Lacan avec Mauss.

La structure en psychanalyse ordonnée en trois registres

Cet article de Juliana Zaratiegui, membre de l’Apertura Sociedad Psicoanalítica de La Plata (Argentine) a été traduit par Karina Ibanez.
Il s’agit ici de montrer en quoi les trois registres, distingués par Jacques Lacan dès les débuts jusqu’à la fin de son enseignement pour s’orienter dans la pratique de la psychanalyse, ont comme antécédent conceptuel la logique présente dans deux notions établies en anthropologie par Marcel Mauss : le « fait social total » et l’« homme total ». Cette référence est jugée fructueuse pour préciser la notion de structure qui doit être soutenue en psychanalyse et pour tirer, en fonction de celle-ci, les conséquences pour la direction de la cure.


La notion de « structures » mérite déjà par elle-même que nous nous y arrêtions, (…) telle que nous la faisons jouer efficacement dans l’analyse, implique un certain nombre de coordonnées.

(…). La structure est une chose qui se présente d’abord comme un groupe d’éléments formant un ensemble covariant [1]

Cette citation du Séminaire. Livre III de Jacques Lacan, concernant la notion de structure, témoigne de sa souche mathématique. En mathématique, la structure présuppose des coordonnées ainsi qu’un ensemble d’éléments associés en forme de système. De cette façon, si un d’entre eux se modifie, le reste varie aussi. Cette notion établit que ce qui est pertinent n’est pas la nature des objets étudiés mais les rapports qu’ils entretiennent et les coordonnées qui servent à déterminer les positions des éléments.

Lévi-Strauss a été un pionnier dans l’introduction de l’analyse structurale provenant des développements de la mathématique moderne dans les sciences sociales [2]. Et il est clair que Lacan le suit dans cette direction mais, jusqu’à quel point ?, peut-on affirmer que la notion de structure en psychanalyse est assimilable à celle que l’ethnologue a proposé en anthropologie, même en affirmant son origine mathématique ?

Dans un autre travail [3], nous avons souligné l’influence que la notion de structure a eue dans le retour de Jacques Lacan à Freud, dans la mesure où celle-ci lui a permis de poser les fondements d’un programme de recherche pour la psychanalyse dans le domaine du langage, à la différence du post-freudisme qui le situait au sein de la neurobiologie. Si la psychanalyse reste dans le domaine du langage, tout comme Lévi-Strauss l’indique pour l’anthropologie, la matérialité et la légalité qui ordonneront les phénomènes à étudier seront celles du langage. Cette orientation implique le fait de nous détacher des idées du monde qui nous habitent en fonction du sens commun évolutionniste et newtonien dominant [4]. D’un autre côté, on a établi la nécessité de situer la spécificité de la notion de structure pour la psychanalyse dans la mesure où, dans sa pratique, celle-ci aborde le cas par cas, alors que la prétention de Lévi-Strauss pour l’anthropologie était de poser une légalité d’étoffe symbolique, qui fonctionne comme étant universelle, à la manière des lois de la nature. Autrement dit, une structure vidée de contenu qui chasse la possibilité de considérer le particulier. On le constate dans la citation ci-dessous :

L’inconscient cesse d’être l’ineffable refuge des particularités individuelles, le dépositaire d’une histoire unique, qui fait de chacun de nous un être irremplaçable. Il se réduit à un terme par lequel nous désignons une fonction : la fonction symbolique, spécifiquement humaine, sans doute, mais qui, chez tous les hommes, s’exerce selon les mêmes lois ; qui se ramène en fait à l’ensemble de ces lois.

