Mère originaire ou lolita éternelle : les images du corps féminin dans la fiction contemporaine

Médecin, psychiatre et anthropologue, rattachée au Laboratoire d’anthropologie sociale du Collège de France, Marika Moisseeff, qui a fait de nombreuses recherches de terrain en Australie, mène depuis plusieurs années des recherches particulièrement intéressantes sur l’image de la femme dans la science-fiction contemporaine, qui lui semble fournir un important matériau, hautement révélateur de nos mythologies plus ou moins inconscientes. Il nous a semblé utile d’en porter certaines à la connaissance des lecteurs de la Revue du MAUSS, en complément, notamment, de son dernier numéro, le numéro 39, « Que donnent les femmes ? ». Où il apparaît que, dans la mythologie contemporaine, les femmes peuvent peut-être donner leur corps, si elles le désirent, mais certainement plus des enfants. A.C.

Culturaliser la nature féminine [1]

Dans les sociétés occidentales contemporaines, la beauté physique féminine tend à être associée à un corps jeune, non déformé par les séquelles de la grossesse ou de tous les surplus – amas graisseux divers, vergetures, seins tombants, varices, etc. – qui sont rattachés à la transformation de ce corps que la nature a doté de la capacité exclusive à enfanter et à allaiter pendant une période de temps déterminée : de la puberté à la ménopause. La puberté est susceptible de conférer au corps féminin des courbures attrayantes qui sont matière à être exploitée par la publicité et les divers arts plastiques. Les grossesses et la ménopause sont, pour leur part, censées mettre en péril la belle harmonie de ces formes. De ce point de vue, la « culture » renverrait à tous les procédés inventés par les humains pour combattre une « nature » dont la vocation serait essentiellement de pousser les êtres à se reproduire, comme les documentaires portant sur la vie des plantes ou des animaux s’évertuent à le démontrer, entraînant la décadence accélérée des corps féminins. Maintenir l’harmonie des formes, en gommant les effets de la maternité et du vieillissement, revient à maîtriser la nature et participe de façon conjointe et novatrice à l’éthique du contrôle et du souci de soi si chers à Michel Foucault. Parallèlement à ce changement de perspective quant à l’appréhension des ’rôles’ respectifs, quasi antagonistes, de la nature et de la culture dans le domaine de l’esthétique des corps, s’est développée l’opposition entre d’un côté, une sexualité non procréative, les activités purement érotiques, et, de l’autre, tout ce qui a trait à la reproduction proprement dite. La division du travail entre sexologie et obstétrique, entre chirurgie esthétique (visant à majorer le sex-appeal en allant jusqu’à modifier l’aspect des organes sexuels) et biotechnologie (notamment les procréations médicalement assistées), témoigne pleinement de cette évolution.

Face à une nature devenue quasi synonyme de biologie, c’est-à-dire rattachée principalement aux activités de transmission de la vie, la culture est, pour sa part, associée quasi systématiquement aux activités de production « artificielles », c’est-à-dire non programmées par le devoir imposé, « instinctuel », de survie de l’espèce. Les activités érotiques, que l’on peut ranger dans la catégorie du sexe entendu en tant que sexualité à visée non reproductrice, participeraient donc de la désaliénation des individus face à une mère Nature vécue comme force aliénante privilégiant l’espèce et qu’il est donc crucial de contrôler, voire de mater. Et la fabrication de corps de rêve facilite, à n’en pas douter, l’accès à cette jouissance gratuite relevant du désir et détachée du besoin de se reproduire. Dans cette optique, et en un raccourci certes réducteur mais qu’il n’en est pas moins intéressant de considérer, chirurgie esthétique et moyens anticonceptionnels vont de pair et sont complémentaires : ils libèrent les corps – et singulièrement les corps féminins plus sujets à devenir la proie des effets de la reproduction – de la nature pour leur permettre d’accéder de plein droit au règne de la culture du meilleur des mondes, c’est-à-dire à une jouissance sans entrave. L’usage des plaisirs est du ressort de la technique et des artéfacts qui signent leur appartenance à l’ordre du culturel [2].


