Les très tristes heures d’Alain Finkielkraut

par Michel Terestchenko

Il est de grands et de beaux livres nostalgiques, tel Le monde d’hier de Stephan Zweig qui célèbre la Vienne d’avant la guerre de 1914, où régnaient encore la stabilité et les prérogatives de l’esprit, mais ces livres ne regardent pas ce passé révolu avec un profond ressentiment à l’égard du présent. On peut regretter, avec Benjamin Constant, ces temps « où la terre était couverte de peuplades nombreuses et animées, où l’espèce humaine s’agitait et s’exerçait en tous sens, dans une sphère proportionnée à ses forces », tout en affirmant : « Ces temps ne sont plus. Les regrets sont inutiles ». On peut encore se désoler, avec Adam Smith, que l’esprit chevaleresque ait cédé la place, dans nos sociétés industrieuses, à l’esprit de commerce et d’épargne tout en reconnaissant les vertus pacificatrices du marché. Il y a dans le dernier livre d’Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse [1], de fort belles pages qui relèvent de cette nostalgie, lorsqu’il célèbre la tradition française de la galanterie, cet hommage rendu à la féminité, et nous rappelle au respect des codes sociaux de la civilité et de la courtoisie auxquels tenaient tant les hommes du XVIIe siècle, de Bathalzar Gracian à La Rochefoucauld. On peut encore souscrire, sans trop de peine, au regret qu’il éprouve, avec Hannah Arendt, pour ces temps où l’autorité des maîtres était respectée, où la haute culture, littéraire, philosophique, historique, se transmettait dans une fidélité admirative envers les grands anciens – et là, il faut remonter historiquement très loin en arrière.

S’en serait-il tenu à ces thèmes qui le tourmentent depuis des décennies, depuis La défaite de la pensée jusqu’aux sujets de son émission Réplique sur France-Culture, Finkielkraut resterait nimbé de cette aura qui entoure l’admirateur des ruines et l’on pourrait accueillir ses soupirs avec sympathie. Mais le réquisitoire auquel il se livre de ce qu’est devenue la société française anéantit bientôt cette disposition bienveillante. Ce n’est pas tant le style de l’argumentation qui suscite une exaspération croissante que l’absence même d’argumentation et l’outrance de certaines formules sur des sujets qui mériteraient pourtant d’être abordés avec attention et délicatesse. L’auteur, dit-on, est philosophe, mais ce n’est pas en philosophe qu’il raisonne, parce qu’il ne raisonne pas. Il affirme et constate et ne constate que ce qu’il veut bien voir. Trente ans à tourner à satiété autour de ces préoccupations auraient pudonner enfin le grand livre discutable qu’on attendait. Il n’en est rien.

Les pages qu’il consacre à la laïcité reviennent, il fallait s’y attendre, sur l’affaire du voile islamique. Peut-on admettre qu’une jeune française, de confession musulmane, choisisse volontairement de porter ce signe religieux ? Non, c’est une diabolisation d’elle-même qu’elle valide mais que nous n’avons pas à accepter [2]. Peut-on ne pas frémir à la lecture de ce passage ? Tel jeune manifestant musulman proclame devant les caméras qu’il demande seulement que l’école soit ’à l’image de la société’ et le voilà aussitôt taxé de ’fanatique’ [3]. Inutile d’apporter ses raisons, la sentence tombe sans qu’on puisse la discuter (aucune référence n’étant jamais donnée, il est impossible d’aller vérifier par soi-même l’exactitude des propos et des citations). Ce n’est pas ainsi qu’on argumente sérieusement, ni surtout qu’on forme à la réflexion critique. L’auteur fut pourtant longtemps professeur à l’Ecole Polytechnique, une des plus belles écoles de la République. Et le reste est à l’avenant.