(…)

On pourrait donc dire que le subconscient est le lexique individuel où chacun de nous accumule le vocabulaire de son histoire personnelle, mais que ce vocabulaire n’acquiert de signification, pour nous-mêmes et pour les autres que dans la mesure où l’inconscient l’organise selon ses lois, et en fait ainsi un discours. Come ces lois sont les mêmes dans toutes les occasions où il exerce son activité et pour tous les individus, le problème posé au paragraphe précédent peut aisément se résoudre. Le vocabulaire importe moins que la structure. [5]

Dans ces paragraphes, on peut lire la primauté de l’universel sur le particulier. Dès « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse » –que nous considérons ici comme la proposition d’un programme de recherche– Lacan, tout en s’appuyant sur les développements de Lévi-Strauss à propos de l’efficacité symbolique, commence à s’en distinguer, dans le sens qu’il établit la nécessité de tenir compte des interférences et des battements du désir dans la détermination symbolique et de considérer la fonction de la parole, du discours parlé dans l’inconscient. Cette affirmation est mise en évidence dans les paragraphes qui suivent :

Les symboles enveloppent en effet la vie de l’homme d’un réseau si total qu’ils conjoignent avant qu’il vienne au monde ceux qui vont l’engendrer « par l’os et par la chair », qu’ils apportent à sa naissance avec les dons des astres, sinon avec les dons des fées, le dessin de sa destinée, qu’ils donnent les mots qui le feront fidèle ou renégat, la loi des actes qui le suivront jusque-là même où il n’est pas encore et au delà de sa mort même, et que par eux sa fin trouve son sens dans le jugement dernier où le verbe absout son être ou le condamne, sauf à atteindre à la réalisation subjective de l’être-pour-la-mort. [6]


Servitude et grandeur où s’anéantirait le vivant, si le désir ne préservait sa part dans les interférences et les battements que font converger sur lui les cycles du langage, quand la confusion des langues s’en mêle et que les ordres se contrarient dans les déchirements de l’œuvre universelle. [7]

Dès lors on voit que le problème est celui des rapports dans le sujet de la parole et du langage. [8]

Pour Lévi-Strauss, la détermination symbolique est totale pour l’homme ; il ne peut rien faire par rapport à ce que les symboles marquent dans sa vie. Pour Lacan, par contre, le désir préserve sa part dans les interférences et les battements qui ont lieu dans les cycles du langage, le malentendu des langues et les contradictions des ordres.

Interferencias et oscilaciones sont les traductions des termes interférences et battements utilisés par Lacan. Dans le cas d’interférences, son sens coïncide avec celui de l’espagnol : action réciproque des ondes qui peut donner lieu, sous certaines conditions à une augmentation, une diminution ou une annulation du mouvement ondulatoire. Cette acception permet d’affirmer que le circuit du désir peut modifier la détermination symbolique. Battement fait allusion à : 1) le fait de frapper à intervalles répétés ; 2) pulsation, palpitation ; 3) intervalle de temps ; 4) mouvement alternatif bruyant. Le désir se préserve dans les répétitions, dans les pulsations, dans les intervalles et les mouvements de la détermination symbolique et, de ce fait, rend impossible qu’elle résulte totale.

Les paragraphes précédents tentent de rendre compte de la différence que Lacan établit par rapport à Lévi-Strauss, au moment même où il réalise ses développements sur l’efficacité symbolique comme étant essentiels pour l’incorporation de la psychanalyse dans les sciences conjecturales. En même temps, dans cet écrit fondateur, il permet de soutenir l’oubli ou la « répression ? » de la référence à Marcel Mauss de la part de ses commentateurs [9]]. Par ailleurs, on rejoint les développements de Carina Basualdo [10] où elle affirme que Lacan avait lu l’Essai sur le don au-delà de la présentation que Lévi-Strauss en fait dans l’introduction à l’œuvre de Marcel Mauss. D’après Basualdo, dans ce dernier ouvrage, l’auteur masque la notion de don derrière celle d’échange des femmes. Basualdo démontre que le don dont Lacan parle dans le Discours de Rome correspond au concept de don de Marcel Mauss. Pour Lacan, le lien premier ne réside pas dans l’échange des femmes mais dans le don de la parole.