On voit donc que pour l’anthropologue habitué à adopter une perspective culturelle comparative la question est moins de savoir si la beauté relève de la nature ou de la culture [3] que de répondre à une autre question subsidiaire : à quoi renvoie l’opposition nature/culture dans l’Occident moderne lorsqu’il est question du corps féminin ? Pour tenter de répondre à cette question, sans avoir bien entendu prétention à en explorer tous les aspects ici, je me tournerai vers certaines représentations populaires. J’essaierai de montrer qu’elles sont sous-tendues par la théorie de l’évolution élaborée au 19e siècle et que celle-ci conditionne, souvent à notre insu, notre façon actuelle d’appréhender les différences entre les cultures et entre les sexes, nous incitant à les comprendre comme des différences entre espèces situées à des degrés plus ou moins élevés sur l’échelle de l’évolution.

Prenons l’exemple d’un petit article paru à la veille de l’an 2000 qui nous conviait avec humour à imaginer la manière dont nos descendants des siècles futurs nous jaugeraient à l’aune des progrès qu’ils auraient faits. Eh bien, l’une des choses susceptibles de les choquer serait précisément d’avoir à constater qu’en l’an 2000, « les gens étaient enfantés à l’intérieur de leur mère, comme les animaux. » (Sorg, 1999 : 13, mes italiques). Qu’est-ce à dire sinon que seules les modalités de reproduction artificielles – les nouveaux modes de procréation – permettraient à l’humanité de faire un bond sur l’échelle de l’évolution ... au point de les propulser au-delà de l’animalité. A l’inverse, le fait d’avoir encore à en passer par un corps de femme pour naître, relègue l’humanité d’aujourd’hui, aussi évoluée qu’elle se pense, au rang de l’animalité. La grossesse, l’enfantement naturel sont donc perçus comme des freins à l’évolution. Bien entendu l’auteur de ce petit article sans prétention a un illustre prédécesseur : Huxley qui, dans Le meilleur des mondes, décrivait un monde où les enfants sont fabriqués en flacon tandis que les humains, enfants et adultes confondus, se livrent sans retenue aux activités érotiques. Dans ce monde utopique, la viviparité, terme scientifique utilisé à dessein par Huxley pour signifier l’horrible obligation animale d’en passer par un ventre féminin pour naître, y est perçue comme une infâme chose du passé, ne subsistant plus qu’à l’état de survivance honteuse dans quelques réserves de sauvages ; on peut même y voir – comble de l’obscénité – des femmes allaiter leurs petits comme des femelles animales...

Le savoir populaire actuel associe l’archaïsme d’une espèce, d’une culture, d’un genre, à sa propension à accorder la suprématie aux activités reproductrices : la quantité d’énergie consacrée à la reproduction est supposée inversement proportionnelle à celle dédiée au développement de la connaissance et à sa transmission, c’est-à-dire au développement de la culture proprement dite. La part plus importante qui revient aux femmes dans le processus reproducteur, à savoir la gestation, va alors pouvoir être présentée comme un fardeau qui a bloqué leur évolution, et par là même celui de l’humanité. Les oeuvres que j’ai choisi d’évoquer illustreront cette perspective. La distinction entre les hommes et les femmes y est dépeinte comme une différence entre espèces : la transformation subie par le corps de la femme lors de la grossesse la fait régresser à un stade inférieur, animal. Et comme la transformation de la femme en virtuelle procréatrice s’opère à la puberté, les auteurs et les scénaristes vont jusqu’à faire correspondre à la puberté féminine une véritable métamorphose : la jolie nymphette, une fois possédée par les forces génésiques, prend les traits d’une femelle d’une autre espèce, archaïque, dont le paradigme est l’insecte, la reine pondeuse. Ils tendront, en revanche, à montrer comment la répression de ce risque involutif, grâce au recours à des artifices, propulse la femme à un niveau équivalent, voire bien supérieure, à celui des hommes. On opposera ainsi les vertus de l’amour et de la volupté sexuelle libérés du joug reproducteur aux dangers de l’involution auxquels renverrait la reproduction féminine.

