Logique de la radicalisation

Par-delà les facteurs économiques, sociaux ou religieux, sur quelle logique repose la radicalisation ? Comment une idéologie radicale parvient-elle à prendre le contrôle de la raison ? Cet article montre que la radicalisation, outre s’enraciner dans la longue durée, voire la très longue durée, n’est pas absence de logique, mais sur-présence, sur-stimulation, d’une autre logique que la logique rationnelle : la logique relationnelle. En clair, contre toute attente, la radicalisation, c’est la logique relationnelle poussée jusqu’à ses ultimes conséquences.

Albert Assaraf est docteur en histoire des mentalités antiques, étho-sociologue et informaticien. Ses travaux portent dans un premier temps sur la gnose des Ier et IIe siècles (voir L’hérétique, Paris, Balland, 1991). Depuis « Quand dire, c’est lier » (Nouveaux Actes Sémiotiques, Université de Limoges, 1993) il se spécialise dans l’aspect relationnel du langage et de l’imaginaire. Son dernier article a pour titre « Toutes les émotions en deux forces : Damasio et le “système JP” » (PSN, 15/1, 2017).

La radicalisation, selon le sociologue Farhad Khosrokhavar, désigne « le processus par lequel un individu ou un groupe adopte une forme violente d’action, directement liée à une idéologie extrémiste à contenu politique, social ou religieux qui conteste l’ordre établi sur le plan politique, social ou culturel » [19, p. 7-8].

Mais, par-delà les facteurs sociaux, politiques ou religieux, sur quelles opérations mentales repose un imaginaire extrémiste ? Comment une idéologie extrémiste, qu’elle soit à contenu politique, social ou religieux, parvient-elle à prendre le contrôle de la raison ? Au point que des médecins, des ingénieurs, des informaticiens, donc des esprits aguerris à la logique rationnelle, une fois radicalisés, semblent obéir à une toute autre logique que la logique rationnelle.

En outre, par quelle logique étrange l’homme radical, dans le même temps qu’il adopte une idéologie extrémiste contestant violemment l’ordre établi, fait preuve d’une docilité extrême envers son groupe ? Enfin, pourquoi l’idée de Dieu joue-t-elle un rôle central dans les idéologies extrémistes tant religieuses (« Il n’y a de maître que Dieu ») qu’antireligieuses (« Ni Dieu ni maître ») ?

Dès 1935, Gregory Bateson montre, dans La cérémonie du naven, l’existence dans le cerveau d’une logique différente de la logique rationnelle : la logique relationnelle. Fondée non pas sur le vrai et le faux, mais – ainsi qu’il ressort de notre étude « Quand dire, c’est lier » (1993) [1] – sur une combinatoire et imbricatoire sans fin entre deux forces (pas une de plus) : la jonction (con-jonction ou dis-jonction), s’activant suivant un axe horizontal intérieur/extérieur ; et la position, s’activant suivant un axe vertical haut/bas.

Le plus fascinant, lorsqu’on quitte la sphère du vrai et du faux, pour observer une idéologie radicale sous un angle relationnel, celle-ci apparaît aussitôt animée d’une logique imparable. Autrement dit, d’un point de vue relationnel, ainsi que nous allons le montrer tout au long de cet article, la radicalisation n’est pas absence de logique, mais sur-présence, sur-stimulation, d’une autre logique que la logique rationnelle. La radicalisation, c’est la logique relationnelle poussée jusqu’à ses ultimes conséquences. A l’exemple des antiques sacrifices humains, fondés sur un troc relationnel porté aux extrêmes limites.

Le troc

Un texte de Caton l’Ancien (-234 à -149) illustre au mieux le troc imaginaire au fondement des sacrifices :

Avant de sacrifier la truie, présente (commoveto) à Janus un gâteau (strues) en ces termes : « Janus Père, en te présentant ce gâteau je t’adresse bonnes prières, pour que tu sois bienveillant et propice à moi et à mes enfants, à ma maison et à mes gens, accru que tu es (mactus) par cette pâtisserie » (Agriculture, 134) [7, p. 130-134].

« Je te donne un objet de valeur, en marque d’allégeance, en échange de quoi tu me donnes ta bienveillance » : elle est là toute entière la logique sacrificielle.

Or, poussé aux extrêmes conséquences, ce jeu imaginaire – qui consiste à faire don de sa position, en se délestant d’un objet précieux à l’attention d’une instance dominante, pour qu’en retour l’instance dominante (ici le dieu Janus) fasse don de sa con-jonction (bienveillance, faveurs) – conduit inéluctablement aux sacrifices humains. Ce qu’a bien vu l’historien de l’Antiquité, Diodore de Sicile (Ier siècle avant notre ère), dans son étude du sacrifice humain de masse perpétré par les Carthaginois, en l’an 310 avant notre ère, suite à leur défaite face au tyran de Syracuse, Agathocle :

Leur désastre récent les ramena au repentir et tous se souvinrent du dieu de Tyr. Parmi les offrandes qu’ils envoyèrent se trouvaient des chapelles d’or tirées de leurs propres temples pensant que par ce genre de consécration ils parviendraient plus facilement à apaiser le courroux de la divinité. Ils se reprochèrent aussi de s’être aliéné Saturne, parce qu’ils lui avaient autrefois offert en sacrifice les enfants des plus puissants citoyens, qu’ils avaient plus tard renoncé à cet usage en achetant des enfants secrètement et en les élevant pour être immolés à ce dieu. Des recherches établirent que plusieurs de ces enfants sacrifiés étaient des enfants supposés. En considérant toutes ces choses et en voyant, de plus, les ennemis campés sous les murs de leur ville, ils furent saisis d’une crainte superstitieuse, et ils se reprochèrent d’avoir négligé les coutumes de leurs pères à l’égard du culte des dieux. Ils décrétèrent donc une grande solennité dans laquelle devaient être sacrifiés deux cents enfants, choisis dans les familles les illustres ; quelques citoyens, en butte à des accusations, offrirent volontairement leurs propres enfants, qui n’étaient pas moins de trois cents (Bibliothèque historique, livre 10,14).