Pour Mauss, le don est un « fait social » qui, comme tel, fait partie « à la fois et d’un seul coup » des instances biologiques, psychologiques et sociales. Ces dernières sont, pour Mauss, interdépendantes et se trouvent interpénétrées.

Avec cette idée, il franchit les controverses autour des conceptions du social à la fin du XIXe siècle. Les représentants des différentes positions étaient son oncle, Émile Durkheim, et Gabriel Tarde. Pour le premier, la société n’est faite que de société ; c’est en elle-même où on doit rechercher l’interprétation et l’explication de ses phénomènes, elle s’impose comme une réalité autonome à ses membres et, d’une certaine façon, elle les construit. Pour le second, la société est un groupement d’individus construite par des liens qu’ils créent entre eux. Mauss, rallié à la pensée de son oncle, dépasse ses frontières par le postulat selon lequel la réalité humaine ne relève ni de la sphère de la biologie, ni de la sphère de l’appareil psychique ; le corps, les sentiments, l’idée de sujet sont des faits de société, ils ne peuvent pas être pensés sans elle.

Cette idée est reflétée dans les catégories de « fait social total » et d’ « homme total », toutes les deux étant corrélatives.

Le « fait social total » a deux niveaux de référence dans l’œuvre de Mauss. Dans l’Essai sur le don, il renvoie à des faits de type institutionnel, tel que le potlach ou le kula, à la fois juridiques, économiques, religieux et esthétiques, qui mettent en jeu la totalité de la société et ses institutions. D’autre part, il renvoie aux phénomènes qui ont un rapport avec l’étude de l’« homme total ». A travers cette catégorie, il cherche à répondre à la question portant sur ce qu’il y a de social dans la pensée. Les problèmes que cette notion aborde sont posés par Mauss pour la première fois en 1921, dans l’article « L’expression obligatoire des sentiments ». [11] Et il établit l’expression « homme total » lors d’une conférence prononcée dans la Société française de psychologie en 1923 [12]. Plus tard, en 1934, il étend la considération de ce terme aux techniques et aux mouvements corporels. Dans l’article « Les techniques du corps », il dit :

(…) Et je conclus que l’on ne pouvait avoir une vue claire de tous ces faits, de la course, de la nage, etc., si on ne faisait pas intervenir une triple considération au lieu d’une unique considération, qu’elle soit mécanique et physique, comme une théorie anatomique et physiologique de la marche, ou qu’elle soit au contraire psychologique ou sociologique. C’est le triple point de vue, celui de « l’homme total », qui est nécessaire. [13]

L’auteur affirme en même temps que l’éducation participe à l’utilisation du corps et c’est là où se trouve l’élément social. Il propose :

L’enfant, l’adulte, imite des actes qui ont réussi et qu’il a vu réussir par des personnes en qui il a confiance et qui ont autorité sur lui. L’acte s’impose du dehors, d’en haut, fût-il un acte exclusivement biologique, concernant son corps. L’individu emprunte la série des mouvements dont il est composé à l’acte exécuté devant lui ou avec lui par les autres.

C’est précisément dans cette notion de prestige de la personne qui fait l’acte ordonné, autorisé, prouvé, par rapport à l’individu imitateur, que se trouve tout l’élément social. Dans l’acte imitateur qui suit se trouvent tout l’élément psychologique et l’élément biologique.

Mais le tout, l’ensemble est conditionné par les trois éléments indissolublement mêlés. [14]

C’est l’autorité de l’autre qui introduit l’élément social [15]. Mais cet élément ne peut pas être pensé autrement qu’indissolublement mêlé avec les deux autres. Autrement dit, les trois éléments ne peuvent pas être conçus séparément : ils sont pris tous les trois ou tous les trois écartés. C’est cet aspect que Mauss indique par le terme ‘total’ qui accompagne les catégories de ‘fait social’ et ‘homme’.

