination autant que les facultés d’analyse, cela tient en grande partie à cette épreuve qu’il vécut et surmonta à l’âge de vingt ans. Il est peut être à peine exagéré de présenter la narration qu’il en fait comme le récit de l’agonie et de la résurrection d’une âme. Et, comme on l’a vu, la poésie joua un rôle de puissant remède dans cette cure.
Ayant suivi brièvement ce parcours personnel si significatif, nous pouvons désormais nous tourner vers le roman de Charles Dickens qui, plus que toute autre oeuvre littéraire, fait le procès de l’éducation purement rationnelle et utilitariste. Bien que la démarche soit anachronique – Temps difficiles (Hard Times) date de 1854, l’Autobiographie de Mill de 1873 – les arguments que nous avons rencontrés constituent, je crois, une clé de lecture éclairante pour comprendre la portée, théorique et philosophique, du réquisitoire ironique et féroce, sous bien des aspects certainement injuste et excessif, qui constitue, pour une large part, la matière de ce roman. Sous la plume d’un artiste de l’envergure de Dickens, la critique prend, bien entendu, un tout autre aspect, et les raisons qui l’animent n’ont, en l’occurrence, rien de biographique. Mais sur le fond, quel que soit la différence d’approche entre le philosophe et le romancier, nous sommes dans un univers d’idées communes. Et cette mise en relation a quelque chose de fascinant pour quiconque s’intéresse à ce que la littérature peut apporter de richesse, d’aperçus et de réflexions à la pensée philosophique, et réciproquement. Bien que le grand romancier ait rarement les compétences techniques requises pour entrer dans les méandres d’une pensée théorique plus ou moins complexe – ce n’est évidemment pas sa tâche, on ne saurait donc lui en faire reproche -, du moins est-il doué d’une faculté de voir et de percevoir quelle signification humaine celle-ci revêt lorsqu’elle s’inscrit dans la vie et la chair de ses personnages. En sorte qu’il donne aux concepts de la pensée une puissance d’incarnation qui manque cruellement au spécialiste. Et tel est certainement le cas de Charles Dickens dans Temps difficiles [7].

Hard Times, de Charles Dickens



L’ouvrage, dédié à Thomas Carlyle, est généralement présenté comme le plus social des romans de Dickens. Bien avant les grands romans de Zola et dans une toute autre veine littéraire, y sont dénoncées la cupidité, l’avarice et l’indifférence des bourgeois, autant que la misère sordide des conditions de vie des ouvriers [8]. Le récit se déroule dans la ville de Coketown (la ville du coke) – probablement Manchester ou Preston – à l’époque de la révolution industrielle anglaise de la première moitié du dix-neuvième siècle. Les usines textiles, illuminant comme des « palais féériques » le noir labyrinthe des rues, assignent le travail des masses au mouvement inlassable, monotone et mélancolique des machines. Hommes, femmes et enfants y sont soumis à une exploitation implacable qui n’établit entre les classes sociales que le rapport mercantile de l’argent, au détriment de tout sentiment humain.
Trois personnages incarnent cet univers productif manichéen, sans communication : Mr Bounderby, une sorte de parvenu, feignant grotesquement l’humilité, l’archétype presque caricatural du capitaliste égoïste et sans coeur. C’est le propriétaire de l’usine dans laquelle travaille son employé, Stephen Blackpool, au côté duquel apparaît la figure de son amie, Rachael. Deux êtres solitaires, pauvres et malheureux, auxquels Dickens accorde sa profonde compassion et qui incarnent, chacun à leur manière, de façon poignante, l’honnetêté et l’intégrité humaine, l’intelligence des simples et le triste destin des opprimés, opposés à la cruelle imbécillité des bourgeois et à la totale impunité dont ils jouissent. Mais ce n’est pas sur cette dimension sociale du roman que je voudrais ici insister. Du reste, ce n’est pas cette critique qui ouvre les premiers chapitres du roman.
Tout commence par l’exposition des principes éducatifs de Mr Gradgrind, directeur d’école et ami, on l’apprendra bientôt, de Mr Bounderby auquel il donnera sa fille en mariage. Thomas Gradgrind, père de Tom et de Louisa, est un ardent partisan de la morale utilitariste ; un homme « éminemment pratique » qui entend, dans la formation qu’il donne à ses enfants et à ses élèves, s’en tenir uniquement aux faits, aux calculs mesurés par l’utilité, aux données objectives des statistiques, et, pour le reste, supprimer toute influence des sentiments et de l’imagination :

