La dynamique du don

La dynamique du don

La dynamique du don commence par l’offre par une personne, physique ou morale, à une autre, d’un bien ou de toute autre prestation. Elle se poursuit dans le fait que le don incite le destinataire à le recevoir puis, s’il l’accepte, à rendre sous la forme d’un nouveau don. Le don devient alors échange, puisqu’il y a prestations réciproques, et partage, puisque chacun fait bénéficier l’autre d’une partie de ce dont il dispose. La manière dont cette dynamique s’exerce diffère cependant selon les domaines de la vie sociale où elle est mise en œuvre, ce que je me propose de montrer brièvement dans ce texte. Je ferai pour cela plusieurs fois référence à l’entrevue avec Jacques T. Godbout que vient de publier la revue canadienne Relations, n° 769. et que reprend dans cette rubrique la Revue du MAUSS permanente

La dynamique du don est particulièrement intense dans la famille. L’union sexuelle entre deux personnes qui s’aiment consiste à donner du plaisir à l’autre, qui le reçoit et le rend à son tour. De cette union peut naître un autre don : celui de la vie à un nouvel être, première étape d’une longue série de dons entre parents et enfants, enfants qui sont conduits à leur tour à manifester leur affection de diverses manières. Dans cette logique du don, de nombreux échanges se pratiquent en famille tout au long de la vie. Comme le dit Godbout : « Pour tout ce qui compte vraiment, dans tout ce qui a trait au lien personnel, au lien intime, familial, le marché piétine. Il pénètre difficilement. Et bien que dans la sphère familiale, par exemple, il y ait plus de choses qu’autrefois qui circulent par l’intermédiaire du marché, il y a encore énormément de services, de cadeaux, etc., qui sont hors marché et qui sont voulus comme tels ».

Si la réciprocité des prestations au sein de la famille peut s’exercer vis-à-vis de la génération précédente (en particulier si les parents, avec l’âge, se trouvent dans le besoin), elle s’exerce surtout vis-à-vis de la génération suivante dont la prise en charge est la condition de la continuité de la société. Or, dans la logique du don, la réciprocité n’est pas la condition du don, elle en est l’effet. Si elle est le plus souvent spontanée, dans le couple et entre les générations, il arrive qu’elle soit refusée. La dynamique du don est alors rompue et une autre logique entre en action : celle de la contrainte dont l’Etat peut faire usage pour imposer à ses membres le respect des obligations dont dépend la vie de leurs proches.

Il n’en est pas de même dans le Marché où la réciprocité, au contraire, est la condition de l’échange. Même si l’on dit que, dans le commerce, « c’est donnant- donnant », il n’y a pas là de don car la contrepartie est exigible. Est-ce à dire que la dynamique du don n’y a pas aussi son rôle à jouer ? Si, elle y joue un rôle, car comme le constate Godbout, les gens d’affaires « ont besoin du don. Cadeaux et invitations sont le lot quotidien des gens d’affaires. Dans les revues d’affaires et de marketing, sur lesquelles j’ai conduit une petite recherche, plusieurs articles offrent des conseils sur les sortes de cadeaux à faire à ses partenaires d’affaires pour quelles occasions, etc. Pourquoi le don semble-t-il aussi indispensable dans le monde fondé sur sa négation ? Pour communiquer, essentiellement : pour établir et renforcer les liens entre associés, pour maintenir la confiance, aussi, et assurer les conditions préalables à un échange marchand réussi ». Là encore, si le don a été accepté, il appelle au contredon de la suite des relations commerciales.

Tout un autre domaine repose, lui, explicitement sur le don, celui de la société civile en tant qu’elle se distingue de la famille, du marché et de l’Etat. Comme le note Godbout : « Le marché ne fonctionne que si quelqu’un y trouve son intérêt à faire circuler quelque chose, et l’Etat, même s’il a une philosophie redistributrice et non seulement égoïste, n’en demeure pas moins un appareil bureaucratique souvent inconscient des besoins, particulièrement des besoins naissants. Le don a donc sa place partout où, de par son imbrication avec le lien social, il permet de répondre à de nouveaux besoins, à de nouveaux problèmes sociaux, notamment par la mise sur pied d’associations, de groupes d’entraide, etc. ».