Mauss poursuit la tradition antiévolutionniste de Durkheim, pour qui aucun trait de la société ne peut être compris que par son interrelation avec le tout dont il fait partie. Il forge la notion de « fait social total » pour réagir au sens commun occidental concevant le monde à travers des instances séparées et étanches, d’un côté les institutionnelles et d’un autre, les vitales. Ces idées peuvent être lues dans les développements de Freud –parmi d’autres auteurs–, portant sur le fonctionnement de l’appareil psychique : il existe des forces vitales –la pulsion– dont la rencontre avec le monde social –l’instance institutionnelle– produit un registre à travers des représentations –l’inconscient. De ladite rencontre, un reste du vital ne sera jamais assimilé. Autrement dit, les deux instances sont pensées séparément, l’origine étant le vital individuel.

La notion d’homme total établit que le plus strictement individuel, le psychique et même l’organique porte toujours l’empreinte du social, car il se constitue et s’exprime à partir du groupe. Mais le social est médiatisé dans l’individuel et c’est dans l’individuel où réside le sens du social.

La différence de Mauss par rapport à Durkhreim réside ici, car pour le premier les individus ne sont pas moins porteurs du social ni l’explication sociologique est indépendante de la référence au sens, au vécu, aux individus comme elle l’était pour le second. L’ « homme total » suppose une différence avec les critères d’extériorité et de coercition de Durkheim. Le social est à la fois interne et externe à l’individu ; la frontière entre le dedans et le dehors devient floue. L’homme vit dans une société particulière en un temps et espace déterminés. [16]

Il est possible de situer ici l’établissement d’un mode de relation entre le social et l’individuel sur lequel Lacan se basera et qu’il exploitera avec ses développements à propos de la topologie. Des surfaces topologiques telles que le cross-cap donnent lieu à la possibilité de penser un espace dans lequel il y a de la continuité entre l’intérieur et l’extérieur. Dans « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », par exemple, Lacan propose le schéma R pour rendre compte du champ de la réalité humaine. Le schéma R est construit sur un plan projectif, dont le cross-cap est une figure homéomorphe. Des éléments imaginaires participent a la disposition du schéma (l’image spéculaire, le moi, les autres semblables, les objets d’amour/haine), symboliques (M ou signifiant de l’objet primordial, porteur de la puissance du langage, I ou signifiant de l’idéal du moi, P ou signifiant du nom du père et phi ou signification phallique) et un élément réel qui est le point d’impossible [17]. Ce point d’impossible n’est pas inscrit dans le schéma, mais participe à sa disposition. Poser le schéma R
à la façon d’un cross-cap, tel que Lacan le fait dans une note en bas de page de « D’une question préliminaire… » [18], permet de concevoir la réalité humaine comme fermée et unilatère. Autrement dit, malgré la fermeture il y a continuité entre le dedans et le dehors. Si une petite fourmi marchait par une surface de cette nature, tantôt elle serait dedans, tantôt dehors. C’est la présence du point d’impossible qui rend possible cette structuration [19]. La structure de cette surface permet de penser la condition particulière sans avoir besoin de la considérer individuelle et séparée de l’Autre. La condition particulière est supposée limitée par rapport à l’Autre mais continuellement liée à celui-ci.

Des énoncés canoniques tels que “l’Inconscient et le discours de l’Autre”, parmi tant d’autres, devraient être considérés dans ce contexte d’idées.

Lacan conçoit l’analyse comme un fait social, tel qu’il le manifeste dans Le Séminaire. Livre XXV :

C’est pourquoi je m’efforce de faire une géométrie du tissu, du fil, de la maille. C’est tout au moins où me conduit le fait de l’analyse.