Or donc, ce qu’il me faut, ce sont des Faits. Vous n’enseignerez à ces garçons et à ces filles que des Faits. Dans la vie on n’a besoin que des Faits. Ne plantez rien d’autre et extirpez tout le reste. Vous ne pouvez former l’esprit d’animaux raisonnables qu’avec des Faits, rien d’autre ne leur sera jamais d’aucune utilité. C’est d’après ce principe que j’élève mes propres enfants et d’après ce principe que j’élève ces enfants-là. Tenez-vous aux Faits, Monsieur. (p. 21).

Sur la base de ces principes généraux, artificiels se construit le récit d’un échec et aussi d’une renaissance. Car si Dickens présente sa dénonciation de l’exploitation des ouvriers sur un mode, nous l’avons dit, quasi manichéen qui ne leur laisse aucun avenir ni aucun espoir, par exemple et surtout de nature politique – et c’est ce qui fait la différence avec l’indignation qui nourrit à la même époque des hommes comme Engels ou Marx mais qui ne s’en tiennent pas là – il en va tout autrement dans l’univers domestique et familial où la maîtrise des individus est impossible. C’est là seulement chez Dickens que la vie peut faire valoir ses droits et parce qu’elle est un fond inaliénable, forcer des passages et trouver sa dynamique créatrice. Lentement, puis, à mesure que la tension croît jusqu’à la crise inéluctable qui pour chacun ouvre la possibilité d’une existence enfin humaine. S’il en va ainsi dans Temps difficiles, c’est que Gradgrind est aussi, nonobstant ses valeurs rigides, et sa fabrique pédagogique purement utilitariste, « à sa façon un père aimant » (p. 33). Et l’amour est, malgré tout, au regard des normes contraignantes, une force dissolvante. Quiconque y répond de quelque manière, serait-ce seulement par compassion, se trouve inapte à comprendre et à adhérer aux lois impersonnelles et anonymes du calcul et à la vision du monde qu’elles produisent ou bien, les aurait-il fait siennes, est-il conduit à les rejeter finalement.
Le moment le plus symptomatique qui, sous couvert de nous faire croire à l’idiotie des sentiments nous révèle en réalité leur intelligence supérieure, est l’aveu que fait Sissy Jupe de son incapacité totale à entrer dans la logique utilitariste de l’économie politique que cherche désespérement à lui inculquer son professeur, Mr M’Choakumchild. Avec toute la naïveté d’une enfant élevée dans un cirque – elle a été accueillie par Grandgrind après que son père, un pauvre clown qui ne faisait plus rire, l’a abandonnée – voici le récit drôlatique qu’entre ses pleurs Sissy fait à Louisa de ses deux plus grossières erreurs :

 » Alors Mr. M Choakumchild a dit qu’il allait encore me mettre à l’épreuve. Et il a repris : « Mettons que cette salle de classe soit une ville immense et qu’elle contienne un million d’habitants, dont vingt-cinq seulement meurent de faim dans la rue au cours d’une année. Quelle remarque avez-vous à faire à cette proportion ? » Et ma remarque fut, car je n’ai pas pu en trouver de meilleure, qu’à mon idée c’était tout aussi dur pour ceux qui mouraient de faim s’il y avait un million d’habitants ou un million de millions. Et c’était faux aussi.
 » Naturellement.
 » Alors Mr. Choakumchild a dit qu’il allait encore mettre a l’épreuve et il a dit : « Voici les estatiques... »
 »Statistiques.
 » Oui, Miss Louisa, ça c’est encore une de mes erreurs... les statistiques des accidents en mer. Et je vois, a dit Mr. M’Choakumchild, que sur cent mille personnes ayant entrepris de grandes traversées, cinq seulement se sont noyées ou ont péri carbonisées. Quelle est la valeur du pourcentage ? Et j’ai répondu, Miss – là-dessus Sissy éclata en sanglots comme si elle confessait avec la plus grande contrition sa plus grave erreur – j’ai répondu que cette valeur était nulle.
 » Nulle, Sissy ?
 » Nulle pour les parents et les amis de ceux qui étaient morts. Je n’apprendrai jamais, dit Sissy... (p. 94-95).