Dans l’émission « La grande table » du 14 octobre 2013 sur France Culture , Raphaël Liogier pointait face à Alain Finkielkraut une erreur factuelle qu’il interprète comme un ’lapsus révélateur’ de l’espritdans lequel le livre a été écrit. Il s’agit de la campagne du Collectif Contre l’Islamophobie en France (CCIF) lancée en automne 2012, évoquée avec inquiétude dans le livre à la page 115 ; campagne qui aurait été un succès, diffusée par des affiches sur lesquelles on pouvait lire : « La nation, c’est nous ». Le slogan écrit sur les affiches disait, en réalité, toutautre choseet de très différent : « Nous aussi sommes la nation », l’adverbe étant intercalé en rouge par un signet entre les mots de la célèbre formule. Il ne s’agissait pas de s’approprier la nation, mais de rassurer, de dire le désir de participer à son aventure. Cette phrase figurait d’ailleurs sur la fameuse peinture du « Serment du jeu de paume », symbolisant par excellence la nation française ; peinture qui avait été habilement modifiée pour que l’on y voit des personnes à l’évidence juives, d’autres musulmanes, certaines noires, d’autres blanches, certaines jeunes, d’autres plus âgées, etc. Bref, l’affiche se voulait avant tout apaisante, une sorte de plaidoyer pour l’intégration harmonieuse des différentes composantes de la nation.

L’autre erreur, qui se superpose à la première, est de dire que cette campagne fut un succès, alors qu’elle a été, ajoute Raphaël Liogier, mise en échec dès le début, les affiches ayant même été interdites dans le métro à la grande stupéfaction des organisateurs. Ainsi que le remarque Liogier, le lapsus de Finkielkraut n’est pas une simple erreur factuelle mais ’le symptôme d’une angoisse de l’encerclement’ lui donnant une vision altérée de la réalité : c’est la défaite de la pensée face à l’émotion. Ignorance ou malhonnêteté intellectuelle, peu importe la cause, la fausseté du propos est grave et inacceptable ; erreurs de fond également et qui témoignent d’une étonnante tendance à la simplification des idées.

La pensée libérale, qu’est-ce donc ? Une idéologie de « bobos », de nature essentiellement sceptique, en tous points opposée aux principes de la laïcité républicaine [4]. En quelques mots, bien frappés, tout est dit et il n’y aurait rien à ajouter sur le sens de la liberté selon les Modernes. Benjamin Constant et Tocqueville sont convoqués, mais quiconque connaît ces penseurs ne retrouve rien de la profondeur de leurs analyses et celui qui ne les connaît pas- la majorité sans doute des lecteurs - n’apprend tout simplement rien. La démocratie ? Le gouvernement du peuple par le peuple – la définition est pauvre – une dynamique historique qui vise ’l’effacement des frontières et le nivellement des différences’ [5] – et là, ce n’est pas tant l’indigence de la définition qui est en cause que son caractère formidablement étroit. A aucun moment, la parole n’est laissée à ce qu’auraient à répondre les partisans d’une conception différente de l’intégration, telle la conception libérale que, de toute évidence, Alain Finkielkraut honnit.

Il est totalement faux d’affirmer que la pensée libérale est par nature sceptique, ne serait-ce que parce qu’elle repose tout entière sur le respect des droits humains fondamentaux et lavaleur inconditionnelle de la dignité humaine. Un respect qui s’étend jusqu’aux croyances et aux pratiques religieuses des individus, sur lesquelles l’Etat n’a pas à se prononcer, dont il doit même, pour certains auteurs, telle Martha Nussbaum, promouvoiravec bienveillance la libre expression, dès lors qu’elle ne porte pas atteinte aux « intérêts civils », pour parler comme Locke. On est parfaitement en droit de ne pas être libéral, de préférer le modèle assimiliationniste au multiculturalisme, mais encore faut-il expliquer ce qu’est le multiculturalisme – à peine évoqué, Charles Taylor passe comme une ombre - et les raisons qui vous font rejeter ce type de politique publique. Il existe de puissantes critiques de la vision libérale de l’individu et de la conception libérale du lien social. Depuis plus d’une quarantaine d’années, elles nourrissent, outre-Atlantique surtout, de formidables débats, extrêmement construits et argumentés, dont nous sommes ici cruellement privés, soit qu’ils soient sans intérêt soit qu’ils n’aient rien à nous apporter, dès lors que le multiculturalisme est une expression du ’politiquement correct’ [6], ce qui est une affirmation idéologique tellement réductrice qu’elle en devient dérisoire.