Les avatars de la puberté féminine

Dans les sociétés occidentales modernes, prévenir les conséquences fâcheuses de la sexualité, notamment celle des jeunes, est devenu un objectif fondamental, et la prévention des grossesses doit, de ce point de vue, être classée parmi les maladies sexuellement transmissibles dont il faut se prémunir le plus précocement possible.

La fonction procréatrice féminine est ainsi présentée dans les films et les séries américaines s’adressant aux adolescents comme un phénomène parasitaire et archaïque potentiellement mortel. Prenons l’exemple de la série Buffy contre les vampires. Buffy est une adolescente qui a pour mission de sauver l’humanité en tuant chaque nuit des vampires. Dans le film inaugural qui a précédé cette série, l’héroïne apprenait qu’elle serait à même de reconnaître un vampire « grâce » aux crampes abdominales identiques aux douleurs des règles que la présence de ce type de monstre assoiffé de sang provoquerait chez elle … Il est donc bien question ici d’évoquer la spécificité de la puberté féminine et des forces occultes auxquelles elle est associée. Carrie (1972) et L’exorciste (1973) en sont d’autres exemples : l’un et l’autre montrent une fille à peine pubère « possédée » par des forces démoniaques. Ce pouvoir de la femme menstruée qui lui valut tant de discriminations négatives depuis des siècles, on aurait pu penser qu’à l’époque de l’égalité des sexes et de la parité, il n’en serait plus question. Détrompons-nous : tout se passe, au contraire, comme si, en occultant la spécificité des facultés féminines en matière reproductive – celle de l’enfantement, de la grossesse –, pour assurer la symétrisation des rôles et des droits de l’un et l’autre sexes, on faisait rejaillir sur les écrans – de télévision, de cinéma ou de l’échographe – la puissance qu’il revêt au plan imaginaire. Cette suprématie féminine est rapportée, aujourd’hui comme autrefois, aux « forces de l’ombre », aux « démons » avec lesquels la femme aurait un lien privilégié et qu’il faudrait, sans relâche, exorciser de génération féminine en génération féminine.

Un épisode de Buffy est, à cet égard, particulièrement éclairant : une mante religieuse géante y prend les traits d’une ravissante professeure de sciences naturelles qui séduit ses élèves mâles et vierges pour les contraindre à inséminer ses œufs tandis qu’elle leur dévore la tête. La morale de l’histoire étant que la beauté d’une femme adulte recouvre parfois sa puissance mortifère maternelle. Mais Buffy veille : elle finit par hacher menu l’insecte géant. Arrivée au stade pubertaire, l’héroïne du film La Mutante subit également une métamorphose : elle est alors transformée en chrysalide d’où émerge une ravissante femme blonde à la plastique parfaite, elle qui n’était, quelques heures auparavant, qu’une fillette à l’aspect ingrat. Sa beauté se révélera être un leurre pour appâter les hommes afin qu’ils l’inséminent. Des tentacules lui sortent alors du corps, immobilisant ses victimes qu’elle cherche à tuer une fois qu’elles l’ont imprégnée. Les forces génésiques féminines constituent donc un lieu persistant de fascination et d’effroi : la beauté féminine est un masque apposé sur le visage de Méduse.

Les films de science-fiction et d’horreur américains, qui ont remplacé les westerns d’antan où les gentils cowboys devaient combattre les méchants indiens, tendent dorénavant, eux aussi, à dépeindre les différences entre groupes culturels comme des différences entre espèces : les humains terriens évolués type sont personnifiés par les Américains, leurs ennemis par des insectes parasites pullulant incarnant la figure de l’Autre, le moins évolué, c’est-à-dire les migrants de l’Est et du Sud.

