Les deux corps du Roi : vérité et valeurs dans les sciences sociales

Où l’auteur – qui a déjà publié deux textes dans la Revue du MAUSS permanente – poursuit son travail de démonstration de l’idée qu’on ne peut pas, en science sociale, faire l’économie des jugements de valeur, et qu’il en résulte une différence radicale avec les sciences de la nature. A. C.

L’unité des sciences et la dichotomie faits/valeurs forment le socle des théories épistémologiques dominantes. À rebours de celles-ci, je souhaiterai plaider, ici, en faveur du dualisme sciences sociales/sciences naturelles, du fait notamment de l’impossible dissociation entre faits et valeurs.
Il ne faut pas moins de tout le brio de Keynes pour situer la source de la distinction : « L’économie est une science morale [1], […] car elle a trait aux introspections et aux valeurs. J’aurais pu ajouter qu’elle a également pour objet les motivations, anticipations et incertitudes psychologiques. L’on doit en permanence se garder de traiter le matériel étudié comme constant et homogène. C’est comme si la chute de la pomme sur le sol dépendait de ses intentions, du fait qu’il vaut la peine de tomber ou non et que le sol souhaite que la pomme tombe ou pas, et d’erreurs de calcul quant à la distance la séparant du centre de la terre. » [2]
Le royaume des sciences est divisé. Des ambassades diplomatiques sont envoyées dans chaque camp, un dialogue s’instaure. Mais l’unification n’est pas à l’ordre du jour. Les différends sont trop inextricables. La liste des doléances est la suivante : 1) l’ontologie, nécessairement première, contient des ferments schismatiques (« se garder de traiter le matériel étudié comme constant et homogène ») ; 2) la psychologie humaine vient tout embrouiller (« elle a pour objet les incertitudes psychologiques ») ; 3) il ne saurait y avoir de dichotomie faits/valeurs (« elle a trait aux valeurs ») ; 4) le libre-arbitre ne va pas sans modifier les lois sociales (« la chute de la pomme dépend de ses intentions »).

Un matériel non constant et hétérogène

Dans toute épistémologie, l’ontologie est première. Elle lui doit son existence même. En effet, la possibilité de la connaissance dépend d’une décision inaugurale, celle de se passer d’un fondement absolu et irréfutable. Un concept aussi incontournable que celui de causalité dépend d’une ontologie. Il n’y a pas d’autre moyen de s’assurer de « l’effectivité des lois causales » que de les supposer a priori  ; en effet, tout ce que le scientifique ou l’observateur peut affirmer tient en la succession de deux événements. Il ne peut en inférer l’engendrement de l’un par l’autre qu’en vertu d’un véritable coup de force. C’est pourquoi Roy Bhaskar fustige « la dissolution de l’ontologie » de l’approche positiviste [3]. Trois domaines de la réalité seraient fondus en un seul : le réel (c’est-à-dire les mécanismes générateurs), l’effectif (actual, soit les événements), l’empirique (le résultat des expériences) [4].

Mais là où le fondateur du réalisme critique ou transcendantal voit à l’œuvre un principe d’unité des sciences, je plaiderai plutôt pour une ontologie duale. Dans la nature, les mécanismes générateurs sont relativement invariables. Dans la société des hommes, en plus des lois naturelles, s’ajoutent celles de l’esprit [5]. D’où une double extension : en complexité et en incertitude radicale. Ce n’est pas seulement le nombre de paramètres qui s’accroit, c’est leur essence même, plus fluctuante et instable. Le chaos règne en maître ; les seules lois qu’il tolère sont contingentes, variables en fonction du contexte. Sitôt qu’elles apparaissent, l’évolution les condamne. Tout est sujet à changements. Le changement lui-même n’est pas sûr d’y échapper, quoiqu’il soit possible de dégager des tendances universelles… Roy Bhaskar fixe pour tâche au scientifique de découvrir, non des phénomènes ou mécanismes causaux univoques, mais des tendances, propensions et dispositions [6]. C’est cette ontologie de l’incertitude radicale, décrivant un monde non ergodique, c’est-à-dire unique et non répétitif, qui fait des sciences sociales un domaine de connaissances à part.