Ainsi se font face, sans pouvoir s’entendre ni se rencontrer, d’un côté, le calcul qui évalue, dans une position de surplomb, la réalité humaine selon la perspective utilitariste du plus grand nombre et qui, sur cette base, rejette comme insignifiant ce qu’il advient aux autres – car enfin en quoi la disparition de cinq individus compte-elle si on la compare au paisible voyage de quatre vingt mille neuf cent quatre vingt quinze personnes ? De fait, statistiquement, ce pourcentage n’est pas significatif – et, de l’autre, la perception de cette même réalité du point de vue de ceux qui la vivent l’éprouvent bien qu’ils ne soient pas pris en compte. Envisagé sous cet angle, qui n’a évidemment rien de naïf, l’insignifiant acquiert une dimension infinie, irréductible à toute commensurabilité, à toute dissolution dans l’agrégation des utilités. Si comme le dit Sissy, à juste titre, la valeur du pourcentage est « nulle », c’est alors la méthode statistique elle-même qui doit être annulée lorsqu’elle conduit à nier la valeur sans prix de chaque existence individuelle. Et, de fait, telle est bien la conséquence sacrificielle à quoi conduit la morale utilitariste. Cette conséquence, Sissy, dans sa simplicité apparente, la perçoit intuitivement et la rejette. Et, quoiqu’elle soit inéduquée et ne puisse donner de raisons à sa position, c’est bien évidemment de son côté que se range le lecteur.
Les êtres simples chez Dickens ne savent pas raisonner, mais ils savent voir. Tel est le cas de Sissy, tout comme de Blackpool ou de Rachael. Ils n’ont pas à leur disposition les avantages que donnent aux plus instruits le langage et la faculté argumentative, mais parce qu’ils sont éclairés par les vertus de ce que Orwell appellera « la décence ordinaire », ils saisissent le monde avec un discernement et une intelligence sans défaut. Ou, pour le dire autrement, ils sont réfractaires à toute forme d’idéologie.
Sommé par Bounderby de dénoncer les agitateurs qui appellent les ouvriers à la révolte, Blackpool refuse de donner leur nom (bien qu’il ait publiquement refusé de participer à ce mouvement et que ses camarades l’aient conspué). Chassé de son emploi, il est contraint de quitter la ville et trouvera la mort après une chute au fond d’un puit. De ces malheurs, Louisa fut le témoin. De là s’éveilla en elle le sentiment de compassion qui la conduisit à la grande crise qui sont les pages les plus fortes du roman.
Lorsqu’on son père lui avait annoncé son intention de la donner en mariage à Bounderby, Louisa n’avait pas su exprimer les sentiments qui l’agitaient ni, surtout, passer outre la cécité d’un regard qui ne voyait ni ne percevait rien de ce qui se passait en elle :

Dès le début elle l’avait regardé fixement. Tandis qu’il s’appuyait au dossier de son siège, peut-être aurait-il pu voir chez elle un moment d’hésitation pendant lequel elle fut tentée de se jeter sur sa poitrine et de lui confier les secrets renfermés en son coeur. Mais, pour le voir, il lui eût fallu sauter d’un bond par-dessus les barrières artificielles qu’il avait dressées durant tant d’années entre lui et ces subtiles essences d’humanité qui échapperont aux dernières finesses de l’algèbre elle-même. Ces finesses étaient trop nombreuses et trop hautes pour un tel saut. La vue de son visage inflexible, utilitariste et positif endurcit de nouveau Louisa... (p. 148).