Nous avons, en effet, intégré le fait que plus une espèce est évoluée sur le plan biologique, moins elle procrée : on passe de la reine pondeuse des insectes aux mammifères qui n’engendrent que quelques individus par portée et, parmi les mammifères les plus évolués, les primates dont les humains qui n’ont, en règle générale, qu’un enfant par portée. Nous conceptualisons la différence culturelle selon le même schéma évolutionniste : les sociétés les plus évoluées sur le plan technologique sont celles qui font le moins d’enfants, les moins évolués ont le plus d’enfants. Ces différences socioculturelles sont fréquemment appréhendées comme des différences en nature, les moins évolués étant perçus comme plus proches de l’animalité. Pour représenter l’horreur que nous inspire la reproduction animale, les écrivains et les scénaristes vont focaliser leurs projecteurs sur la femelle d’une espèce inférieure, insectoïde soulignant l’aspect monstrueux de sa transformation morphologique : son activité exclusivement orientée vers la reproduction lui fait perdre les caractéristiques morphologiques habituelles des autres membres de son espèce. Ils vont par la même occasion pouvoir suggérer que les femmes appartiennent à une autre espèce que celle des hommes du fait de leur aptitude exclusive à l’enfantement.

C’est ce que nous allons voir en considérant un classique de la Science-fiction, Les amants étrangers, de Philip Jose Farmer (1952). Nous aurions tout aussi bien pu nous référer à un ouvrage littéraire de facture plus classique tel que Des anges et des insectes de A. S. Byatt (1995) porté sur les écrans par Philip Haas où Kristin Scott Thomas et Patsy Kensit, deux femmes superbes, incarnent deux types de beauté féminine opposés : la première, travailleuse acharnée, à l’instar des fourmis ouvrières qu’elle étudie avec passion, personnifie l’ange car elle ne fait pas d’enfant ; la seconde, hystérique et amollie par les maternités, renvoie à une reine pondeuse amorale qui couche avec son frère en produisant la descendance incestueuse de leur famille d’aristocrates dégénérés.

Lalitha et Lolita ou le devenir de la femme insecte

Le héros du roman de Farmer, Les amants étrangers, Hal Yarrow, vit à une époque future où le monde surpeuplé est dirigé par un gouvernement totalitaire, une théocratie qui réprime le sexe au profit de la procréation : les individus ne sont autorisés à avoir des rapports sexuels que dans le seul but d’enfanter et dans le strict cadre du mariage. Hal est un ethnolinguiste marié à Mary à laquelle il ne trouve aucun charme et pour laquelle il n’éprouve plus aucun désir. Fort heureusement, il est envoyé sur une autre planète, Ozagen, où les humains terriens veulent exterminer, sans le leur dire évidemment, la population – des insectes intelligents et pacifiques, les Wogs – afin de s’emparer de leur territoire pour résoudre leur problème de surpopulation. Ces humains des temps futurs sont opposés aux insectes intelligents : n’ayant pas choisi la voie d’une sexualité libérée de la reproduction, ce sont eux qui ont régressé, constituant un genre de société d’insectes archaïques dont le but essentiel est de se reproduire, fut-ce au prix du sacrifice d’une autre espèce intelligente..