Motivations, anticipations, incertitudes psychologiques

Dans les sciences naturelles, la méthode consiste à réduire le plus possible la part des inobservables. Plus on fait appel à des phénomènes mystérieux dont on n’aperçoit que les conséquences, moins on est sûr de pouvoir démêler leur écheveau. Dans leurs consœurs « sociales », les choses se compliquent de l’action de la psychologie, nécessairement inobservable. (En effet, il n’y a pas et ne peut y avoir d’accès direct aux pensées véritables d’un individu.) Le hic, c’est que l’on ne peut guère savoir, a priori, combien de paramètres psychologiques sont impliqués dans tel ou tel phénomène. On pourrait y voir une simple différence de degré entre sciences si l’incertitude ne concernait pas également le nombre même des inobservables, lesquels sont en quantité réduite dans la nature. L’astronomie, science spéculative par excellence, se distingue, mais les inobservables n’y sont pas légion comparés aux paramètres psychologiques.

Science sociale, science morale

Dans toute science, concepts et valeurs s’enchevêtrent. On voudrait exposer la racine nue des choses, sans voir la terre dont elle est issue. Les énoncés les plus simples se bâtissent à partir de valeurs épistémiques. « Le fait d’être rationnel implique la possession de critères de pertinence et de critères d’acceptabilité rationnelle, et toutes nos valeurs sont engagées dans nos critères de pertinence. [...] Soit la phrase “le chat est sur le paillasson”. Quelqu’un qui émet réellement ce jugement dans un contexte particulier met à contribution des ressources intellectuelles – les notions de “chat”, d’“être sur quelque chose” et de “paillasson” – qui sont celles d’une certaine culture, et de presque toutes les cultures. Nous avons une catégorie “chat” parce que nous considérons que la division du monde en animaux et non-animaux est importante, et parce que cela nous intéresse de savoir à quelle espèce appartient un certain animal. Nous trouvons pertinent qu’il y ait un chat, et non simplement une chose, sur ce paillasson. Nous avons une catégorie “paillasson” parce que nous considérons que la division des choses inanimées en artefacts et non-artefacts est importante, et parce que cela nous intéresse aussi de savoir quelle est la fonction et la nature d’un artefact donné. Nous trouvons pertinent que le chat se trouve sur un paillasson, et non simplement sur quelque chose. Nous avons une catégorie “sur” parce que nous nous intéressons aux catégories spatiales. […] Pour un esprit qui ne trouverait pas ces catégories pertinentes, “Le chat est sur le paillasson” serait une remarque tout aussi irrationnelle que “Il y a soixante-seize objets hexagonaux dans cette pièce” dite au beau milieu d’un tête-à-tête amoureux. » [7]