On le voit, le responsable d’une telle hécatombe : un deal, un jeu du donnant-donnant imaginaire poussé aux ultimes limites avec des instances psychiques supérieures. Un troc idéel du type : « Je te donne ce que j’ai de plus précieux au monde (mes propres enfants), en signe de ma totale allégeance (position basse), en échange de quoi tu (divinité) éloignes ton courroux (dis-jonction). »
Et ce jeu relationnel, qui consiste pour le subalterne à affaisser sa position dans le but de susciter la compassion d’une instance supérieure ou d’éloigner son courroux, est commun à l’homme et à l’animal. On le retrouve chez le loup. Il joue un rôle de premier plan dans l’organisation sociale des chimpanzés. Frans de Waal :

S’il semble exister un lien entre la taille physique et le rang social, cette impression est renforcée par l’existence d’un comportement spécifique qui est l’indicateur le plus fiable de l’ordre social, et ce à la fois en milieu naturel et à Arnhem : il s’agit du salut de soumission. […] Parfois ceux qui viennent saluer [le mâle alpha] apportent des objets (une feuille, un bâton), tendent la main à leur supérieur ou lui baisent les pieds, la poitrine ou le cou. Le chimpanzé dominant réagit à ce « salut » en se grandissant au maximum et en hérissant le poil. Cela donne un contraste marqué entre les deux individus, même s’ils sont de taille égale. L’un rampe pratiquement dans la poussière, l’autre reçoit le « salut » royalement [13, p. 89].

Il est intéressant de noter que le chimpanzé subalterne, dans le même temps qu’il effectue son salut de soumission, se dessaisit intentionnellement d’un objet (une feuille, un bâton) qu’il donne en offrande au mâle alpha. Il n’y a là rien de surprenant. Salut de soumission et acte d’offrande procèdent d’une même logique relationnelle. Dans le salut de soumission, le subordonné se dessaisit, en marque d’allégeance, d’un objet de valeur situé à l’intérieur de soi : sa taille physique, sa stature, sa « hauteur ». Dans l’acte d’offrande, le subordonné se dessaisit, en marque d’allégeance, d’un objet de valeur extérieur à soi.
Chez l’homme, lorsque le troc relationnel inhérent au salut de soumission est poussé aux ultimes conséquences, ce dernier donne lieu à des rituels étranges. A l’exemple du rituel de l’« aplatissement du nez » des anciens Babyloniens. Si l’on s’en tient, en effet, à la traduction de l’assyriologue Edouard Dhorme de l’expression labân appi, les Babyloniens de l’Antiquité poussaient la prostration durant leur prière jusqu’à aplatir le nez par terre [16, p. 337]. Auquel cas, cet antique rituel radical aurait pour origine une logique relationnelle imparable : « Puisque affaissement de la position = faveur des dieux (con-jonction), donc plus mon affaissement sera maximal, plus les bienfaits des dieux à mon égard seront maximaux. Or, j’ai sur le visage un membre saillant et fier, le nez, que les dieux ne sauraient voir… » 

Ce qui laisse supposer que les anciens Babyloniens avaient le nez écrasé, qu’ils arboraient sans doute comme un signe de reconnaissance et de fierté. Ajoutons que le rituel de l’aplatissement du nez se conforme parfaitement à une instruction conditionnelle informatique du type SI–ALORS-SINON  : « SI soumission = récompense ALORS plus de soumission (jusqu’à aplatir le nez par terre) = plus de récompense SINON défaveur, courroux, malédiction, maladie… »

Confirmant ainsi, même s’agissant d’un rite aussi ésotérique et radical que l’aplatissement du nez par terre, l’aspect computationnel de la conscience. Mais de tels rites, qui appellent à ce point à l’anéantissement de la position, ne peuvent fonctionner sans un autre grand ferment de la radicalisation : la loi universelle du lien plus c’est haut, plus c’est fort. Commune, une fois de plus, à l’homme et à l’animal.

Plus c’est haut, plus c’est fort

Observation du primatologue Frans de Waal :

En règle générale les autres [chimpanzés] attachent peu d’importance aux cris d’alarme poussés par Franje [une femelle timide et indécise], pas plus qu’aux signaux d’alarme émis par les jeunes (au contraire, une alarme donnée par un mâle adulte ou une femelle de haut rang provoque une réaction instantanée) [13, p. 75].

D’où l’on peut déduire que le chimpanzé – un Homininé à 98,8% notre semblable – hiérarchise selon un ordre d’importance les messages entrant dans le cerveau. Conformément à une règle simple : plus un message a pour émetteur un individu de haut rang, plus il a de force. Au reste, les chimpanzés sont à ce point obsédés par l’idée de hiérarchie que lorsqu’on prive d’eau pendant quelques heures une troupe de singes, et qu’on remplit ensuite le bassin, c’est indubitable : tous les singes adultes, en dehors des bébés de moins d’un an, observe de Waal, « viennent boire par ordre hiérarchique » [15, p. 228]. Comme si chaque membre de la troupe occupait un rang spécifique le long d’une échelle verticale imaginaire.

