Le don du patrimoine

Lavoisier, Paris, 2006, 222 p.

Une approche communicationnelle de la patrimonialisation

Cet ouvrage inaugure de manière tout à fait prometteuse la collection « Communication, médiatisation et construits sociaux » dirigée par Yves Jeanneret. Directeur du laboratoire Culture et communication de l’Université d’Avignon, Jean Davallon est un grand spécialiste de la patrimonialisation. L’analyse procède d’ailleurs de matériau de terrain récolté depuis de nombreuses années de recherche tant du côté de la réception des publics que des diverses institutions politiques, scientifiques et culturelles liées à la patrimonialisation et sa mise en exposition. La démarche consiste à saisir dans ses dimensions communicationnelles, c’est-à-dire situées, le fonctionnement symbolique de nos sociétés par « l’analyse des dispositifs concrets par lesquels cette mise en œuvre s’opère. » (p. 192)

Dans les trois premiers chapitres, l’auteur interroge ce qui fait la spécificité de la valeur du patrimoine, montrant que la valeur d’usage et les différentes interprétations plus ou moins économicistes, historiques ou juridiques ne l’épuisent pas. La valeur du patrimoine, ce pourquoi on s’attache à lui, comprend une part symbolique irréductible. Inspiré de L’énigme du don de Maurice Godelier, l’obligation, pour une société, de garder certains objets à part de la circulation des biens et des dons telle constitue l’arête de la discussion. Or, le résultat s’avère une monstration lumineuse des limites de cette approche du don et, en creux, un argument fort en faveur de la lecture MAUSSienne. La théorie godelierienne postule effectivement la mise à l’écart des sacra, mais ce faisant refoule deux questions que Davallon ne nomme pas comme telles mais à laquelle s’intéresse son analyse : 1) Quelle est l’origine des sacra, et en quoi peut-on dire qu’ils échappent à la logique du don ? 2) Ces objets que l’on garde ne sont-ils pas, d’une manière ou d’une autre, donnés ? Autrement dit, leur mise à part ne constitue-t-elle pas un moment dans un cycle plus large de dons (donner-recevoir-rendre) ? Ne peut-on pas, en somme, sortir le don de l’énigme ?

Dans une analyse d’une finesse et d’une exhaustivité remarquable, Davallon fait la triple démonstration suivante :

- 1) L’obligation de garder serait à rapporter au sentiment d’être débiteurs, au sentiment diffus d’avoir reçu quelque chose d’exceptionnel (p. 158). Le moment de découverte et de l’attestation (qui est une reconnaissance) de l’objet constitue en débiteur les différents acteurs engagés dans le processus d’attestation, mais également l’instance abstraite de la communauté (la Nation dans le cas du patrimoine national) (p. 161).
- 2) L’objet patrimonial est donné à son tour suivant un premier axe de donation, horizontal, à la communauté. L’exposition et l’usage du public n’est pas du type consommatoire, l’intégrité de l’objet étant préservée. L’usager est une incarnation ponctuelle de cette instance abstraite qu’est l’entité collective ; le visiteur de musée ne consomme pas un service ni n’acquiert une part, même infime, de l’objet, mais bénéficie d’un accès moyennant un droit. La somme payée pour l’accès serait à la fois l’achat d’un service et contre-don servant à entretenir l’objet et à permettre que le rituel continue (p. 168).
- 3) La préservation de l’objet patrimonial constitue un don vers les générations futures, qui n’existent pas encore et dont on ne sait si leur société reconnaîtra le don, en accord avec la logique du don comme arbitraire assumé (p. 153). Pour terminer, Davallon, à nouveau précautionneux, argumente en faveur de l’hypothèse suivant laquelle les objets patrimoniaux seraient non seulement des objets précieux mais également pleinement sacrés, suivant cette fois la distinction de Godelier (pp. 174-180).

En somme, donc, la patrimonialisation est un processus symbolique qui, par le biais de la science, change le statut de l’objet pour l’instituer comme médiateur entre nous et les gens du passé, entre nous et les générations à venir, une manière d’établir une continuité dans le temps, de stabiliser les fondements de nos sociétés (p. 155). Interprété dans la logique du don, le patrimoine apparaît comme un « processus symbolique de première grandeur à l’intérieur de notre société », ce qui contribue à « élargir la place qui revient à l’économie du don dans une société que l’on a — peut-être un peu vite — appréhendée comme entièrement soumise à la logique de l’échange » (p. 31). La qualité et la richesse de cet ouvrage dépasse ce que peut en rendre ces quelques lignes. Le travail de Davallon constitue un modèle d’analyse fondé sur du matériau empirique et en cela pourrait irriguer les discussions en cours sur la définition d’une méthodologie propre au paradigme du don. Le MAUSS aurait à mon sens tout à fait intérêt à prendre non seulement connaissance de cet ouvrage et de son auteur (qui cite Jacques Godbout mais ne semble pas bien connaître le MAUSS), mais également à ouvrir les canaux avec cette discipline et ce laboratoire dans le futur.

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// Article publié le 2 avril 2008 Pour citer cet article : François Gauthier, « Le don du patrimoine  », Revue du MAUSS permanente, 2 avril 2008 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Le-don-du-patrimoine
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