On dira : soit. La dichotomie idolâtrée par les positivistes ne se dresse pas sur le socle de la science, car les valeurs blasphématoires viennent de l’extérieur. Aux concepts et valeurs de la science, elles mêlent des considérations éthiques, originaires de la Cité. On voudrait une œuvre officielle, on la découvre couverte de graffitis. Ce n’est pas la main du sculpteur qui est défaillante, mais celle du tagueur qui est fautive. Du coup, n’est-il pas possible de dissocier, au sein de chaque énoncé, un élément descriptif d’un élément prescriptif ? En sorte que la dichotomie faits/valeurs garderait de sa pertinence. Las, il semblerait qu’il ne puisse exister de langage neutre. À tout le moins, il reste à inventer. La difficulté est critique en ce qui concerne les sciences sociales car leur cœur palpite de « concepts éthiques épais » [8]. En lui-même, un chiffre n’a pas de signe idéologique, au contraire de la théorie ou du modèle à l’origine de sa genèse. Réalité qui sert d’arme rhétorique à assommer la contestation, la méthode « pure » des sciences naturelles formant la ligne de fuite de leurs consœurs sociales. Voilà qui dit bien l’essence quasi-tautologique du langage mathématique : instrumentale. À l’inverse, toute épithète porte une charge de valeur [9]. Il n’est pas possible de la vider de son courant idéologique sans la vider de sa substance. Imaginons qu’un historien ou un économiste emploie le terme « ferme » pour décrire une politique menée par tel gouvernement. Pourquoi celui-là, alors que d’autres concepts peuvent tout aussi bien y renvoyer : « inflexible », « dur », « cruel », « rigide », « courageux », « téméraire », « intransigeant », « impitoyable », « résolu »… On voit bien se dessiner une gradation axiologique, avec à un extrême « cruel » ou « impitoyable », et à l’autre « courageux ». L’analyste ne peut pas ignorer que « ferme » a une connotation plutôt positive. Il évoque quelqu’un qui ne se laisse pas ballotter par les circonstances et tente d’infléchir le destin. Sans doute l’usage comme la compréhension de concepts éthiques épais peuvent-ils se trouver sujets à une certaine labilité. Il n’empêche : on ne peut nier qu’ils possèdent un poids idéologique, qu’ils décrivent et jugent dans le même élan. Faits et valeurs sont inévitablement entremêlés.

Peut-on éviter ce qui apparaîtra à certains comme une déplorable confusion ? Ne peut-on séparer le bon grain de la description de l’ivraie de la prescription ? (Ou de quelque autre dichotomie qui renvoie au même phénomène : explication/interprétation, sens/valeur, descriptif/normatif, ce qui est/ce qui doit être, etc. ?) Essayons avec le concept de fermeté. Une phrase telle que « le gouvernement a fait preuve de fermeté face aux syndicats ». Soucieux des équilibres budgétaires, il se fixait pour objectif, préalablement à la réunion, de ne pas concéder de revalorisation salariale. Dans un régime démocratique, le nombre fait le pouvoir. À trop ignorer les revendications de la masse, on s’expose à un affaiblissement. D’où la nécessité de ne pas fléchir, quand il s’agit d’aller à l’encontre de vues majoritaires.

La description qui précède se voulait la plus neutre possible. Elle noue entre eux d’autres termes, « nécessité » et « fléchir », dont il n’est pas certain qu’ils soient dépourvus, eux aussi, de contenu axiologique. « Fléchir » étant négativement coloré, on peut créditer le gouvernement d’un relatif succès. Pourtant, la description se voulait contextualisée (« quand il s’agit ») et, en apparence, elle ne se prononçait pas sur la légitimité des objectifs gouvernementaux. Par là, on donne des gages d’objectivité, mais on n’est pas sûr de récupérer la réalité neutre. Se cantonner à un relativisme de bon aloi consistant à juger du succès en fonction des buts que se fixe le gouvernement ne permet pas de situer la vérité objective. Faudrait-il alors évaluer l’action gouvernementale à l’aune des vues majoritaires ? Outre que cela pose un problème de mesure, décider de se ranger à l’avis majoritaire est encore une valeur. En toute logique, un partisan de la neutralité axiologique devrait s’abstenir, en toute circonstance, de porter le moindre jugement sur les pouvoirs publics ou autres acteurs de la vie politique. Mais il se retrouve alors piégé, puisqu’il ne peut même pas décrire un événement sans employer des concepts éthiques épais.