Même constat chez l’homme. Dans une société hiérarchisée comme l’armée, la loi du lien selon laquelle plus un message vient de « haut » plus il a de force fonctionne aussi sûrement qu’une loi de la physique. Là, la force d’une parole émise par A est toujours d’autant plus grande, plus contraignante, que la position hiérarchique de A est élevée par rapport à la position hiérarchique de B. Ici, l’écart positionnel entre A et B (ou ΔPAB) est ce qui donne toute sa force (F) au message émis par A. Plus l’écart positionnel sera positif en faveur de l’émetteur A, plus la parole de A aura de poids et de force. Ou pour le dire simplement : F = ΔPAB [5].

Avec F = ΔPAB s’éclaire d’emblée la manœuvre d’un roi Hammourabi qui, il y a près de 4 000 ans, dit avoir reçu son code directement d’Anu le très haut et d’Enlil le seigneur des cieux et de la terre. Par-delà la réalité de l’existence d’Anu et d’Enlil, suivant F = ΔPAB le caractère révélé du code d’Hammourabi n’a qu’un but : produire des paroles d’une force gigantesque, aussi gigantesque que l’écart de position séparant un roi de tous les dieux d’un simple mortel.

Même Athènes, tout comme Babylone, succombe à la tentation d’instrumentaliser à outrance la loi du lien plus c’est haut, plus c’est fort. Témoin, les premières lignes des Lois de Platon (v. -428 à v. -348) :

L’ATHENIEN. Etrangers, quel est celui qui passe chez vous pour le premier auteur de vos lois ? Est-ce un Dieu ? est-ce un homme ?

CLINIAS. Etranger, c’est un Dieu ; nous ne pouvons avec justice accorder ce titre à d’autre qu’à un Dieu. Ici, c’est Jupiter ; à Lacédémone, patrie de Mégille, on dit, je crois, que c’est Apollon. N’est-il pas vrai, Mégille ?

MÉGILLE. Oui.

L’ATHENIEN. Racontes-tu la chose comme Homère, que tous les neuf ans Minos [un fils de Zeus] allait régulièrement s’entretenir avec son père, et que ce fut d’après ses réponses qu’il rédigea les lois des villes de Crète ?

CLINIAS. Telle est en effet la tradition reçue chez nous.

Les premiers hommes historiques comprennent si bien l’efficacité de F = ΔPAB qu’il n’est pas jusqu’à de banaux recueils de conseils qu’ils ne font descendre des dieux. A l’exemple de l’Almanach du fermier, datant d’environ 1 700 avant notre ère, écrit, aux dires de son auteur, sous la dictée directe « du dieu Ninurta, fils et “fermier” d’Enlil » [26, p. 26].

Si pour le grand spécialiste du Néolithique, Jacques Cauvin, l’« humanisation » des divinités est « le plus sûr et le plus spectaculaire changement » constaté en Mésopotamie il y a 12 000 ans [10, p. 105], la divinisation des rites et des lois, considérablement renforcée par l’invention de l’écriture il y a six millénaires, constitue un changement tout aussi spectaculaire. Les ingénieurs du lien de Mésopotamie au service des palais et des temples, sans doute après des milliers d’années d’essais-erreurs pour obtenir une coopération volontaire maximale d’un nombre chaque fois plus élevé d’individus entassés dans un même espace clos, convergent tous vers une même machine à lier. Des centaines de milliers de tablettes exhumées dans les ruines de Sumer et de Babylone, transparaît partout le même imaginaire. Un ciel dominé par une multitude de dieux anthropomorphes. Qui, en sus d’être à l’origine de toutes choses, parlent, donnent des conseils, commandent des rites, promulguent des lois, nomment des rois, profèrent des menaces, infligent des châtiments. Avec, je cite Jean Bottéro,

au sommet, les tenants du pouvoir suprême et, par-dessous, comme une immense pyramide, les dieux de second rang, qui exerçaient leur pouvoir de gouvernement sur les différentes parties de l’univers : le Soleil, la Lune, chaque étoile ou constellation, les pluies, les vents, les orages, la pousse des plantes, le croît des animaux, le rut amoureux, le cours des fleuves, le régime de la mer... [8, p. 71]

A la fois très compatissants envers l’opprimé et implacables contre quiconque ose s’écarter d’un iota des instructions par eux révélées. Tout écart étant interprété comme une rupture d’allégeance, un acte de « mépris » ou de « révolte » à leur égard [8, p. 110-111]. Entraînant malheurs sans nombre : abréviation de la vie, maladie, stérilité, malédictions, revers de fortune, souffrance... Tandis qu’à l’inverse actes quotidiens de dévotions, prostrations, sacrifices, supplications, d’engendrer leurs faveurs.
En outre, des milliers de tablettes retrouvées à Sumer, datant du IIIe millénaire avant notre ère, il ressort que le programme « obéissance = récompense, transgression = châtiment » était inculqué dès l’école. Au travers d’un « chargé du fouet ». Fouet en cas d’écart de conduite, fouet en cas d’absence de mémoire, fouet pour toute restitution incorrecte d’une leçon. Une tablette nous apprend qu’un élève sumérien pouvait subir plusieurs fois le fouet dans une seule journée. Une première fois pour « s’être levé en classe », une seconde fois « pour avoir bavardé », une troisième fois « pour être sorti indûment par la grand-porte », une quatrième fois pour avoir produit une mauvaise écriture [21, p. 32].
Avec au bout d’une telle machine à lier, un monde fixe. Dominé par une échelle hiérarchique prodigieuse. Peuplée en son sommet de figures suprasensibles rayonnantes de lumière, écrasantes de puissance. A la position gigantesque. Et souvent à la taille gigantesque. A l’image de Marduk, le dieu tutélaire de Babylone :

La forme merveilleuse de ses membres dépasse l’entendement,
Est impossible à comprendre, trop difficile à percevoir.
[...] Le plus haut parmi les dieux, son apparence est prodigieuse [24, p. 89].

