Le féminin et l’amour de l’Autre. Marie-Madeleine, avatar d’un mythe ancestral

Paris, Odile Jacob, 2006, 292 p.

Après avoir écrit un livre tout à fait remarquable sur Le besoin de danser (Odile Jacob, 2001), la psychanalyste et danse thérapeute France Schott-Billmann nous revient avec ce livre qui interroge certains phénomènes culturels qui laisseraient croire à un retour du « féminin refoulé » dans nos cultures occidentales. Prenant en compte les enjeux symboliques au plan de la psyché qu’encourt une telle hypothèse, l’exercice de l’auteure se compare avantageusement à d’autres productions qui veulent voir dans les combats entre Apollon et Dionysos ou Agôn la preuve d’un improbable passage vers une « postmodernité ». Évitant ce débat sur le label de l’époque pour ajouter aux lectures historiques et anthropologiques une lecture proprement psychanalytique, ce livre rattache la résurgence de la figure de Marie-Madeleine dans la culture actuelle à un retour du balancier suite au refoulement, par le christianisme à partir notamment du XIIe siècle, des images propres à la fonction « féminine ».

Le best seller de Dan Brown Da Vinci Code sert ici d’exemple. Si ce dernier a fait couler beaucoup d’encre, souvent sous la forme de dénonciations des abus et faussetés transmis dans la culture populaire, France Schott-Billmann approche plutôt le phénomène en questionnant cette popularité pour en faire le signe de quelque chose de sans doute plus fondamental. Ainsi le Da Vinci Code est-il présenté (avec raison) comme un récit mythique ayant pour clé le couple Marie-Madeleine/Jésus. Sans doute la vérité historique n’a-t-elle que très peu à voir avec cette effervescence culturelle qui dépasse largement ce seul livre et trouve des ramifications jusque dans les courants de néo-sorcellerie, de culte de la Déesse Mère et autres désirs de transe. La vérité mythique rend « compte de ce qui fonde de façon subjective la société et l’individu qui en est membre » (p. 23). Le mythe fait revivre une origine, ce sur quoi nous sommes construits ; il entre, du point de vue psychanalytique, en résonance avec « l’expérience originelle dont il formule les événements » (p. 24). « La vérité cachée que “révèle” le Da Vinci Code n’est pas celle d’une descendance du Christ, et son succès s’explique davantage par le sentiment populaire d’une dépossession de l’héritage spirituel refoulé symbolisé par le couple Jésus/Marie-Madeleine » (p. 268).

Pour appuyer son argumentaire, l’auteure montre les liens qui unissent ce récit de Jésus et de Marie-Madeleine aux autres figures du divin féminin dans le pourtour méditerranéen. L’auteure repasse différents corpus mythiques où l’on retrouve l’opposition fondamentale de la psychanalyse (entre visible et invisible, présence et absence, vide et plein, etc.) sous une forme sexuée dans des couples divins : la Déesse-Mère et le Taureau, Isis et Osiris en Égypte, Cybèle et Attis en Anatolie, Rhéa et Zeus en Crète, Baal et Anat en Syro-Palestine, Tammouz et Ishtar en Mésopotamie, etc. À travers la grande diversité des récits, la lecture psychanalytique permet de reconnaître des ressemblances narratives : ces histoires mettent toutes en scène « un couple brutalement séparé par la disparition, volontaire ou non, d’un personnage, dieu ou héros, qui s’absente pour un deuxième monde où il connaît des tribulations avant d’en revenir transformé (« sauvé ») et bienfaisant (« sauveur »). » (p. 93)

Le rapprochement du couple Marie-Madeleine/Jésus avec ce fond païen est convaincant dans la mesure où il rappelle que le symbolisme chrétien n’a pas été une création ex nihilo, que le monothéisme n’a pas été qu’une rupture, un arrachement aux superstitions du passé. Chesterton a écrit qu’il n’y a rien dans notre culture qui ne soit chrétien, sauf une chose, le christianisme, qui est païen. Cette manière d’appréhender le récit fait également voir, selon moi, la radicalité de la proposition christologique, qu’avait par ailleurs très bien cerné le regretté Thierry Hentsch dans Raconter et mourir : la vérité mythique se fait historique dans le christianisme, et c’est de ce court-circuit que naîtra la science moderne. Le récit de Marie-Madeleine présente quelqu’un qui a su dépasser la fusion et accepter la séparation (et donc la naissance du symbolisme), ce que n’a pas réussi la mère, Marie (qu’a justement retenue l’Église comme figure totalisante et unique de la femme), qui reste dans la fusion (p. 257). Pour passer de la Nature à la Culture et son symbolisme, il faut avoir connu l’absence. Dans la scène du tombeau vide, lorsque Jésus interpelle Marie-Madeleine avant de lui interdire de le retenir, Jésus, à la fois Même et Autre, lui dévoile que ce qu’elle désire n’est pas lui mais l’Autre (p. 262-263). Et ce désir de l’Autre, quoi qu’en disent les prêtres de l’autonomie et de la sécularisation, travaille tout autant nos cultures que celles qui nous ont enfantés dans le creuset de l’Antiquité. Il est alors effectivement plausible de comprendre la perdurance et la permanence de ces structures mythiques comme le produit d’une résonance avec les structures profondes de la psyché humaine (p. 94), ce qui ouvre à son tour sur l’hypothèse d’un rapport tout à fait singulier entre l’onto- et la phylogénèse.

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// Article publié le 15 mai 2008 Pour citer cet article : François Gauthier, « Le féminin et l’amour de l’Autre. Marie-Madeleine, avatar d’un mythe ancestral », Revue du MAUSS permanente, 15 mai 2008 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Le-feminin-et-l-amour-de-l-Autre
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