N’est-il pas possible, à son tour, de démembrer « fléchir » en un élément de sens et un autre de valeur ? Ouvrons le dictionnaire. « Plier, se courber peu à peu sous un effort, une pression ». Le sens physique n’a pas de valeur. C’est la transposition au domaine éthique ou moral qui pose problème. Pareille définition implique une forme de faiblesse et a tendance à recevoir une valeur négative. Est-on fondé à y voir une partie axiologique ajoutée à la partie descriptive ? Justement pas, car la « description » dont il s’agit est de nature physique et le terme d’emblée employé dans un sens moral ou figuratif. Certes, la valeur d’un terme dépend de son contexte. Comme tout véhicule, un mot peut faire l’objet de détournement. Un auteur suffisamment ironique et suffisamment talentueux peut faire dire « ridicule » ou « falot » à « ferme ». Mais c’est alors l’ensemble « fait-valeur » qui change. Vouloir dissocier un élément descriptif d’un autre normatif revient à prétendre expliquer le mouvement sans recourir à la notion d’espace. Si cela est impossible, c’est à la nature sociale de l’apprentissage qu’on le doit. Ce type de termes renvoie d’abord au monde matériel. L’appliquer au monde moral relève d’un apprentissage qui ne va pas de soi ; il se réfère à un contexte social précis, se déployant dans une certaine trame émotionnelle. C’est justement parce qu’il sert à juger une personne qu’on nous l’a inculqué.

Prenons « cruel ». Le mot semble constitué de trois éléments matériels, la souffrance infligée à une victime, la conscience de cette souffrance dans l’esprit du bourreau/témoin, et le plaisir que cela lui provoque. C’est ensuite seulement que l’on y collerait un signe négatif. En apparence, nous avons bien là un cas tendant à montrer qu’une dissociation est, dans l’absolu, possible. Seulement, pour opérer cette dissociation, il faudrait user d’un autre langage. En effet, l’épithète « cruel » entraîne inévitablement la réprobation dans l’esprit du locuteur, sauf pathologiques exceptions. Si vous pensez que l’on peut dépouiller un mot de sa défroque axiologique, employez-le pour viser chacune des actions de vos interlocuteurs du jour. Observez leurs réactions. Il est à parier qu’elles ne seront pas favorables. Une autre possibilité s’ouvre à vous : neutraliser tout concept éthique épais par l’adjonction de réserves et d’avertissements. Du genre : « le gouvernement s’est montré cruel, mais il ne faut pas entendre par là une quelconque critique de ma part. Bien plutôt, le mot désigne la réaction du public. » Il y aurait quelque bizarrerie à employer jusqu’à la corde ce genre de procédés. En particulier, cela impliquerait de perdre plus de temps en précautions oratoires qu’en analyses. Quand même l’on se déchargerait, une fois à l’avance, par un propos liminaire, de toute implication axiologique, il est clair que cela ne changerait rien au problème : qu’on le veuille ou non, les concepts éthiques épais charrient des valeurs comme le fleuve le limon. Que l’on prenne encore cette phrase d’un historien : « l’éloge ingénu et fastidieux » [10]. Peut-on dissocier ces deux termes de la notion d’excès, dans un cas de confiance, dans l’autre d’ennui ? Et qui ne voit que le mot même d’excès est dépréciateur ? C’est parce que le scientifique est forcé d’employer le langage de tous les jours qu’il se trouve face à cette inextricable difficulté. Mais c’est aussi parce qu’il en use qu’il a des chances d’être compris. Par où se dévoile la fragilité axiologique des sciences sociales.

Dès lors que l’on essaie de les décomposer, les concepts éthiques renvoient à d’autres concepts éthiques, dans une réverbération infinie.
Qu’en est-il des concepts même créés pour la cause ? Là encore, il n’est pas dit qu’ils soient neutres ou qu’ils puissent l’être. La notion de chômage est des moins ambiguës. Elle désigne les personnes à la recherche d’un emploi. Pourtant, la traduction concrète de ce principe simple pose problème. Selon que l’on retienne la définition du BIT ou de Pôle emploi, les conséquences diffèrent. Dans un cas, on rehausse l’éclat des politiques libérales, dans l’autre, on tend à présenter une image plus favorable des actions de régulation du marché. En retenant une définition plutôt qu’une autre, un chercheur ne peut pas ne pas avoir en tête ces répercussions. Et, de toute façon, il n’est de science pour les naïfs. On peut toujours se retrancher derrière le fait que le BIT est une organisation internationale. Sous-entendu : le consensus est préférable à l’expression des particularismes locaux. Mais c’est là une valeur, non un fait. Ce fait terrible demeure : il semble y avoir peu de définitions scientifiques incontestables, à la fois non arbitraires et neutres, sinon aucune. Même l’inflation est sujette à caution. Selon que l’on minore ou non la part de l’immobilier dans l’indice en période de spéculation, le reflet renvoyé par une situation donnée diffère.