Mais toute la force explosive des sentiments qui avaient été contenus et rejetés par les règles de son éducation éclate au spectacle de la dureté impitoyable de son mari, de la détresse de Blackpool et de l’admirable bonté, naturelle et spontanée, de Rachael. Fuyant son domicile et décidée à demander le divorce, elle se réfugie, hagarde, chez son père et, cette fois-ci, ne lui cache plus rien du désastre qu’ont créé en elle les principes dans lesquelles elle a été élevée :

 » Comment avez-vous pu me donner la vie et me priver de toutes les choses inappréciables qui l’élèvent au-dessus d’un état de mort consciente ? Où sont les grâces de mon âme ? Où sont les sentiments de mon coeur ? Qu’avez-vous fait, ô père, qu’avez-vous fait de ce jardin qui aurait dû fleurir autrefois dans le morne désert que je porte en moi ? (p. 299).
(…)
 » Pourtant, père, si j’avais été complètement aveugle, si je n’avais pu me diriger qu’en tâtonnant et si j’avais été libre, connaissant la forme et la surface des choses, d’exercer si peu que ce soit mon imagination à partir d’elles, j’aurais été un million de fois plus expérimentée, plus heureuse, plus aimante, plus satisfaite, plus innocente et plus humaine à tous égards que je ne le suis, voyant comme je vois. (p. 300)

Tâtonner, se diriger d’après les sentiments et l’imagination autant que d’après les réflexions posées de la raison, c’est tout le contraire que de mettre l’existence humaine en chiffres, de penser qu’elle peut être réglée par la seule considération objective des faits et les principes (utilitaristes) d’une arithmétique morale, à la suite de quoi il n’y a plus rien à se demander :

Telle est la clef du mystère et de l’art mécanique qui permet d’éduquer la raison, sans s’abaisser à cultiver les sentiments et l’affection. Ne vous demandez jamais rien. Il faut d’une manière ou d’une autre tout résoudre au moyen d’additions, de soustractions, de multiplications, de divisions et ne jamais rien se demander. Amenez-moi cet enfant-là qui peut tout juste marcher, dit Mr M’Choakumchild, et je me fais fort qu’il ne demande jamais rien (p. 83).

Et celui dont il a été dit qu’il était « un père aimant à sa façon » se révèle, face à sa fille qui s’abandonne à lui, un père aimant tout court. Louisa fait à son père l’aveu de secrets que John Stuart Mill n’avait pu faire au sien. S’il était entendu que celui-ci ne pouvait les entendre, tel n’est pas le cas de Thomas Gradgrind. A l’instant où s’écroule tout son système de valeurs, l’intention qui l’animait prend le pas sur son contenu, et il ne reste plus que cela : l’amour d’un père pour sa fille qui devient source d’une vie et de valeurs nouvelles, le langage même a changé, à l’opposé des règles corsetées de l’utilitarisme et de ses stéréotypes, du moins tel que les voit Charles Dickens. Ce n’est pas que la présentation qu’il en donne rende entièrement justice à ce courant de pensée – à bien des égards, nous l’avons dit, elle est caricaturale, sommaire et réductrice [9] - mais, du moins touchait-il juste lorsqu’il critique tout ce qui, dans les principes qui le structurent, évacue ce qui se rapporte à l’imagination, cette forme d’auto indulgence, de subjectivité irrationnelle, qui s’oppose chez Bentham et James Mill au sobre calcul objectif des utilités individuelles et collectives.

Je m’étais persuadé de l’excellence de mon... mon système. Je l’ai rigoureusement appliqué et je dois porter la responsabilité de son échec. Je te supplie seulement de croire, mon enfant, que mes intentions étaient bonnes. (p. 306).