Enfin, la crise de l’autorité que connaîtraient les professeurs, en particulier dans certaines banlieues, les ’territoires perdus de la République’, rendant la pratique de leur métier impossible. Le fait est avéré, sans nul doute. Mais suffit-il pour traiter de cette question, et plus largement de la violence dans le monde éducatif, de citer trois livres de témoignage et d’ignorer superbement les travaux qui ont été menés par les spécialistes de ces questions, tel Eric Debarbieux, qui tentent d’en comprendre les causes et d’y apporter des solutions ? Il est vrai que Finkielkraut n’aime pas les experts qui, calculette et chiffres abstraits à la main, nous coupent de la « chair du réel ». Le dernier livre de Raphaël Liogier qui dénonce la montée du populisme [7] nous avertit de prendre avec la plus grande prudence ce genre de propos.

Si la civilisation française est en péril, si l’alarme doit être sonnée, tant la situation est grave, sans qu’on sache exactement quel est ce ’pire qui nous menace de nouveau’ [8], rien dans ce constat ne se rapporte à la grande désolation qui traverse le corps social, l’immense souffrance liée à la précarité croissante, au chômage de masse, etc. Pas une ligne, pas un mot sur les raisons économiques et sociales de la crise du ’vivre-ensemble’. Ou plutôt un rejet radical de cetype d’analyse, mise au compte d’une complaisance indécente, ’l’alibi offert par la critique sociale à l’ensauvagement du monde’ [9]. Qu’est-ce là, sinon, au bout du compte, une absence totale d’attention aux conditions de vie effective des hommes, pire : undéfaut d’imagination, de compassion même, qui est, inséparablement, un défaut d’intelligence. A quoi s’ajoute une sorte de misologie rampante lorsque Finkielkraut nous invite à nous fier à nos sens plutôt qu’à la science [10]. Rien de ce que les études savantes nous apprennent ne semble compter, seul doit être dénoncé, comme la cause ultime du désastre, le renoncement, plus ou moins masochiste, à notre identité patrimoniale dans une situation de ’choc des civilisations’ [11] où l’Europe est devenu un ’continent d’immigration’ [12]. Que la pluralité puisse être une source d’enrichissement, autant personnel que collectif, et de créativité est le type même de ces idées bien pensantes qui nous égarent. L’ouverture à l’autre est, selon Finkielkraut, une sorte de slogan béatqui se paye, particulièrement en France, du mépris de soi et du renoncement à notre propre tradition. On peut partager cette inquiétude qui, de fait, n’est pas sans raisons, mais elle est présentée de façon si unilatérale, si peu nuancée, qu’elle se perd dans l’excès. Il ne suffit pas d’utiliser à son profit Pascal et la distinction des ordres [13], il aurait fallu également prendre au sérieux la règle qui est au cœur de sa méthode : ’On ne peut faire une bonne physionomie qu’en accordant toutes nos contrariétés’ [14]. Le rappel des propos tenus par Claude Lévi-Strauss à la fin de sa conférence, Race et culture, à l’UNESCO en 1971, ne suffit pas à dissiper les malentendus, puisqu’ils ne vont nullement dans le sens de l’intention qu’Alain Finkielkraut leur prête. Voici ce que déclarait Claude Lévi-Strauss à la fin de son allocution : ’ Or, on ne peut se dissimuler qu’en dépit de son urgente nécessité pratique et des fins morales élevées qu’elle s’assigne, la lutte contre toutes les formes de discrimination participe de ce même mouvement qui entraîne l’humanité versune civilisation mondiale, destructrice de ces vieux particularismes auxquels revient l’honneur d’avoir créé les valeurs esthétiques et spirituelles qui donnent son prix à la vie et que nous recueillons précieusement dans les bibliothèques et les musées parce que nous nous sentons de moins en certains d’être capable d’en produire d’aussi évidentes.

