La part d’autrui dans la formation de soi

Autonomie, autoformation et réciprocité en contexte organisationnel

L’Harmattan (Collection Histoires de Vie et Formation), Paris, 2005, 28 €, 330p.

Diverses contributions réunies dans le N° 28 de La Revue du Mauss « Penser la crise de l’école », et entres autres, l’article de C. Laval sur « les deux crises de l’éducation » sont venues pertinemment rappeler la part de don dans l’éducation et la contribution des découvertes de Marcel Mauss pour analyser et penser les processus d’interactions humaines dans l’activité de formation et d’éducation. Le livre publié par Jérome Eneau (2005) à partir de sa thèse apporte une contribution inédite en matière d’application à l’éducation et à la formation d’adultes de la théorie du don et de la réciprocité.

De fait rappelle Eneau, en situation de travail nous sommes habitués à écouter cette injonction paradoxale “soyez autonomes ! ” produit d’un discours de “management” appelant à plus de liberté d’action pour les salariés. Mais cette attitude suppose également, via l’autoformation, une charge toujours plus lourde de responsabilité pour tout un chacun. Un tel discours est paradoxal dit Eneau parce qu’il exige l’autonomisation et la responsabilisation de l’individu, or l’entreprise ou l’organisation ne lui offre que très rarement l’occasion de contrôler totalement son activité de travail et d’apprentissage. Dans ce contexte, l’autoformation ne vise pas seulement le développement de l’autonomie des acteurs, mais elle peut favoriser également, les logiques individualistes de concurrence et de compétition, jouant en faveur des intérêts de recherche de profit des firmes.

Prenant le contrepoint de cette approche, Eneau examine les études et travaux sur la réciprocité pour analyser la construction de l’autonomie “par et avec les autres”. Cette autonomisation construite dans l’interdépendance répond alors à une logique d’autoformation, en même temps individuelle et collective. Cette logique de réciprocité privilégie l’interaction mutuelle et la coopération, au contraire de toute valorisation excessive de l’individualisme, mais sans nier l’initiative et la part de responsabilité personnelle.
La notion de réciprocité offre ainsi une voie originale pour penser l’autoformation des adultes. Visant l’autonomie de tous, elle permet d’intégrer l’objectif d’un apprentissage organisationnel. Elle renforce également les espaces pour de nouveaux dispositifs de formation et d’éducation, comme le co-développement professionnel, les communautés de pratique (Wenger, 1998, Geslin, 2002) ou la recherche action (Liu, Barbier, etc).

Tout en faisant référence au constructivisme de Piaget et de Candy, Eneau mobilise la théorie du don et de la réciprocité, en particulier chez Mauss (1924), Caillé (2001) et Temple (1997), pour proposer un cadre de l’autonomie et un modèle de l’autonomisation. L’autonomisation pour l’autoformation serait construite « avec l’autre, et par l’autre, selon un processus d’interdépendance de l’altérité ».
L’autonomisation est envisagée à travers une finalité d’émancipation et de transformation qui suppose la prise de connaissance au sens de la prise de conscience, par l’apprenant des cadres de références qui structurent et limitent son action. Si cette émancipation est liée à un processus de construction identitaire, elle est également associée à une dimension sociopolitique qui interroge les structures de pouvoir et la finalité de l’autoformation : l’épanouissement des salariés ou le développement du profit des firmes ?

Eneau empreinte (et développe) la notion de réciprocité éducative aux travaux de Jean Marie Labelle sur l’éducation d’adultes (La réciprocité Educative, PUF, 1996). Labelle propose de (re)donner la priorité à la fonction symbolique de l’enseignement par rapport à la fonction instrumentale pour reprendre les catégories de Postic (1998). La personne humaine est reconnue comme la valeur centrale du processus d’éducation. De fait, Postic (1998) sépare l’acte d’enseigner ou de former en deux fonctions : la fonction instrumentale et la fonction symbolique qui remet aux valeurs, en particulier celles de la société, de l’école ou de l’université, de l’enseignant ou de l’étudiant.
Mais Labelle invite en fait à conserver un juste milieu, en tension, entre ces deux fonctions tendancielles. Eneau écrit « entre une stricte hétéroformation et une illusoire émancipation, le modèle de la réciprocité incite à concevoir plutôt l’autoformation dans un entre-deux et l’autonomisation comme un processus développemental et identitaire » contribuant également à construire l’autonomie des partenaires de la relation « grâce à leur interdépendance, dans un double mouvement d’altérité et d’alternance ».