Et tout d’un coup, cette humilité, cet embarras devant les êtres et les actions à prendre, qui étaient sans précédent :

Si différemment que j’ai pu penser hier à cette heure, je suis loin d’être convaincu aujourd’hui d’être digne de la confiance que tu mets en moi, de savoir comment répondre à l’appel que tu es venue m’adresser ici, de posséder le juste instinct – à supposer qu’il existe quelque faculté de cette nature – de ce qui pourrait t’aider et te montrer la bonne voie, mon enfant. (p. 308)

Temps difficiles est un roman de la résurrection familiale et pas seulement, loin s’en faut, un roman social. Mais c’est surtout un roman de la formation de soi, qui, tout comme chez John Stuart Mill, voit dans la culture des sentiments et de l’imagination l’antidote aux effets délétères des principes purement rationalistes de l’éducation utilitariste. Fallait-il que ceux-ci aient puissamment marqué les esprits, qu’ils soient devenus les marqueurs idéologiques de toute une époque, celle du capitalisme industriel en Angleterre, pour qu’un romancier comme Dickens ou encore des poètes tels Carlyle et Coleridge, pour ne pas parler de Marx, en fassent leur bête noire et y voit le véhicule à abattre d’une funeste « fabrique du diable » ?

Mill, l’inconséquent



John Stuart Mill, quant à lui, ne renoncera pas à la morale de l’utilité dont il avait si douloureusement éprouvé les limites. Cependant, la défense qu’il présente dans son ouvrage le plus connu, L’utilitarisme (1860), afin de répondre à la critique de ceux qui n’y voient qu’une doctrine platement égoïste, froide et calculatrice – on peut supposer que le caractère caricatural qu’il prête à ces objections vise le roman de Dickens – est opérée de bien étrange façon. Car, en somme, que dit-il désormais ? Cette morale loin de faire l’apologie de la satisfaction individuelle de l’intérêt particulier se donne pour fin, en réalité, le bonheur du plus grand nombre. Cela est vrai, et cette fin
exige, en certains cas, que les individus consentent, de façon désintéressée et volontaire, au sacrifice de leur bien propre – Mill admet cette conséquence et y voit ce qui fait la grandeur morale de la doctrine – mais c’est au prix d’une contradiction totale avec les prémisses du système (ce qu’il conteste). Bien plus cohérent, Henry Sidgwick, l’autre grand défenseur de l’utilitarisme à l’ère victorienne, montrera (dans les Méthodes de l’éthique, 1875) qu’il y a là une contradiction insurmontable : il est, explique-t-il en substance, rationnellement impossible de convaincre un défenseur de l’égoïsme individualiste qu’il devrait renoncer à son bonheur particulier pour le bien du plus grand nombre . Contrairement à ce qu’affirme Mill, ce sacrifice désintéressé est si peu impliqué par les principes de la doctrine qu’il en constitue, au contraire, la parfaite négation. Que les principes de l’hédonisme égoïste ne puissent s’accorder avec ceux de l’hédonisme universaliste (l’utilitarisme) révèle ce que Sidgwick appelle le dualisme de la raison pratique. Au plan métaphysique, ce dualisme est tragique, et, au plan individuel, il requiert de chacun qu’il fasse un choix qu’aucune instance transcendante – Dieu ou la raison – ne peut éclairer. Pareille conclusion, irréfutable, au plan logique, échappe à la conscience de Mill lequel s’efforce de sauver l’utilitarisme de toute contradiction interne par des arguments évangéliques, faisant appel aux vertus du sacrifice et du désintéressement, c’est-à-dire par des arguments radicalement anti-utilitaristes.
La reformulation de l’utilitarisme benthamien est également opérée par une distinction entre la qualité des plaisirs. Mill soutient désormais que, pour tout homme qui en a l’expérience, les plaisirs nobles de l’esprit – et ceux-là incluent une bonne part des subtils raffinements de l’imagination et de la sensibilité - sont préférables aux plaisirs grossiers des sens. En sorte, quoi ? Qu’il vaut mieux être un Socrate insatisfait qu’un porc satisfait. On ne saurait tirer conclusion plus inconciliable, jusque dans sa formulation, avec tout ce qu’il avait appris de ses mentors, son père et Bentham. Car une chose est de constater que certains trouvent satisfaction dans des activités qui mobilisent les facultés créatrices de l’esprit humain, autre chose est de voir dans ces plaisirs, non pas un fait, mais une norme générale ; une norme qui fait l’apologie des vertus du désintéressement et du sacrifice, voire, dans certains cas, de l’insatisfaction, ce qui est, tout de même, un comble ! Eût-il été plus conséquent, Mill aurait été conduit à tout bonnement abandonner une doctrine si peu faite pour répondre à l’idée qu’il se faisait des valeurs les plus hautes de l’existence humaine, à reconnaître avec Henry Sidgwick que le cosmos de la moralité est, en réalité, un chaos déchiré par des fins inconciliables et des choix proprement tragiques, à admettre que l’économie de la rationalité utilitariste est parfois, et même souvent, une machine impitoyable de destruction des êtres à laquelle ils ne devraient pas accepter d’être sacrifiés, en même temps qu’elle réduit leurs aspirations à la seule poursuite de la maximisation de leurs intérêts, égoïstement compris. Que l’utilitarisme contemporain soit disposé à admettre qu’il existe bel et bien des aspirations plus élevées que la consommation des biens matériels, qu’il inclue désormais des conduites qui relèvent du don, de la générosité et de l’altruisme ne change rien à la nature de son grand principe fondateur : l’homme est un égoïste, un calculateur rationnel, dit-on aujourd’hui, qui cherche toujours son avantage, quelle que soit la façon dont il s’y prend.
On a beau savoir, par mille raisons, que cette conception générale des fins et des motivations humaines est fausse, tout se passe (dans l’esprit de la plupart des économistes par exemple) comme si il fallait cependant faire semblant d’y croire. Et comme on fait semblant d’y croire, tout se passe comme si elle était vraie. Mill n’a jamais su nous faire entrer dans un monde où les vertus de l’imagination, de la sensibilité, de la générosité, du désintéressement et de la dépense inutile animeraient véritablement les êtres humains, à la différence de Charles Dickens et de son merveilleux univers romanesque.