Car l’analyse est un fait, un fait social tout au moins, qui se fonde sur ce qu’on appelle la pensée qu’on exprime comme on peut avec « lalangue » qu’on a. Je rappelle que cette lalangue, je l’écrivais en un seul mot dans le dessein d’y faire sentir quelque chose (…). [20]

Nous serions autorisée à affirmer que le syntagme « fait social total » pourrait faire référence à telle catégorie maussienne ou, du moins, se nourrir d’elle, si nous entendons que « lalangue » est le concept que Lacan est obligé d’introduire pour inclure la condition particulière dans la langue maternelle. Cette dernière est transmise par quelqu’un en particulier avec une certaine intonation, en privilégiant les modes verbaux et avec une articulation déterminée des termes. C’est ce qui amène à des affirmations telles que la suivante du Séminaire. Livre XXV :


L’inconscient c’est ça, c’est qu’on a appris à parler, et que de ce fait on s’est laissé par le langage suggérer toutes sortes de choses. [21]

Le travail dans ne analyse consiste à établir comment on a appris à parler et comment cela a configuré un symptôme qui a des répercussions dans la souffrance de celui qui consulte. Ladite définition demande d’effectuer une distinction entre le A en tant qu’ordre symbolique lui-même, tiers lieu évoqué dans tout acte de parole, et l’Autre en tant que ce sujet parlant qui incarne l’ordre symbolique pour quelqu’un, en d’autres termes, celui qui incarne le langage et charge avec toute sa puissance. On apprend à parler dans le cadre de cette double fonction de l’Autre, qui représente aussi bien une dimension omnipotente et complète que castrée et incomplète [22].

En ce qui concerne l’axe de ce travail, dans les paragraphes et développements précédents, on peut lire les résonances des trois registres noués en forme brunienne [23] dans l’enseignement de Lacan, notamment, et c’est là où ce travail vise à mettre l’accent, dans leur caractère indissoluble, dans sa structure d’immixtion, qui fait que la structure en psychanalyse ne puisse pas par conséquent être pensée vidée de sens, tel que le propose Lévi-Strauss.

Lorsque l’articulation des trois registres est établie, il n’est plus possible de penser ce qu’il y avait auparavant. Autrement dit, les termes individuel, biologique/organique et social se renvoient mutuellement.

Si l’on tient compte des références à Lévi-Strauss et à Marcel Mauss, les trois registres n’admettent pas d’interprétation évolutionniste, où l’un d’entre eux serait hiérarchisé par le fait qu’il est mentionné plus fréquemment dans les années les plus avancées de l’enseignement de Lacan.

Ce travail n’a pas pour but de poser une analogie entre les trois instances établies par Mauss et les trois registres de Jacques Lacan, mais de signaler leur influence. Si nous prenons la structure du symbolique, l’imaginaire et le réel comme un signifiant, pour pouvoir le lire, il faut le mettre en relation avec d’autres signifiants qui, à la façon d’un S2, viendront lui apporter un sens. De là la recherche des idées avec lesquelles Lacan dialogue.

A un stade avancé de son enseignement, dans une conférence prononcée à Milan en 1973, Lacan affirme en relation avec le fait de penser les trois registres immixtionnés et avec la déviation favorisée par le sens commun consistant à les penser séparément :

… il n’y a là nul manichéisme, …si je puis m’exprimer ainsi, c’est à savoir que j’opposerais l’imaginaire au symbolique …

Alors, soi-disant pour moi le bien, ça serait le symbolique, et quand au contraire on fait état de quelque chose qui par ailleurs est dénoncé comme imaginaire, comme je viens de le faire pour l’instant, par exemple, à propos de l’univers, quand on recourt à ça… ça… cacà [sic] : il faut pas.

Donc je n’ai jamais dit que l’imaginaire, c’est très vilain, et qu’il ne faut jamais s’y référer. J’ai plutôt posé la question de savoir ce qui ne va pas (…) [24]

Par la suite, en 1974, dans Le Séminaire. Livre XXI, il dit :

… mes trois morceaux, à savoir les trois ronds consistants dont s’ajuste le nœud borroméen, c’est ce que je tiens dans la main pour vous parler de ce que les non-dupes errent.

Ça n’a pas l’air d’avoir un rapport direct, immédiat tout au moins, ça ne saute pas aux yeux. Mais vous savez peut-être qu’un de ces trois ronds, je le dénomme du Réel, les deux autres étant l’Imaginaire et le Symbolique, et que c’est autour de ça que j’essaie de vous faire sentir quelque chose.