Labelle (1996) a également recours à la psychologie personnaliste de Maurice Nédoncelle (1942), "la métaphysique de l’intersubjectivité et la réciprocité des consciences” qui permet de valider la notion de réciprocité éducative pour l’éducation d’adultes.

Pour Labelle « Les enjeux majeurs de l’éducation des adultes se résument en ces trois mots indissociables qu’éclaire ma théorie de la réciprocité éducative. S’éduquer, comme se nourrir, c’est à la fois recourir à l’action d’un autre et ne s’en remettre qu’à soi pour grandir, se conduire et s’épanouir. Le paradoxe de la mutualité réside en ce que j’adviens à ma singularité personnelle en voulant que tu sois toi-même par toi, et inversement. La transhumance est l’autre nom de l’éducabilité des personnes qui s’accomplissent en parcourant ensemble leurs chemins, terrestres ou intérieurs ».

La proposition de synthèse d’Eneau mobilise donc les différentes polarités des relations et structures de réciprocité proposées par Temple dans La Revue du Mauss (1997, 1998) ainsi que les valeurs sociales, éthiques, culturelles ou symboliques engendrées par ces relations. La triple obligation maussienne (donner, recevoir et rendre) est déclinée dans les diverses matrices élémentaires de la réciprocité, selon des structures binaires ou ternaires, qui quand elles sont symétriques, engendrent des valeurs particulières comme l’amitié, la confiance la responsabilité, ou encore la justice.
La doublé fonction instrumentale et symbolique de l’enseignement engendre des tensions, voire des contradictions qui peuvent être traitées et analysées à partir de la théorie de la réciprocité, telle qu’elle est posée par Mauss, Scubla et Temple.
Eric Sabourin

Références

Caillé A., 2001. Anthropologie du don. Le tiers paradigme. Paris, Desclée de Brouwer, 277p.

Caillé A. 1994. Don, intérêt et désintéressement, Paris, La Découverte/MAUSS, pp. 232-296.

Candy P., 1989. « Constructivism and the study of self-direction in adult learning », in Studies in the education of adults, N.I.A.C.E., Leicester

Geslin, P. 2002, "Les formes sociales d’appropriations des objets techniques ou le paradigme anthropotechnologique”. In Ethnographiques.org (en ligne) n° 1

Labelle J.M., 1996. La réciprocité éducative, PUF, Paris

Labelle J.M., 1998. « Réciprocité éducatrice et conduite épistémique développementale de la personne, » in Danis C., Solar C. (dir.), Apprentissage et développement des adultes. Montréal : Éditions Logiques. 319p

Mauss M. [1931] 1968-1969. Œuvres, Volume III. Paris : Ed. de Minuit

Nédoncelle, M. 1942. La réciprocité des consciences, Paris, Aubier, ed. Montaigne, 326p.

Piaget, J. 1972. Où va l’éducation ?, Gonthiers Denoël, 1972, coll. Médiations, Paris

Scubla L., 1985, Logiques de la réciprocité. Paris, Ecole Polytechnique, Cahiers du CREA n°6, 283p.

Temple D., 1997. « L’économie humaine » in La revue du MAUSS n°10, (1) 1997 :103-109

Temple, D. 1998. « Les structures élémentaires de la réciprocité », in La Revue du MAUSS n°12, (2) : 234-242,

Wenger, E. 1998. Communities of practice – Learning, meaning and identity. Cambridge MA, Cambridge university Press.

PS (RDMP) : Sur ce thème, voir aussi dans la revue du MAUSS Permanente :
Franck Depril, Considérations sur le métier de professeur
Josette Gaume, Epistémologie et didactique ou l’approche par le don. Origine du questionnement

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// Article publié le 17 octobre 2007 Pour citer cet article : Eric Sabourin, « La part d’autrui dans la formation de soi , Autonomie, autoformation et réciprocité en contexte organisationnel », Revue du MAUSS permanente, 17 octobre 2007 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?La-part-d-autrui-dans-la-formation
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