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// Article publié le 23 novembre 2010 Pour citer cet article : Michel Terestchenko, « « Ne vous demandez jamais rien » ou les méfaits de l’éducation utilitariste selon John Stuart Mill et Charles Dickens  », Revue du MAUSS permanente, 23 novembre 2010 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Ne-vous-demandez-jamais-rien-ou
Notes

[1Cf. l’excellente présentation du roman et les références bibliographiques : http://en.wikipedia.org/wiki/Hard_Times

[2Voir, en particulier, Love’s Knowledge, Essays on Literature and Philosophy, Oxford University Press, New York, Oxford, 1990.

[4Cette peur à l’égard de l’expression des sentiments ou bien au seul fait de les éprouver est, selon John Stuart Mill, un « mode d’existence » typiquement anglais : toute personne ou presque est par avance perçue soit comme un ennemi soit comme une cause d’ennui. Il avait déjà pu mesurer, par ses voyages, à quel point les Français étaient, par opposition, bien moins « coincés » dans leur manière d’être.

[5Jon Elster a consacré à ce type d’argument un beau livre, Le laboureur et ses enfants. Deux essais sur les limites de la rationalité, trad. Abel Gerschenfeld, Editions de Minuit, Paris, 1987.

[6Trad. Fabrice Pataut, Agora classiques, Presses Pocket, Paris, 1990, p. 111.

[7Trad. Andrée Vaillant, coll. Folio classiques, Paris, Gallimard, 1985.

[8C’est sur cet aspect ptincipalement qu’insiste Pierre Gascar dans sa Préface au livre.

[9Voici ce qu’écrit Fred Kaplan, dans sa biographie de Dickens : « En 1853, dans « Tromperie sur les contes de fées », ll avait critiqué les efforts utilitaristes pour rationaliser les contes de fées et pour les employer à des fins de propagande. En collaboration avec Jérémy Bentham, James Mill et John Stuart Mill, les réformateurs « kayeshuttleworthiens » s’occupaient de transformer le système d’éducation de façon à retirer les « fées » du conte et l’imagination de la littérature et de la vie. Face à la « sécheresse surnaturelle » de telles gens il avait l’impression de « sortir du Grand Désert du Sahara où mon chapeau serait moirt deux semaines auparavant ». L’imagination fut traitée comme la parente pauvre de la raison, de la logique et de la science. » (Charles Dickens, trad. Eric Diacon, Fayard, 1991).

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