Vous faire sentir ceci, d’abord…

que j’ai déjà proféré, mais qui ne vous a pas forcément sauté aux yeux n’est-ce pas

…C’est que justement je les prends sous seulement cet angle qu’ils sont trois, qu’ils sont trois et également consistants.

C’est une première façon d’aborder ce qu’il en est du Réel. Il est certain que le Réel, c’est ce qui les fait trois, sans que pour autant ce qui les fait trois soit le troisième. S’il se rajoute, ce n’est que pour faire trois. Et justement il ne se rajoute pas.

Parce que chacun des trois se rajoute tout autant, sans pour autant, sans pour autant être le troisième.

Il n’est là que parce que les deux autres ne font pas nœud sans trois, si je puis m’exprimer ainsi. [25]

Lacan manifeste de façon catégorique que les trois registres sont également consistants et que chacun d’entre eux est trois et un à la fois. Effectivement, il les pose sous la logique de la Très Sainte Trinité [26]. Cette dernière est un des mystères de la religion catholique qui établit un Dieu trine, l’essence de Dieu en trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Il y a une subsistance de l’unité dans la pluralité.

Lors du Séminaire de Caracas, à la fin de son enseignement, il laisse manifestement son héritage :

Je viens ici avant de lancer ma Cause freudienne. Moi, je suis freudien.

C’est pourquoi je crois bienvenu de vous dire quelques mots du débat que je soutiens avec Freud, et pas d’aujourd’hui. Je vais vous résumer ça.

Voilà : mes trois ne sont pas les siens. Mes trois sont le réel, le symbolique et l’imaginaire. J’en suis venu à les situer d’une topologie, celle du nœud, dit borroméen.

Le nœud borroméen met évidence la fonction de l’au-moins-trois. Celui là noue les autres dénoués.

J’ai donné ça aux miens. Je leur ai donné ça pour qu’ils se retrouvent dans la pratique. Mais s’y retrouvent-ils mieux que de la topique léguée par Freud aux siens ? [27]

A travers cette question, qui revêt une certaine ironie, il affirme que peut-être les analystes continuent de s’orienter – malgré ses efforts – vers le topique de l’œuf de Freud, qui établit le psychique comme individuel et biologique que Lacan critique, quelques lignes plus loin, la qualifiant d’idée absurde. Clairement, à travers le développement de ses trois, son intention a été de soutenir une différence qui a été assimilée par le sens commun, tributaire de la pensée d’Occident, individualiste et biopolitique.

Pour Lacan, les trois registres se trouvent interpénétrés, ce qui découle de ses citations et même des syntagmes qu’il utilise pour s’y référer, tels que « au-moins-trois », par exemple.

De la même manière qu’il est possible d’interpréter la souche des trois registres dans les notions d’« homme total » et de « fait social total » de Mauss.

Lacan sauve Mauss de l’éclipse provoqué par la lecture de Lévi-Strauss. Et à travers la notion de phallus et de S signifiant de A barré S(A), il critique l’idée de totalité que ce dernier développe autour des termes hau et mana, en les prenant en tant que symboles zéro [28]. Pour Lévi-Strauss, les symboles déterminent absolument la vie de l’homme, ainsi que les instincts le font avec celle des animaux.

Pour Mauss, la totalité implique que toutes les instances d’une société ou de l’homme ont un même degré de réfraction par rapport à un centre inexistant, ils s’intègrent tous à la fois et d’un coup.

La totalité présente en Mauss ne serait pas pensable en termes lévistraussiens dans la mesure où le premier, comme l’affirme Fernando Giobellina Brumana dans l’« Étude préliminaire » d’Essai sur le don [29], ne poursuivait pas un système théorique unique, mais des micro-théories qui s’avèrent valables par son efficacité dans l’élucidation de phénomènes concrets et délimités.