On s’écriera : l’auteur vise les usages de la science, sa réception, pas la science elle-même. Après tout, ce n’est pas de la faute de la science si un grand nombre d’acteurs économiques se livre à une orgie spéculative ! Dans leur plus simple expression, les concepts semblent aussi clairs que peu opératoires. L’extension de l’usage se paye de l’imprécision du contenu. L’arbitraire surgit lors de la construction d’un indice statistique. Un même concept est susceptible de mille traductions concrètes, par où s’infiltre l’idéologie. Un indice doit se jauger à ses effets puisqu’un choix non scientifique est ouvert. À tout le moins, une fois établi, cet indice entraîne des conséquences qui ne peuvent être ignorées. Un indice qui tendrait à minorer l’inflation en période de spéculation immobilière sans frein pousse à l’aveuglement ; non seulement la situation économique paraît meilleure qu’elle ne l’est en réalité, mais cela retarde la conception et la mise en œuvre de politiques visant à en contrecarrer les effets [11]. Le scientifique n’a pas le choix. Il est dans la cité. Ses concepts ne se lavent pas dans l’eau d’un ciel plus pur. Ils viennent de la glaise et y retournent.

La liberté de la pomme

Dans la nature, les lois sont des causes nécessaires. Les hommes ne peuvent les tordre. Elles s’appliquent à eux, qu’ils le veuillent ou non. Universelles, elles ne dépendent pas des intentions, motivations ou erreurs de ceux qu’elle prend pour sujet. Dans la société, un basculement se produit. Le libre-arbitre implique l’imprédictibilité. Les êtres humains peuvent y tordre les lois à leur avantage. La liberté est faculté de création non moins que connaissance des déterminismes. C’est ce que les anglo-saxons rendent par le concept de human agency. Rien ne l’illustre mieux que le paradoxe de marché suivant. Imaginons qu’un jour un génie de la finance découvre le vrai modèle mathématique des mouvements boursiers. Supposons, également, que les opérateurs puissent s’en porter acquéreur ou s’en procurer une copie informatique. Le marché, alors, s’effondrerait. Car ce sont les désaccords qui rendent le marché possible. En l’espèce, en dehors des cas d’extrême nécessité, il n’y aurait pas la moindre transaction. Pourquoi, en effet, quelqu’un vendrait-il aujourd’hui 100 dollars un bien dont tout le monde sait qu’il vaudra 110 demain ? De proche en proche, l’ensemble des opérateurs se visserait dans l’immobilisme. (Si la même action redescend à 102 moins de cinq heures plus tard, personne ne voudra l’acheter à 110 ; mais personne n’aurait pu l’acheter non plus à 100, faute de gogo voulant s’en débarrasser sachant qu’elle s’apprécierait par la suite, etc.) Pourtant, d’aucuns jugeraient la situation appréciable ou désirable. Tous voudront, sinon s’en évader, du moins lui trouver des correctifs à la marge. En conséquence, les attitudes changeront, et le modèle tombera. Du seul fait qu’il est juste, il est condamné à devenir faux. Chacun suivra alors un comportement non prévu ; le modèle s’en trouvera frappé de caducité. Même sans connaître les paramètres ayant servi à la modélisation de leurs actions, les opérateurs essayeront de se livrer à toutes sortes de postures inédites, échafaudant des raisonnements pour mieux les démolir l’instant d’après ou s’en inventer d’autres… Leur répertoire est quasiment infini… Inscrite au creux d’une loi sociale, la possibilité d’y déroger.