Au cours d’une de ses missions, Hal Yarrow se trouve nez à nez avec une créature de rêve, une très belle femme, Jeannette Rastignac, qui lui dit être une hybride, fille d’une humaine autochtone et d’un père français venu de la terre. Hal Yarrow accepte de l’héberger en secret. Elle l’initie au plaisir du sexe dont il ignorait tout. Quand Hal et Jeannette font l’amour, il n’est question que de volupté, de pure extase, bref d’amour et non d’enfants. Jeannette apprend ainsi à Hal à dépasser la culpabilité et les peurs sexuelles qu’on lui a inculquées depuis la plus tendre enfance. Elle finit par lui avouer qu’elle est alcoolique. Hal lui donne à son insu un antidote visant à neutraliser les effets de l’alcool. Quelques temps plus tard, Jeannette tombe gravement malade. Elle a une très forte fièvre, sa peau se parchemine et elle a du mal à respirer. Hal est alors conduit à découvrir sa nature véritable. Elle appartient en fait à une autre espèce, celle des lalithas, un genre de parasites mimétiques, c’est-à-dire qui prend l’aspect extérieur, l’apparence, de la proie qu’elle se choisit comme partenaire sexuel. Car, chez les lalithas, il n’y a que des femelles. Sur l’échelle de l’évolution des espèces, elles sont proches des insectes. Mais elles ont suivi une évolution parallèle à celle des humains, ce qui leur a permis de devenir très intelligentes. Elles constituent l’archétype, la quintessence de la féminité mais, lorsqu’elles sont enceintes, elles meurent. Leur épiderme se calcifie transformant le corps maternel en cocon à l’intérieur duquel les larves, leurs filles, se développent en se nourrissant des organes internes de leur mère.

La seule façon pour les lalithas de ne pas mourir est d’absorber de l’alcool car il les rend stérile en inhibant l’ovulation en même temps qu’il bloque leur développement à l’âge de 25 ans en leur conférant l’immortalité. Elles sont donc éternellement jeunes, intelligentes et, du coup, elles ont eu tendance à s’approprier le pouvoir en étant élevées au rang de déesses adulées par les mâles humains éphémères qui étaient leurs amants et qu’elles dominèrent en entraînant leur déclin.
Dans ce roman, tout se passe comme si les lalithas étaient une métaphore des femmes, présentées comme appartenant à une autre espèce semblable, en apparence, aux autres humains, les hommes, mais habitées, en fait, par des forces génésiques mortifères. Ecoutons le tradipraticien wog expliquer à Hal ce que sont les lalithas :

"La lalitha est l’exemple de parasitisme mimétique le plus parfait que nous connaissions. Ce sont en outre des créatures uniques parmi les êtres pensants (…) en ce sens qu’elles sont toutes femelles. (…) Extérieurement, [l]es ancêtres des lalithas semblaient être mammifères mais la dissection aurait révélé une nette filiation avec les pseudo-arthropodes. (…) La lalitha fut la plus étonnante expérience de parasitisme et d’évolution parallèle qu’imagina la Nature. (…) Les lalithas sont au centre d’une multitude de légendes tribales. Elles sont très fréquemment le personnage essentiel ou annexe des fables et des mythes. On les considère comme des sorcières, des démons ou pire encore.

L’introduction de l’alcool (...) modifia radicalement leur situation, car il les rendait stériles et par la même occasion immortelles (…) [Jeannette] aurait pu vivre des milliers d’années. Nous savons que des lalithas ont eu une longévité de cet ordre. De plus, elles ne subissent aucune dégradation physique et demeurent à l’âge physiologique de vingt-cinq ans. La longévité des lalithas les fit adorer comme des déesses. (…) rois et prêtres éphémères étaient leurs amants. Toujours d’une grande beauté, elles étaient les épouses ou les maîtresses des hommes influents. (…) Avec la lalitha, la Nature avait créé un être qui était la féminité absolue. Ainsi dominèrent-elles leurs amants. (…) [et] commencèrent à dresser les pays les uns contre les autres. (…) Résultat : meurtres, luttes pour le pouvoir." (Farmer 1968 [1961] : 231-234)

Les lalithas doivent se prémunir de la grossesse mortifère grâce à l’alcool qui joue pour elles le rôle d’un contraceptif les autorisant à incarner la quintessence de la féminité. Elles demeurent alors des nymphettes capables de continuer à séduire les hommes. Parler de nymphettes n’est pas fortuit. La lalitha de Farmer a de nombreux traits communs avec la Lolita de Nabokov dont on sait qu’il était un grand collectionneur de papillons et c’est bien à partir de la publication de son roman que le terme de nymphette a commencé à être utilisé pour désigner de très jeunes femmes, voire des fillettes séduisantes. Ecoutons Nabokov :