Pour conclure, dans une analyse, ce qui arrive à quelqu’un dans son corps, dans sa personne, dans ses sentiments, ce qu’elle dit, doivent être nécessairement pensés en relation avec les autres qui ont détenu et détiennent l’autorité (l’Autre), avec les sens et les interprétations familiales et sociales où il s’est vu impliqué ainsi qu’avec les sens de son histoire particulière dans un moment et dans un lieu déterminés. A partir des développements de Mauss sur le « fait social total » et sur l’ « homme total », et en relevant le gant que celui-ci a jeté dans le champ des idées, pour Lacan la jouissance, la souffrance, le rire, le pleur la vie, la mort, etc. doivent être inscrits dans la logique des trois registres indissolublement articulés.

Revendiquer et souligner la référence à Marcel Mauss dans l’enseignement de Lacan, lors de l’élaboration de la structure de ses trois registres, permet d’affirmer que la notion de structure depuis laquelle il produit son retour à Freud non seulement contemple des éléments ainsi que leurs règles de combinaison – tels que I, M, P, A, phi, a, a’, m, i et la mise en place ou pas de la métaphore paternelle, tel ce qui est mis en évidence dans les schémas R et I –, mais nécessite en plus pour sa composition des sens, des intonations, des modes et de interprétations de chaque cas. « Il n’y a pas de métalangage » est une affirmation de Lacan qui signale cette logique. Selon notre conception, sa lecture de Mauss la distingue, dès le début de son Enseignement, de Lévi-Strauss en ce qui concerne l’analyse structurale. Lacan affirme la notion de structure mais, en la disposant à partir des trois registres, il produit une nouveauté pour elle et établit sa spécificité pour la psychanalyse.

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Juliana Zaratiegui

Membre d’Apertura Sociedad Psicoanalítica de La Plata.

jzaratiegui@gmail.com

// Article publié le 24 août 2014 Pour citer cet article : Juliana Zaratiegui, « Lacan avec Mauss. , La structure en psychanalyse ordonnée en trois registres », Revue du MAUSS permanente, 24 août 2014 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Lacan-avec-Mauss
Notes

[1Lacan J., Le Séminaire. Livre III : Les psychoses, 1955-56. En ligne : <http://staferla.free.fr/S3/S3%20PSYCHOSES.pdf> : 152.

[2Voir par exemple : Lévi-Struss C., Antropología estructural, Barcelona, Paidós, 1987 : 299-305.

[3Zaratiegui J., La noción de estructura en el retorno a Freud de Jacques Lacan, In El Rey está desnudo, año 1, n°1, 2008 : 43-60.

[4Le fait de considérer le monde à partir de la physique de Newton qui affirme une conception de la matière fondée sur l’articulation de pratiques et de forces ; l’espace opère comme une catégorie absolue, en d’autres termes, sans rapport avec la matière et l’énergie. L’évolutionnisme établit le temps en termes chronologiques, depuis une origine vers une fin qui représente le point le plus développé de l’évolution.

[5Lévi-Strauss C., Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958 : 224-225. Notre souligné.

[6Lacan J., Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, In Ecrits I, Paris, Seuil, 1999 : 277-278.

[7Op.cit. : 268.

[8Op.cit. : 269.

[9[Selon Fernando Giobellina Brumana, la lecture de Lévi-Strauss a provoqué un éblouissement des arguments de Mauss. Voir : Mauss M., Estudio preliminar, In Ensayo sobre el don, Buenos Aires, Katz, 2010 : 35. Dans le cas des développements de Jacques Lacan, l’interprétation réalisée de l’influence de Lévi-Strauss dans son enseignement a entraîné la critique de la notion de structure et, par voie de conséquence, son abandon car on juge qu’elle ne considère pas le cas par cas ; ou, inversement, sa conservation dans les termes lévistraussiens au détriment de l’histoire particulière. Pour ceux qui embrassent cette position, la cure se dirige en fonction de l’assomption du manque structural qui est universel.