Crépuscule

La frontière entre sciences est plus qu’une ligne : un gouffre. La falsifiabilité ne vaut que comme injonction à la réflexivité. On ne saurait pas plus y voir un quelconque principe unificateur qu’une règle pratique applicable. Pour autant, l’auteur de ces lignes ne verse pas dans le nihilisme ou le relativisme. S’il est des concepts et des raisonnements qui emportent plus la conviction que d’autres, la science sociale ne peut se départir d’un certain flou. Tout argument renvoie à une rationalité potentiellement mobilisable, et c’est parce que homme du commun et homme de science réfléchissent d’une manière analogue que la conversion de l’un à l’autre peut se faire [12].
La supériorité de la science lui vient essentiellement de sa méthode : là où le raisonnement quotidien se contente, faute mieux, de l’univers étroit de l’expérience personnelle, le raisonnement scientifique vise à étirer les dimensions de cet univers. Pareille extension entraîne une plus grande validité, quoiqu’elle ne soit pas à l’abri d’erreurs. Cet horizon borné du quotidien a reçu pour nom : valeurs [13]. Celui, plus large, de la science, se pare du nom de « sens » ou d’« explication ». Mais l’un et l’autre visent la vérité. La nature mystérieuse de la rationalité risque de rester encore longtemps impénétrable.

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// Article publié le 19 septembre 2011 Pour citer cet article : Michaël Lainé, « Les deux corps du Roi : vérité et valeurs dans les sciences sociales  », Revue du MAUSS permanente, 19 septembre 2011 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Les-deux-corps-du-Roi-verite-et
Notes

[1Nom d’époque pour « science sociale ».

[2John Maynard Keynes, Collected Writings, vol. XIV, MacMillan, 1987, p. 300.

[3Roy Bhaskar, The Possibility of Naturalism, London : Routledge, 1998 (1979).

[4Roy Bhaskar, A Realist Theory of Science, Verso, 2008.

[5La principale source de différences entre groupes humains et groupes animaux réside donc dans l’esprit, c’est-à-dire la réunion de la conscience et de l’inconscient. S’il existe quelque chose comme des règles holistes, c’est à travers leur influence sur l’esprit des hommes, quoique ces règles puissent échapper à leur entendement.

[6Roy Bhaskar, A Realist Theory of Science, op. cit., et The Possibility of Naturalism, op. cit.

[7Hilary Putnam, Raison, vérité et histoire, Minuit, 1984, p. 223-224.

[8Hilary Putnam, Faits/valeurs : la fin d’une dichotomie, Editions de l’éclat, 2004.

[9Cesse-t-elle pour autant d’être instrumentale ? Sans doute pas ; c’est alors la nature de cet outil qui opère une métamorphose. Dans le cas des mathématiques, la valeur est ajoutée au chiffre par l’observateur. Dans le cas des concepts éthiques épais, elle est encastrée.

[10Philippe Contamine, « Mourir pour la patrie », in Olivier Nora (dir.), Lieux de Mémoire, II, Gallimard, 1997.

[11Des valeurs sont bien impliquées dans le choix de l’indice, puisque la spéculation est nettement favorisée par un régime de libre-échange dérégulé. Milton Friedman et ses épigones tenaient qu’elle tire la croissance vers le haut. La difficulté vient de ce qu’un jugement de valeur se présente rarement comme tel, mais bien camouflé dans une analyse « scientifique ».

[12Faute de quoi, l’altérité serait radicale et sans recours, un peu comme une virée hallucinatoire dans un cosmos à six ou dix dimensions. Le fait de devenir scientifique implique que la science ne peut être coupée des raisonnements du commun, car avant d’entrer en laboratoire, le chercheur était immergé dans la Cité. D’où sa fragilité consubstantielle, un concept ou une analyse étant toujours susceptible de réfutation par une raison universelle a-conceptuelle.

[13Qu’on m’autorise la coquetterie de renvoyer à un article précédent, paru dans la Revue du MAUSS : « On ne chercher que ce que l’on a déjà trouvé, grandeur pascalienne des sciences sociales », 26 novembre 2009.

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