Dont la parole, du fait de leur position phénoménale, est dotée, conformément à F = ΔPAB, d’une force phénoménale. Disons, sur une échelle graduée de 1 à 10 – à l’instar de l’échelle de magnitude de Richter –, d’une force 8 à 10. Quand l’animal, par carence de l’idée de cause première, d’avoir pour sommet indépassable les instructions d’un Alpha de chair et de sang pouvant atteindre tout au plus force 7. Un peu comme si l’idée de cause première (apanage exclusif de l’homme) en se combinant à l’idée d’Alpha (commune à l’homme et à l’animal) débouchait sur une échelle de forces psychique gigantesque dont aucun animal n’a idée, au sommet de laquelle trônent de sublimes Alphas créateurs de toutes choses, aux effets émotionnels paroxystiques [6].

C’est dire combien, d’une part, la radicalisation religieuse s’enracine dans la longue durée, voire la très longue durée, jusqu’à quasiment la parution, en 1670, du Traité théologico-politique de Spinoza. Et, d’autre part, combien la logique de la radicalisation religieuse obéit à une logique relationnelle implacable. Fondée sur une échelle de forces rigide – graduée par commodité de 1 à 10. Au regard de laquelle une parole humaine (maximum force 7) est comme rien, néant, devant une parole divine (force 10) :

La différence est énorme entre des instructions, méthodes, systèmes de vies reçus de Dieu le Très-Haut, le Tout-Puissant et ceux reçus de créatures comme tout le monde […]. Il me suffit de savoir de qui viennent ces paroles pour que je leur donne la place qu’elles méritent dans mon cœur et pour qu’elles aient l’efficace des paroles du Très-Haut, ou l’efficace des paroles d’un homme fils d’un autre homme ! [9, p. 301]

Au sein de telles machines à lier, l’idée de Dieu fait d’une pierre deux coups : elle assouvit le besoin inné de cause première (joyau de l’esprit humain) ; elle permet à la collectivité de se lier durablement, conformément à F = ΔPAB, autour d’une figure à la position fulgurante, dont le décret des lèvres, ainsi que stipulé à propos de Marduk dans l’Epopée de la Création (fin du XIIe siècle avant notre ère), « jamais ne sera changé, jamais révoqué ! » [24, p. 92]
Ce n’est pas tout. Le bombardement incessant du cerveau – sans aucun garde-fou – par des énoncés du type « Dieu a dit ceci », « Le Très-Haut commande cela », générateurs d’images mentales gigantesques (forces 8 à 10), finit par entraîner chez certains esprits ce que Rudolph Otto appelle le « sentiment d’état de créature, le sentiment de la créature qui s’abîme dans son propre néant et disparaît devant ce qui est au-dessus de toute créature » [25, p. 25-29]. Lequel sentiment d’entraîner à son tour un phénomène relationnel des plus insolites, observé d’un bout à l’autre de la terre. De nature, une fois de plus, à amplifier considérablement l’esprit de radicalisation : l’effet écart fulgurant.

L’effet écart fulgurant

Nous appelons effet écart fulgurant le phénomène au cours duquel, par suite du « sentiment d’état de créature », soumission et obéissance, jusque-là synonymes d’abaissement et de malaise, transmuent curieusement en sources de fierté et de plaisir.

De l’effet écart fulgurant naît l’étrange sensation de s’élever, de se grandir dans le fait de s’assujettir à des représentations mentales de forces 8 à 10. Avec au bout des compétitions déroutantes. Qui de courir après la médaille du meilleur soumis. Qui de rêver de devenir champion de l’observance. Qui, en témoignage d’hyper-soumission au divin, de se faire remarquer par les objets de culte les plus larges, les barbes les plus longues, les signes de dévotion les plus ostentatoires. Qui d’exhiber son hyper-soumission comme on exhibe un trophée : de la graver sur son front, de la porter sur sa tête, de l’afficher sur son visage, de l’entonner en foule avec grand bruit et fracas. Qui de se cloîtrer, de se châtrer (Origène v. 185 à v. 253), de fuir au désert pour mériter le titre honorifique d’« esclave de Dieu ».

Effet écart fulgurant et violence

L’effet écart fulgurant ne débouche pas nécessairement sur une forme violente d’action. Tout dépend, une fois de plus, du rapport aux figures mentales de forces 8 à 10. Lorsque l’esprit d’un individu, quelque soit la religion à laquelle il appartient, se satisfait de l’exaltation de s’unir aux figures éblouissantes de lumière trônant tout au sommet de son échelle de forces, le « sentiment d’état de créature » s’accompagne généralement d’un retrait de l’agitation du monde. A l’exemple du psalmiste :

la chose que je cherche, c’est d’habiter la maison de Yahvé tous les jours de ma vie, de savourer la douceur de Yahvé, de rechercher son palais (Psaumes 27,4).