Le don, cependant, peut présenter des inconvénients, en particulier pour celui qui reçoit. « Lorsqu’on reçoit, remarque Godbout, on a envie de donner en retour. Aussi, dès lors que l’on n’a pas la possibilité de le faire, il y a une forme d’humiliation, et un problème social survient. Dans une situation où l’inégalité est trop grande, le don peut être un instrument pour dominer, humilier l’autre […]. Donner avec le message que le receveur est incapable de donner à son tour, c’est le nier. Dans tous ces cas, le marché, et surtout l’Etat, est préférable comme mode de circulation, parce qu’il donne des droits au receveur, alors que sous la forme du don, le receveur n’a aucun droit et ne peut rien exiger ».

Les prestations apportées par l’Etat, elles, s’inscrivent aussi pour une bonne part dans la dynamique du don quand elles sont gratuites et n’exigent pas de contrepartie, du moins directe. L’accès aux voies de communication, quand elles ne sont pas concédées au marché, est gratuit, comme l’est aussi l’accès à la grande majorité des services publics. Si les citoyens considèrent normaux ces services, et mêmes les réclament, ils ne présentent pas toujours, loin s’en faut, d’empressement à rendre à leur tour à l’Etat. S’ils le font spontanément, en respectant les lois et en payant leurs impôts, ils restent dans la dynamique du don et la collectivité trouve là les moyens d’un fonctionnement harmonieux. S’ils tentent de s’y soustraire, entre alors en action une autre logique : le pouvoir coercitif de l’Etat et la nécessité pour lui de multiplier les contrôles et les sanctions. Ce pouvoir de l’Etat lui permet d’imposer une redistribution des ressources en faveur des plus défavorisés et une plus grande justice du partage entre les diverses catégories sociales. Elle permet de fournir à l’ensemble de la population un système de sécurité sociale prenant en charge les divers risques de la vie.

Il apparait ainsi que les quatre grands domaines dans lesquels se nouent les relations, la famille, le marché, la société civile et l’Etat, ont un rôle spécifique à jouer. C’est la raison pour laquelle il faut veiller à ce qu’aucun ne vienne empiéter sur la sphère de compétence des autres. Ce qui se produit, par exemple, quand le don prétend se substituer à l’Etat. « Actuellement, suivant le modèle américain, la philanthropie, dénonce Godbout, prend de plus en plus la place de l’Etat. C’est une tendance importante qui peut devenir dangereuse, notamment lorsque les grands philanthropes définissent eux-mêmes les causes importantes et que les problèmes les plus urgents de la société peuvent être complètement négligés. Ce n’est pas une manière de fonctionner : il faut dans ce cas que l’Etat ait un rôle très important ».

Autre exemple : le Marché n’a pas à empiéter sur le domaine de l’Etat. Or c’est ce qu’il fait de plus en plus dans la logique du néo-libéralisme. L’empiètement le plus grave, mais qui n’est encore que trop timidement remis en cause, consiste dans l’interdiction faite aux Etats d’emprunter directement et sans intérêt auprès des Banques centrales, ce qui était la pratique jusque dans les années soixante-dix. Depuis cette interdiction, les Etats sont obligés de recourir aux marchés financiers pour se financer, comme le font les particuliers et les entreprises. Le Marché s’est ainsi emparé d’une compétence, la création de la monnaie, qui constituait une prérogative régalienne des Etats depuis des millénaires. Les Etats se trouvent ainsi sous la coupe des marchés et des agences de notation, qui les entrainent sur la voie du surendettement et leur imposent de réduire drastiquement leurs dépenses et d’augmenter les impôts, au grand dam des populations et au profit des plus riches. Se libérer de cette emprise paraît la condition indispensable pour sortir de la crise financière et économique que nous subissons, en permettant de nouveau aux Etats de retrouver la maitrise de la création de la monnaie dont ils ont cruellement besoin pour relancer l’économie, réduire le chômage et répondre aux besoins des populations.

Le défi auquel nous sommes confrontés pour faire face à l’état de notre planète, de l’humanité et aux bouleversements en cours, est d’inventer de nouvelles manières de vivre en relation, non plus en fonction de l’idéologie libérale de poursuite du seul intérêt individuel, de l’argent et du toujours plus, mais en s’inscrivant dans le dynamisme du don et de l’ouverture aux autres. Un tel désir me parait être ce qui se cherche dans de très nombreuses initiatives et, globalement, au cœur de la quête de la convivialité, à laquelle j’ai souhaité apporter ma contribution dans mon livre, paru chez L’Harmattan : Construire une société conviviale : pour un nouveau modèle.

Etienne Autant

// Article publié le 23 janvier 2014 Pour citer cet article : Etienne Autant, « La dynamique du don », Revue du MAUSS permanente, 23 janvier 2014 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?La-dynamique-du-don
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