« J’aimerais introduire l’idée suivante. On trouve parfois des pucelles, âgées au minimum de neuf ans et au maximum de quatorze ans, qui révèlent à certains voyageurs ensorcelés, comptant le double de leur âge et même bien davantage, leur nature véritable, laquelle n’est pas humaine mais nymphique (c’est-à-dire démoniaque) ; et ces créatures élues, je me propose de les appeler ’nymphettes’. » (Nabokov 2001 [1955] :43-44


Une Lolita est une fillette possédant l’apparente innocence de l’enfant que l’homme croit, en conséquence, bien moins dangereuse que la femme adulte mais qui le conduira encore plus inéxorablement vers sa perte. Nabokov, bien qu’il ne le mentionne pas comme source d’inspiration, n’a pu qu’être influencé par la lecture de la nouvelle de Farmer qui a fait grand bruit à sa sortie aux USA en 1952. D’autant que prononcé à la russe, Lolita s’entend Lalita [4] et qu’il s’agit du diminutif affectueux donné au héros à cette fillette dont le nom est, en fait, Dolores Haze.

« Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. » écrit Humbert Humbert, le quadragénaire écrivain amoureux des nymphettes, des fillettes prépubères, qui est le héros du roman de Nabokov. Sa rencontre avec Lolita alors qu’elle a douze ans est « placée sous le signe du désir et de l’emprise sensuelle » (Blévis 1990 : 82). Lolita est la fille de sa logeuse, femme qu’il épouse pour rester auprès de Lolita et qui meurt fort à propos après avoir découvert les goûts réels de son mari. Devenu beau-père de Lolita, Humbert Humbert couche avec sa nymphette et la mène de motel en motel pour éviter d’être pris en flagrant délit de détournement de mineur. Jusqu’au jour où Lolita l’abandonne pour un homme plus jeune. A l’instar de la Lalitha de Farmer, l’enfantement tue la Lolita de Nabokov : elle meurt en mettant au monde une fillette mort-née le jour de Noël …

Eve ou Lilith

Un article paru au sujet de l’album Lilith du chanteur-compositeur Jean-Louis Murat fait écho de façon troublante avec le lien que j’ai essayé d’établir entre la Lolita de Nabokov et la lalitha de Farmer. Il tend à prouver d’une part que ces figures féminines et les problématiques qu’elles incarnent restent puissantes dans l’imaginaire populaire, d’autre part qu’elles sont indéniablement articulées avec une perspective évolutionniste qu’on appréciera aussitôt en considérant la citation de Murat que le journaliste a choisi de placer comme gros titre : « Je ne suis pas fanatique de l’espèce humaine, c’est vrai ». En voici les extraits significatifs :

"L’œuvre [...] s’articule autour d’un personnage de femme, Lilith. La troisième muse du troubadour, après Vénus et Dolorès, titres de deux de ses anciens albums : « Lilith, c’est la première femme d’Adam, l’anti-Eve. Au départ, Dieu fabrique un homme et une femme à partir de la boue. Il fait Adam et Lilith, et ça tourne à la catastrophe, un véritable fiasco : Lilith est incontrôlable, elle fait les quatre cents coups... Alors Dieu recommence, il prend une côte d’Adam et il fabrique Eve. Voilà le symbole qui a conditionné toute notre société et illustre les problèmes actuels du statut de la femme : elle ne peut être l’égale de l’homme puisqu’elle a été fabriquée à partir de lui. Lilith, dans la tradition hébraïque, ainsi que tous les prénoms qui comportent un double l (Lola, Lolita, Liliane, Leïla, ou la Layla chantée par Clapton), c’est la femme maudite, la pute, la salope. En opposition à Eve, la sainte, qui représente les valeurs familiales chrétiennes. Lilith, c’est l’inspiratrice des poètes, aussi. On retrouve son image chez les romantiques, au XIXe siècle : la femme à chevelure noire, libre, indépendante, la sexualité incarnée. C’est pour ça que les féministes américaines ont choisi Lilith comme symbole. Est-ce qu’une femme doit être une Lilith ou une Eve ? Moi je préfère les Lilith... » (Barbot 2003 : 44)

De fait, la figure de Lilith, dans l’imaginaire populaire, oppose sans conteste la procréation et la sexualité en valorisant la seconde au dépens de la première : elle tue les bébés et pratique une sexualité déliée de la reproduction. Sans doute est-ce pourquoi elle est actuellement sur internet la figure la plus représentative des mouvements lesbiens (voir Rousseau 2003).