De Thérèse d’Avila (1515-1582) :

L’âme goûte cette joie céleste au plus intime d’elle-même […]. L’âme, ne connaissant rien au delà d’une telle jouissance, croit n’avoir plus rien à désirer… (Sainte Thérèse d’Avila, Manuscrit autobiographique, chapitres 14-15)

Ou encore du grand soufi Baba Kuhi de Chiraz (mort en 1050) :

Dans le marché et dans le cloître – je n’ai vu que Dieu Seul. Dans la vallée et la montagne – je n’ai vu que Dieu Seul. […] Comme une chandelle, je fondais dans Son feu : parmi les flammes étincelantes – je n’ai vu que Dieu Seul. Avec mon propre regard, je me vis moi-même très clairement, mais quand je me vis avec le regard de Dieu – je n’ai vu que Dieu Seul [29, p. 235].

En revanche, tout s’enténèbre et se pétrifie lorsque de stupéfiantes images mentales de forces 8 à 10 – comme tout droit surgies de la rencontre explosive du besoin inné d’Alpha et du besoin inné de la cause première – sont mises au service d’un combat politique. Dès lors, ces images mentales – dont aucun animal n’a idée –, tels des tsunamis, de tout ravager sur leur passage. Sans épargner personne. Car qu’est-ce qu’un père, une mère, une épouse, des enfants, des frères, des sœurs, devant la volonté d’entités à la position fulgurante, que les cieux des cieux ne peuvent contenir ? Qu’est-ce qu’une vie éphémère terrestre au regard de la vie éternelle ? Qu’est-ce que la réprobation des hommes comparée à l’affection des dieux ? Qu’est-ce que des lois humaines par rapport à des lois divines ? Qu’est-ce que la démocratie en comparaison du règne d’entités souverainement parfaites, infinies, éternelles, omniprésentes, omnipotentes, omniscientes, créatrices de toutes choses, devant qui princes et nations tiennent pour néant ? Logique relationnelle implacable.

Propos de Ramón Nocedal (1842-1907), chef du Partido integrista – à l’origine de l’appellation intégriste, du latin integer « intact », « entier », « total » –, qui plonge l’Espagne dans un demi-siècle de guerre civile :

C’est le règne de Jésus-Christ, dans les lois et les coutumes, dans les institutions publiques et privées, dans tout enseignement […] ; en un mot c’est le gouvernement du Christ Roi, Seigneur et Maître absolu de toutes choses [30, p. 147].

Même logique relationnelle poussée aux ultimes conséquences du côté des zélotes et des sicaires qui, au Ier siècle de notre ère, dévastent tout sur leur passage au cri d’« Il n’y a de maître que Dieu », sans même « épargner ceux de leur nation » (Flavius Josèphe, La guerre des Juifs contre les Romains, livre 7,252-274).
Idem, s’agissant des moines ascètes circoncellions d’Afrique du Nord (IVe siècle) qui, par mépris pour la vie terrestre et pour décrocher le titre honorifique de martyr, s’immolent volontairement par le feu ou se jettent en groupe du haut de rochers. Idem, pour le réformateur Thomas Müntzer (1489-1525) :

Ne prêtez point garde aux lamentations des impies ! Ils vous imploreront amicalement, ils gémiront amicalement et pleureront comme des enfants. Que la pitié vous reste étrangère ! [...] On ne peut vous parler de Dieu tant qu’ils règnent sur vous. Sus, sus, tant qu’il fait jour. Dieu vous guide, suivez donc, suivez ! [11, p. 270]

L’effet sigma

Outre la recette d’images mentales fulgurantes de forces 8 à 10, les hommes, depuis des temps immémoriaux, dans le but de susciter le sentiment d’insignifiance et par là même d’obtenir une coopération volontaire maximale, ont recours à une seconde recette : la foule. En ce sens où la foule a la propriété de susciter, je cite Gustave Le Bon, le sentiment d’être « un grain de sable que le vent soulève à son gré » [22, p. 14]. Comme si le spectacle du nombre provoquait chez l’individu en foule la sensation d’être au pied d’une montagne. Tandis que dans le même temps la position du leader ovationné par la foule semble s’enrichir de la somme des positions en présence, au point que le leader en foule fait l’effet de trôner au sommet d’une montagne prestigieuse. C’est l’effet sigma [4]. Grâce auquel la foule, tout comme l’idée de Dieu, a la propriété de susciter des écarts mentaux fulgurants : Dieu, moyennant sa position hors-norme ; la foule, moyennant la somme des positions en présence.

Du coup, on comprend mieux les fréquents défilés de masse organisés par les systèmes autoritaires séculiers contemporains. A commencer par les gigantesques rassemblements annuels nazis sur l’immense terrain du Congrès du Reich à Nuremberg : de 1933 à 1938, jusqu’à un million de personnes. Auxquels il faut ajouter les innombrables films de propagande mettant en scène des foules prodigieuses lançant des ovations frénétiques au Führer. Sans compter les slogans du type : « Tu n’es rien, ton peuple est tout » [20, p. 49]. Lesquels, tout comme l’idée de Dieu, alimentent le « sentiment d’état de créature ». Lequel « sentiment d’état de créature » de transformer en source de fierté et de plaisir le zèle aveugle, le dévouement jaloux, l’obéissance fanatique (du latin fanaticus « rempli d’enthousiasme », « exalté »). Il n’est que de lire à ce propos, LTI, la langue du IIIe Reich, du philologue allemand Victor Klemperer :

Les jours de cérémonie, lors de l’anniversaire de la prise du pouvoir, il n’y avait pas un article de journal, pas un message de félicitations, par un appel à quelque partie de la troupe ou quelque organisation, qui ne comprît un « éloge fanatique » ou une « profession de foi fanatique » et qui ne témoignât d’une « foi fanatique » en la pérennité [ewige Dauer] du Reich hitlérien [20, p. 92-93].