Sans doute nous berçons-nous du rêve que l’égalité et la fraternité régneront un jour entre les hommes sans que soient compromises la diversité. Mais si l’humanité ne se résigne pas à devenir la consommatrice stérile des seules valeurs qu’elle a su créer dans le passé, capable seulement de donner le jour à des ouvrages bâtards, à des inventions grossières et puériles, elle devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs, pouvant aller jusqu’à leur refus sinon même à leur négation. Car on ne peut à la fois se fondre dans la jouissance de l’autre, s’identifier à lui, et se maintenir différent. Pleinement réussie, la communication intégrale avec l’autre condamne, à plus ou moins brève échéance, l’originalité de sa et de ma création. Les grandes époques créatrices furent celles où la communication était devenue suffisante pour que des partenaires éloignés se stimulent, sans être cependant assez fréquente et rapide pour que les obstacles indispensables entre les individus comme entre les groupes s’amenuisent au point que des échanges trop faciles égalisent et confondent leur diversité.’ Ces remarques ne vont nullement dans le sens d’une justification de politiques publiques qui interdiraient activement les pratiques de certaines minorités. Elles réclament un droit à la mise à distance, un droit à être soi contre la tendance à l’uniformisation, parfaitement compatibleavec l’idéal libéral de respect des différences. Je remercie Raphaël Liogier de m’avoir éclairé sur ce point ]]. Est-il besoin de souligner qu’il n’est nullement inscrit dans le marbre que la reconnaissance de l’altérité exige le sacrifice de sa propre identité. Un des principes de base de la conception interculturaliste est, au contraire, que l’accueil et le respect des minorités ethniques et religieuses par la culture hôte doit se faire dans la préservation de son héritage, de ses valeurs fondatrices et de son identité.

Je laisserai les derniers mots au sociologue québécois, Gérard Bouchard, qui présente de façon très juste, dans la préface à son livre ,L’interculturalisme [15], le défi auquel sont confrontées les démocraties modernes : « C’est un défi qui pourrait se résumer comme suit : comment arbitrer les rapports entre cultures d’une façon qui assure un avenir à laculture de la société hôte, dans le sens de son histoire, de ses valeurs et de ses aspirations profondes, et qui, en même temps, accommode la diversité en respectant les droits de chacun, tout particulièrement les droits des immigrants et des membres desminorités, lesquels, sous ce rapport, sont ordinairement les citoyens les plus vulnérables. C’est là, comme on sait, une des dimensions de l’immense travail de réaménagement des sociétés modernes depuis quelques décennies dans le but de briser les marginalités,de réinventer la démocratie et de rééquilibrer les rapports de force entre classes, genres, générations et régions, le tout dans un contexte de mondialisation. ’. Cette démarche équilibrée, profondément inscrite dans les idéaux politiques de nos démocraties libérales tout en tenant compte de leur évolution, est bien plus féconde que celle adoptée par Alain Finkielkraut qui, plus triste que nostalgique, est surtout sans avenir.

Si la critique de son livre doit être sérieuse et attentive, ce n’est pas tant en raison de ses qualités intrinsèques que de la place médiatique qu’occupe son auteur. Là réside sa force. On ne saurait formuler de compliment moins flatteur.

En guise d’antidote, et pour s’offrir une bouffée de chaleur colorée et joyeuse, pourquoine pas relire La vie devant soi de Romain Gary ? Sûr que nous sommes là dans un univers dangereusement bigarré où ’rien n’est blanc ou noir, le blanc c’est souvent le noir qui se cache et le noir, c’est parfois le blanc qui s’est fait avoir’. Autour de Momo, ce nouveau Gavroche, c’est la mixité à tous les étages. Le Grand Remplacement. L’horreur en somme.


1. Stock, Paris, 2013

2. p. 54.

3. p. 40.

4. p. 55.

5. p. 214.

6. p. 210.

7. p. 83, souligné par moi.

8. p.198.

9. p. 110.

10. p. 176.

11. p. 213.

  1. p. 41.*

13.Pensées, frag. 684, édition Brunschvicg.

14.

  1. Editions du Boréal, 2012.

** Ce populisme qui vient, Textuel, 2013.

// Article publié le 3 novembre 2013 Pour citer cet article : Michel Terestchenko, « Les très tristes heures d’Alain Finkielkraut », Revue du MAUSS permanente, 3 novembre 2013 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Les-tres-tristes-heures-d-Alain
Notes

[1Stock, Paris, 2013

[2Id., p. 54.

[3Id., p. 40.

[4Id., p. 55.

[5Id., p. 214

[6Id., p. 210.

[7Ce populisme qui vient,Textuel, 2013

[8Id.,p . 83 (souligné par moi)

[9Id., p. 198

[10Id., p. 110

[11Id., p. 176

[12Id., p. 213

[13Id., p. 41

[14Pensées, frag. 684, éd. Brunschicg

[15Editions Boréal, 2012

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