Dans la fiction, c’est la figure de la reine des insectes, esclave de la fonction reproductrice qu’elle est seule à assumer au profit de sa ruche et de la perpétuation de son espèce, qui va servir à symboliser tout à la fois, la part de liberté dont sont privées les femmes par rapport aux hommes lorsqu’elles assument leur fonction maternelle, et l’aspect monstrueux, animalisant de la gestation, opposée au sex-appeal de la femme érotique. A cet effet, les scénaristes focalisent leurs projecteurs sur la déformation effroyable du corps au moment de l’accouchement « naturel » d’une femelle animale. Dans le dernier épisode d’Alien, il s’agit de l’accouchement de la reine alien qui a acquis, grâce à son hybridation avec une femme, Ripley, un système reproducteur complet lui permettant de mettre elle-même au monde sa progéniture sans passer par des organismes hôtes comme auparavant. Le spectacle est affligeant car tout est mis en œuvre pour révéler l’horreur de l’enfantement par voie « naturelle » et utérine :

« Le ventre de la reine entra en expansion (…). Ripley (…) regardait la reine se débattre et hurler dans la fange et le mucus (…) La reine (…) beugla et essaya de se lever de son lit fétide. Brusquement un jet de sang jaillit tel un geyser du ventre de la reine. (...) Il y eut un dernier hurlement, un bruit épouvantable, et le Nouveau-né émergea des confins exigus de l’utérus maternel. » (Crispin & Whedon : 247-251)

J’ai montré ailleurs (Moisseeff 2000, 2008) que la créature de la saga Alien est la métaphore de la fonction reproductrice féminine contre laquelle l’héroïne, incarnée par la superbe actrice Sigourney Weaver, doit lutter pour accéder à une intelligence supérieure qui lui attire le respect des hommes autant que des femmes.

*

Nous voyons donc que dans ce que nous pouvons considérer comme une des formes de notre mythologie contemporaine, la science-fiction (cf. Moisseeff 2005), le sexe et l’amour sont posés comme antithétiques de la reproduction naturelle : celle-ci nous condamnerait à l’animalité tant que nous n’avons pas trouvé le moyen de séparer définitivement les organes de la jouissance de ceux de la génération. Comme le dit un des prêtres de la théocratie terrienne dans le roman de Farmer : cette « survivance [qu’est la reproduction sexuelle], le Grand Esprit, l’Observateur Cosmique ne l’a pas encore extirpée du développement évolutionnaire de l’homme [… mais] le temps viendra où les enfants naîtront autrement. » (Farmer 1990 [1961] : 169) Ce désir occidental d’extirper la matrice du corps de la femme pour la libérer de la viviparité animale, présentée ici dans une fiction, trouve un écho singulier dans l’ouvrage rigoureux et scientifiquement fondé qu’Henri Atlan vient de consacrer à l’utérus artificiel, en prophétisant l’avènement de l’ectogenèse comme mode probable de reproduction dans un futur relativement proche. Citons certains paragraphes de la quatrième de couverture de cet ouvrage :

« Après la pilule contraceptive, l’insémination artificielle, la fécondation in vitro, une prochaine étape sera l’utérus artificiel. (...) Outre la dissociation entre sexualité et procréation, c’est une asymétrie immémoriale qui disparaîtra dès lors que les hommes et les femmes seront égaux devant les contraintes qu’impose la reproduction de l’espèce. »

De fait, depuis quelques décennies maintenant, la fertilité féminine tend à être traitée comme une maladie pour laquelle la femme doit se soigner de la puberté à la ménopause grâce à la pilule contraceptive, équivalent de l’alcool pour les lalithas, et qui constitue aussi pour elles un sérum les maintenant dans une jeunesse durable propice à prolonger leur statut de nymphette auprès de leurs partenaires sexuels. Rien de plus facile alors que de promouvoir le maintien du corps des femmes dans le statut de nymphette grâce à la chirurgie esthétique qui prévient ou guérit des méfaits de la grossesse.