Même constat s’agissant du système autoritaire nord-coréen actuel. Qui, en dépit de sa révocation totale de l’idée de Dieu, parvient à générer des écarts verticaux considérables. Au moyen de spectacles annuels pharaoniques, au pied d’une tour atteignant le ciel, Tower of Juche Idea (170 mètres), et d’une statue gigantesque (30 mètres) à la gloire de Kim Il-Sung, élevé au rang de « soleil des temps modernes ». Auquel il convient de consacrer chaque jour offrandes, prières, chants, oraisons, supplications, inclinations.

Ce qui nous amène au dernier grand ferment de la radicalisation, caractéristique des systèmes autoritaires – que ces derniers soient fondés sur des surhumains ou sur des humains élevés au rang de surhumains : la désignation d’un ennemi extérieur et intérieur (hérétiques, apostats, dissidents, traîtres, déviants, pécheurs, faux-croyants, hypocrites, égarés, innovateurs…). Seul moyen, pour une machine à lier oppressive, d’éviter l’explosion ou l’implosion.

Désignation d’un ennemi extérieur et intérieur

Plus un système est autoritaire et hostile au changement, plus il doit impérativement multiplier les remèdes préventifs contre la volonté naturelle de changement de ses membres. Un système autoritaire, étant par nature en permanence sous la menace d’une révolte populaire ou d’un régicide, n’a d’autre choix que d’allumer par avance des contre-feux pour éviter que la rue ne s’enflamme. Et quel meilleur contre-feux, pour un système interdisant toute opposition, que de désigner un ennemi extérieur ou intérieur contre lequel il est permis de s’opposer à souhait ?

Dans une machine à lier oppressive, l’hostilité envers le « dehors » sert à la fois de soupape de décompression, d’exutoire, aux tensions internes et de ciment du groupe. Déjà en 1906, William Graham Sumner offre, dans Folkways, une description d’une rare exactitude d’un tel dispositif :

Le rapport de camaraderie et de paix dans le groupe des nous et celui d’hostilité et de guerre envers les groupes des autres sont corrélatifs. Les exigences de la guerre avec les hors-groupe sont ce qui produit la paix à l’intérieur. […] La loyauté à l’égard du groupe, le sacrifice pour lui, la haine et le mépris des étrangers, la fraternité à l’intérieur, la belliquosité à l’extérieur – tous ces sentiments se développent ensemble, produits communs d’une même situation [28, p. 584].

Le plus impressionnant, est que le chimpanzé n’ignore rien de ce dispositif relationnel. Frans de Waal :

Les chimpanzés d’Arnhem disposaient d’un autre exutoire [que le bouc émissaire]. Si les tensions montaient jusqu’au point de rupture, l’un d’eux se mettait à rugir en direction des lions et des guépards du parc safari voisin. Les grands félins leur offraient un ennemi idéal. Toute la colonie poussait bientôt des rugissements féroces et rauques à pleins poumons en direction de ces affreuses bêtes sauvages, séparées d’eux par un fossé, une palissade et une bande de forêt. Et ainsi oubliait-elle les tensions [14, p. 204].

Il arrive que la politique du chimpanzé, consistant à désigner un ennemi extérieur contre lequel il est permis de s’opposer pour atténuer les tensions internes, débouche sur d’horribles massacres. Jane Goodall, dans les années soixante, fut témoin en forêt de Gombe, près du lac Tanganyika, d’un véritable génocide inter-chimpanzé. Durant quatre années, la communauté chimpanzé du nord s’acharnera avec jubilation sur la communauté chimpanzé du sud jusqu’à son anéantissement total. Jane Goodall :

Souvent quand je me réveillais dans la nuit, d’affreuses images envahissaient mon esprit […] ; le vieux Rudolf, d’habitude si gentil, se mettant debout pour jeter une pierre de deux kilos sur le corps allongé de Godi ; Jomeo arrachant un morceau de chair de la cuisse de Dé ; Figan chargeant et frappant sans relâche le corps tremblant de Goliath […] ; et, peut-être pire que tout le reste, Passion savourant la chair du petit de Gilka, la bouche maculée de sang comme un monstrueux vampire [18, p. 166].

Un phénomène dont on ne trouve pas trace chez la seconde espèce de chimpanzé : le chimpanzé nain (Pan paniscus) ou bonobo. Et pour cause. Autant le chimpanzé commun (ou Pan troglodytes), qui valorise l’autorité, la lutte violente pour le pouvoir, les saluts quotidiens de soumission, les sévices corporels, est terriblement xénophobe, au point qu’on ne peut introduire un chimpanzé étranger dans un groupe déjà constitué sans courir le risque qu’il se fasse massacrer [14, p. 170 et p. 174]. Autant le bonobo, qui privilégie le contact, la con-jonction de préférence à la position, se mêle librement aux bonobos étrangers [15, p. 94-95]. Un peu comme si une hypertrophie de l’axe haut/bas entraînait fatalement une rigidification de l’axe intérieur/extérieur.