[10Basualdo, C., Lacan maussien, In Revue du MAUSS, année 1, n°37, 2011 : 187-192.

[11Mauss M., L’expression obligatoire des sentiments. (Rituels oraux funéraires australiens), In Journal de psychologie, n° 18, 1969. En ligne : <http://classiques.uqac.ca/classiques/mauss_marcel/mauss_marcel.html>

[12Mauss M., Allocution à la Société de Psychologie, Œuvres 3, Paris, Minuit, 1969 : 281-282.

[13Mauss M., Les techniques du corps, 1934. En ligne : <http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html>

[14Op. cit. : 8. Nous soulignons.

[15On peut lire ici l’antécédent du concept d’Autre comme la personne porteuse de la puissance du langage pour quelqu’un, à la différence du A comme algèbre de l’ordre symbolique qui fonctionne pareillement pour tous. Voir Eidelsztein A., Las estructuras clínicas en la obra de Jacques Lacan, Buenos Aires, Letra Viva, 2001 : 143-149.

[16Voir : Herrero Pérez N., Reflexiones en torno al concepto de “hombre total” de Marcel Mauss In Revista Agora. Papeles de filosofía, n° 5, 1985 : 49-58. En ligne : <http://www.usc.es/revistas>.

[17Impossible, dans ce cas, doit être compris comme impossible mathématique autrement dit, comme théoriquement impossible. Voir : Kasner E. et J. Newman, Matemáticas e imaginación Buenos Aires, Salvat, 1985 : 76.

[18Op. cit. : 535.

[19Pour plus de détails sur ce sujet, voir : Eidelsztein A., La topología en la clínica psicoanalítica, Buenos Aires, Letra Viva, 2006 : 201-256 ; Tomei M., Topología elemental. Buenos Aires, ed. Gráficas y Servicios, 1993 : 64-95 ; Frechet M. et K. Fan, Introducción a la topología combinatoria, Buenos Aires, Editorial universitaria, 1961 : 39-40.

[20Lacan J., Le séminaire. Livre XXV. Leçon du 11 avril 1978. En ligne : <http://staferla.free.fr/S25/S25.htm. p. 53>

[21Op. cit. : Leçon du 10 janvier 1978.

[22Voir : Lacan J., De una cuestión preliminar a todo tratamiento posible de la psicosis. In Escritos 2, Buenos Aires, Siglo XXI, 1987 : 532-533. Et Eidelsztein A., Las estructuras clínicas a partir de Lacan, vol. 1, Buenos Aires : Letra Viva, 2001 : 143-149.

[23En mathématique, on dénomme ainsi une propriété du nœud borroméen qui affirme que, si un des trois anneaux noués est coupé, l’union est défaite et les anneaux se séparent.

[24Lacan J., Conférence donnée au Musée de la science et de la technique de Milan, le 3 février 1973. En ligne : <http://aejcpp.free.fr/lacan/1973-02-03.htm>

[25Lacan J.. Le Séminaire. Livre XXI, Les non-dupes errent, Leçon du 12 février 1974. En ligne : <http://staferla.free.fr/S21/S21.htm>.

[26Voir : Lacan J., Le Séminaire. Livre XXII, RSI, Leçons du 18 février et du 13 mai 1975. En ligne : <http://staferla.free.fr/S22/S22.htm>.

[27Lacan J., Le Séminaire de Caracas, 1980. En ligne : <http://www.valas.fr/La-Dissolution-1979-1980-et-ses-suites,051.>

[28Voir : Basualdo C., Le « signifiant zéro » : Lacan – Lévi-Strauss, In Revue Psychologie Clinique, n° 21, 2006. En ligne : <http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=article&no=15567>. Et Lacan J., Subversión del sujeto y dialéctica del deseo en el inconsciente freudiano, In Escritos 2, Buenos Aires, Siglo XXI, 1985 : 801.

[29Voir : Mauss M., Estudio Preliminar, In Ensayo sobre el Don, Buenos Aires, Katz, 2010 : 30-34.

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