Le paradoxe du corps féminin réside bien dans son parcours singulier qui lui fait atteindre l’apogée de sa beauté de surface au travers de ce qui est susceptible de causer son flétrissement : la maturation de son appareil reproducteur interne. Résoudre ce paradoxe consiste à provoquer la stase de sa fonction reproductrice pour en conserver les seuls avantages esthétiques : transformer le corps féminin en objet de pure jouissance débarrassé des traces qui l’assimilent à un organisme primitif uniquement dévoué à la reproduction de l’espèce. La chirurgie et les moyens anticonceptionnels (voire bientôt l’utérus artificiel) contribuent ensemble à sculpter ce corps pour le faire passer de l’état de nature à celui d’objet de culte, un processus censé l’ancrer dans la culture. L’analyse des soubassements idéologiques qui fondent les critères de la beauté féminine permet de souligner la « nature » culturelle de l’opposition entre nature et culture dans le contexte des sociétés contemporaines occidentales qui semblent avoir opté définitivement pour l’évolution technologique comme jauge de l’évolution « civilisationnelle ». Il s’agit là d’un constat anthropologique et nullement d’un jugement de valeur.


Marika Moisseeff est hercheur CNRS, Laboratoire d’Anthropologie sociale.

Bibliographie

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// Article publié le 12 juillet 2012 Pour citer cet article : , « Mère originaire ou lolita éternelle : les images du corps féminin dans la fiction contemporaine  », Revue du MAUSS permanente, 12 juillet 2012 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Mere-originaire-ou-lolita
Notes

[1Communication présentée lors des Assises internationales du corps transformé de l’Université Paris VIII-Saint-Denis en juin 2005. Certaines parties de ce texte ont fait l’objet d’autres publications, notamment Moisseeff 2004 et 2005.

[2Les auteurs qui se revendiquent du mouvement queer ou post-féministe pro-sexe (voir, par exemple, Butler 1990, 1993, Haraway 1991, Preciado 2000, Bourcier 2001) endossent cette perspective sans ambiguïté et sans hypocrisie. Citons la quatrième de couverture du Manifeste contra-sexuel de Preciado (ibid., mes italiques) :

« De mon propre gré, je soussigné(e) ..... renonce à ma condition naturelle d’homme ٱ ou de femme ٱ [cocher une case] et à tout privilège (social, économique, patrimonial) et à toute obligation (sociale, économique, reproductive) dérivés de ma condition sexuelle dans le cadre du système hétérocentré naturalisé. (...) Je me reconnais comme étant un producteur de godes et comme un translateur et diffuseur de godes sur mon propre corps et sur tout autre corps qui signera ce contrat. (...) Je me reconnais comme étant un trou du cul et comme travailleur du cul. (...) Je renonce à tous les liens de filiation (maritaux ou parentaux) qui m’ont été assignés par la société hétérocentrée ainsi qu’aux privilèges et aux obligations qui en découlent. »

[3On aura intérêt à se référer au dernier ouvrage publié par Philippe Descola (2005), Par-delà nature et culture, pour comprendre les enjeux de la perspective anthropologique contemporaine sur cette opposition proprement occidentale entre nature et culture.

[4Je dois cette précision à Charles Malamoud à qui je demandais confirmation de ce que j’avais appris sur internet, à savoir que Lalitha est une déesse indienne associée à la volupté, et un prénom courant en Inde.

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