Pour l’homme des sociétés traditionnelles, écrit Mircea Eliade dans Le sacré et le profane, « l’espace n’est pas homogène ». Mais présente des « ruptures », des « cassures », des « portions qualitativement différentes des autres » [17, p. 25]. Quelques pages plus avant, dans un paragraphe intitulé « Chaos et Cosmos », Eliade d’ajouter :

Ce qui caractérise les sociétés traditionnelles, c’est l’opposition qu’elles sous-entendent entre leur territoire habité et l’espace inconnu et indéterminé qui l’entoure : le premier, c’est le « Monde » (plus précisément : « notre monde »), le Cosmos, le reste ce n’est plus un Cosmos, mais une sorte d’« autre monde », un espace étranger, chaotique, peuplé de larves, de démons, d’« étrangers » (assimilés, d’ailleurs, aux démons et aux fantômes) [17, p. 32].

Eliade, tout entier aux théories de l’être, des archétypes et du transconscient, fait mine ici d’ignorer combien cette effroyable conception de l’univers résulte d’un conditionnement mental décidé en haut lieu. L’assimilation de l’espace étranger à un espace « chaotique », peuplé de « larves » et de « démons », est moins le produit d’images archétypales innées que celui de la volonté de systèmes terriblement oppressifs. Qui, pour renforcer le « dedans », rendent à dessein le « dehors » aussi répulsif que possible. Conformément à la loi du lien plus c’est dis-jonctif vis-à-vis du « dehors », plus c’est con-jonctif vis-à-vis du « dedans ».

Avec au bout d’un tel conditionnement deux programmes absolument contradictoires dans le cerveau : un programme pour le « dedans » et un programme pour le « dehors ». Fraternité, solidarité, attachement… bref, con-jonction forte envers le « dedans » ; rejet, hostilité, aversion… bref, dis-jonction forte envers le « dehors ». Allégeance, docilité, coopération… bref, relation complémentaire maximale envers le « dedans » ; résistance, opposition, compétition… bref, relation symétrique maximale envers le « dehors ». Mais aussi émotions maximales de sympathie, de gratitude, d’admiration envers le « dedans » ; émotions maximales de colère, de dégoût, d’indignation, de mépris, d’orgueil envers le « dehors » [6].

Du coup, il n’y a rien d’étonnant à ce que l’homme radical, dans le même temps qu’il adopte un comportement d’une violence extrême envers le « dehors », fasse preuve d’un comportement d’une docilité extrême envers le « dedans ».

Radicalisation et phases du lien

Un regard relationnel permet encore d’expliquer la raison pour laquelle la radicalisation prend tantôt une forme religieuse ( « Il n’y a de maître que Dieu »), tantôt une forme antireligieuse (« Ni Dieu ni maître »).

En effet, les incessantes interactions entre les deux uniques constituants de la relation, la jonction et la position, débouchent sur quatre phases du lien, transhistoriques, trans-civilisationnelles : la phase Cimenter le lien, la phase Epargner le lien, la phase Abolir le lien, la phase Créer le lien.

– Lorsque le besoin de con-jonction, de « colle », l’emporte sur le besoin individuel de position, c’est la phase Cimenter le lien. Un homme à la phase Cimenter le lien met son point d’honneur, sa fierté, son orgueil, sa position, à renforcer les « vérités » du groupe. Surtout si ces « vérités » émanent d’instances de forces 8 à 10 impossibles à contredire (dieux, anges, Ecritures...).

– Mais si un individu parvient malgré tout à remettre en question une « vérité » collective, en raison d’un changement d’environnement ou d’une nouvelle découverte, l’imaginaire de cet individu connaît dès lors une transformation. Mute. Passe de la phase Cimenter le lien à la phase Epargner le lien. C’est-à-dire à une phase où son esprit, tout en ménageant les « vérités » du groupe, va tenter de s’adapter à son nouvel environnement. A l’instar des nombreux concordistes actuels qui cherchent désespérément à faire coïncider de force données de l’Ecriture et données de la science.

– Les choses peuvent rester en l’état, ou alors ouvrir la voie à une nouvelle phase durant laquelle la « colle » du groupe s’étiole à un point tel que l’imaginaire sent monter en lui une irrésistible répulsion envers les figures de haut rang promues par le groupe. C’est la phase Abolir le lien. Quiconque est à la phase Abolir le lien veut déboulonner, renverser, déconstruire, toute chose qui, dans son groupe, est élevée. Refuse toute hiérarchie. Tout principe d’autorité. A pour devise « Ni Dieu ni maître ».

 – Les choses peuvent rester en l’état, ou alors ouvrir la voie à la quatrième et dernière phase du lien : la phase Créer le lien. La plus fascinante d’entre toutes. Car mue par la pulsion toute humaine du changement. Caractérise la phase Créer le lien, les idées de renaissance, de régénération, de résurrection, de révolution. Lesquelles peuvent prendre deux directions totalement opposées : le passé ou le futur. Dans un cas, la phase Créer le lien est origino-centrée, dominée par un retour nostalgique à la pureté des origines. Dans l’autre, futuro-centrée, dominée par la quête de l’inconnu, l’esprit d’invention, la soif de tout recommencer, sous les auspices d’une nouvelle échelle de forces, d’un nouvel axe intérieur/extérieur regroupant dans un même ensemble des éléments autrefois séparés par une clôture imaginaire.

Et le cycle recommence : phase Cimenter le lien, phase Epargner le lien

Il ressort du livre magistral de Denis Crouzet, Les guerriers de Dieu, que les guerres de religion, ayant ensanglanté l’Europe du XVIe au XVIIIe siècle, avaient pour motivation un retour à la pureté des origines, « conforme à la pureté et à l’innocence du Sauveur » [12, p. 526]. Autrement dit, étaient des révolutions conservatrices origino-centrées. Au même titre que le fondamentalisme actuel qui « dévalorise la littérature, la poésie, la musique, la philosophie », accusées, je cite Olivier Roy, d’éloigner « le croyant du message originel » et de la « société exemplaire » originelle [27, p. 13-25].

Conclusion

« Il aurait fallu », écrit Claude Lévi-Strauss, « élargir les cadres de notre logique pour y inclure des opérations mentales, en apparence différentes des nôtres, mais qui sont intellectuelles au même titre » [23, p. 236]. Ces « opérations mentales » différentes de la logique rationnelle, dont Claude Lévi-Strauss soupçonne l’existence, ont manifestement pour fondement la logique relationnelle mise en lumière par Gregory Bateson. Une logique en rien fondée sur le vrai et le faux, mais sur une combinatoire sans fin entre les deux uniques constituants de la relation, la jonction et la position – ou « système JP » (J pour jonction, P pour position). Le long d’une échelle de forces graduée par commodité de 1 à 10, à l’instar de l’échelle de magnitude de Richter.

Une combinatoire partout à l’œuvre. Dans le sacré d’Eliade [3] aussi bien que dans les structures anthropologiques de l’imaginaire de Gilbert Durand [2]. Dans les performatifs d’Austin [5] aussi bien que dans les émotions de Damasio [6]. Et, selon toute vraisemblance, dans la radicalisation des esprits. Qu’il serait vain de vouloir expliquer en évoquant des facteurs politiques, sociaux ou économiques – tout au plus des facteurs aggravants. Sauf à vouloir maintenir sous le boisseau les causes profondes de la radicalisation. Et, par là même, continuer à nourrir le monstre qu’on prétend combattre.

Références

1. Assaraf A. 1993. Quand dire, c’est lier. Nouveaux Actes Sémiotiques 28 : 7-29.

2. Assaraf A. 1999 / 1. Du lien aux origines des « structures anthropologiques de l’imaginaire ». Sociétés 63 : 5-25.

3. Assaraf A. 2006. Le sacré, une force quantifiable ? Médium 7 : 27-43.

4. Assaraf A. 2009. Le ligasigne : la dimension oubliée de Peirce. Equivalences 36/1-2 : 11-35.

5. Assaraf A. 2011. Tous les performatifs en deux forces : introduction au « système JP ». Protée 39/1 : 111-120.

6. Assaraf A. 2017. Toutes les émotions en deux forces : Damasio et le « système JP ». PSN 15/1 : 29-45.

7. Bayet J. 1969. La religion romaine. Paris : Payot.

8. Bottéro J. 2012. Au commencement étaient les dieux. Paris : Fayard/Pluriel.

9. Carré O. 2004. Mystique et politique, le Coran des islamistes, lecture du Coran par Sayyid Qutb Frère musulman radical (1906-1966). Paris : Cerf.

10. Cauvin J. 2013. Naissance des divinités, naissance de l’agriculture. Paris : CNRS Editions. Coll. Biblis.

11. Cohn N. 1983. Les fanatiques de l’Apocalypse. Paris : Payot.

12. Crouzet D. 1990. Les Guerriers de Dieu. Livre premier. Seyssel : Champ Vallon.

13. De Waal F. 1995. La politique du chimpanzé. Paris : Odile Jacob. Coll. Opus.

14. De Waal F. 2006. Le singe en nous. Paris : Fayard.

15. De Waal F. 2013. Le Bonobo, Dieu et nous. Paris : Babel.

16. Dhorme E. 1951. Recueil Edouard Dhorme : études bibliques et orientales. Paris : Impr. Nationale.

17. Eliade M. 1957. Le sacré et le profane. Paris : Gallimard.

18. Goodall J. 1992. La vie chimpanzé. Paris : Stock.

19. Khosrokhavar F. 2014. La Radicalisation. Paris : Maison des sciences de l’homme. Coll. Interventions.

20. Klemperer V. 1996. LTI, la langue du IIIe Reich. Paris : Albin Michel.

21. Kramer S. N. 1994. L’histoire commence à Sumer. Paris : Flammarion.

22. Le Bon G. 1981. Psychologie des foules (1895). Paris : PUF.

23. Lévi-Strauss C. 1958. Anthropologie structurale. Paris : Plon.

24. Mac Call H. 1994. Mythes de la Mésopotamie. Paris : Seuil.

25. Otto R. 1929. Le sacré, l’élément non-rationnel dans l’idée du divin et sa relation avec le rationnel. Paris : Payot.

26. Roux G. 1995. La Mésopotamie. Paris : Seuil.

27. Roy O. 2001. Généalogie de l’islamisme. Paris : Hachette.

28. Simon P-J. 1991. Histoire de la sociologie. Paris : PUF.

29. Vitray-Meyerovitch E. 1978. Anthologie du soufisme. Paris : Sinbad.

30. Zabalo J. 1993. Le Carlisme, la contre-révolution en Espagne. Biarritz : J&D Editions.

// Article publié le 24 juin 2017 Pour citer cet article : Albert Assaraf , « Logique de la radicalisation », Revue du MAUSS permanente, 24 juin 2017 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Logique-de-la-radicalisation
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