La connaissance sociologique

Le grand livre théorique de notre ami Michel Freitag, sur la réécriture et la réédition duquel il a travaillé toutes les dernières années, avant son décès, en novembre 2009, vient d’être réédité.
Nous reproduisons ci-dessous, avec l’aimable autorisation des éditions Liber, la présentation de cet ouvrage, ainsi que l’introduction à cette deuxième édition qu’en avait faite l’auteur.

Présentation de La connaissance sociologique, par l’éditeur :
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Présentation de la deuxième édition, par Michel Freitag

I



Dialectique et société
expose les fondements du travail que j’ai effectué depuis plus de trente ans dans l’enseignement de la sociologie, puis dans des écrits à caractère théorique. Cet ouvrage développe les bases de toute ma démarche, mais comme il traite dans une perspective critique et dialectique des questions les plus générales touchant à la nature ontologique de la société et aux conditions épistémologiques de sa connaissance, il lui revient d’en être aussi bien le couronnement. Comme la première édition était épuisée depuis longtemps, j’ai donc voulu profiter d’une nouvelle édition pour remettre le tout à niveau. La relecture du texte original que cela m’imposait n’a fait apparaître aucun vieillissement significatif : la charpente se tient toujours droite. Par contre, j’y ai découvert mille recoins pleins d’obscurité où le texte fuyait l’idée intuitive et parfois lui échappait par inadvertance. Je ne pouvais pas me contenter de repeindre, il fallait vraiment rénover. Or, les entreprises de rénovation sont toujours un peu hasardeuses et parfois dangereuses : ne risque-t-on pas de gâcher le style et même d’affaiblir la structure ? J’espère l’avoir évité puisque je connaissais bien l’un et l’autre. La question était peut-être plutôt : le bâtiment mérite-t-il d’être conservé ?

Il est délicat de répondre à une telle question autrement que par un pari. Maintenant que la postmodernité est entrée en crise, elle qui prétendait rendre mobile, liquide et gazeux tout ce qui était solide — all that is solid melts into air, disait déjà Marx — et diffuser spéculativement toute réalité consistante dans la disponibilité infinie du nouveau monde virtuel, un tel pari se présente à mes yeux comme une nécessité, à l’instar du pari de Pascal dans son propre temps et en ses propres termes. Cela veut dire que tout ce qui cherche la solidité mérite d’être cultivé et renforcé. Beaucoup voient sans doute les choses de manière inverse, et c’est là justement le pari : il ne suffit plus d’être de son temps ! Sauf rares exceptions [1], la première édition de Dialectique et société est passée pratiquement inaperçue dans les milieux où s’élaborent les références théoriques et les programmes de recherche qui servent de références dans les sciences sociales contemporaines : la théorie générale dont j’ai amorcé la construction est restée une sorte de nuage qui s’étire au-dessus des sciences sociales officielles, une vague rumeur parmi les débats qu’organisent les associations de chercheurs dans leurs réseaux. Les professeurs attachés à leur discipline et enfermés dans leurs salles de cours n’ont plus la cote. Il n’en va cependant pas tout à fait de même au Québec où, grâce à mes étudiants et aux étudiants de mes étudiants, mon travail théorique s’est un peu inscrit dans le paysage intellectuel et où il a même fait récemment l’objet d’enseignement. Ici du moins, une nouvelle édition était donc devenue nécessaire.

Je dirai aussi que c’est pour tenter en sa faveur une deuxième chance, dans une condition historique dont l’évolution, depuis vingt ans, ne fait que confirmer la pertinence du potentiel critique qui est directement intégré dans l’analyse dialectique que j’ai faite de la société. Les sciences sociales officielles se sont pour l’essentiel étroitement intégrées au mouvement général de la réalité sociale contemporaine puisqu’elles participent directement à sa dynamique reproductive aussi bien de manière technico-pratique qu’idéologique. Elles se sont mises fonctionnellement et organisationnellement au service de la propagation d’un mouvement global qui, sous le nom pourtant devenu anachronique de l’inévitable modernisation, a acquis pour elles immédiatement et positivement valeur de réalité. Tant au point de vue théorique qu’épistémologique, leur politique sociale et historique est avant tout une Realpolitik. Une des thèses que soutient ce livre est certes que les sciences sociales, au sens le plus large, font partie de la réalité qu’elles étudient ; mais une autre thèse, complémentaire de la précédente, est que cette réalité comporte intrinsèquement une dimension ou un moment réflexif ou une critique interne, qui met en jeu une référence idéelle à portée transcendantale, et que c’est en s’y inscrivant elles-mêmes que les sciences sociales représentaient aussi, de manière essentielle pour elles, un moment critique ou réflexif interne de l’univers social au développement duquel elles participaient. C’est sur cette prise de distance critique que reposait leur prétention spécifique à la scientificité en tant que disciplines critiques.

C’est essentiellement sous l’inspiration de la sociologie américaine et de son pragmatisme que cette appartenance structurelle à portée aussi bien normative qu’épistémologique est devenue directement fonctionnelle et opérationnelle, conduisant à l’abandon de toute distance critique et au renoncement à toute visée idéale. Plutôt que de chercher à orienter réflexivement une praxis sociétale visant à la réalisation de certaines fins collectives qui sont par nature contrefactuelles, les sciences sociales se sont directement intégrées à la multiplicité des pratiques empiriques, et en particulier à toutes celles qui se rattachent aux nouvelles modalités organisationnelles du contrôle social, de la résolution de problèmes sociaux particuliers et d’une gestion directe des pratiques et rapports sociaux. C’est alors dans les pronostics qu’elles font sur les résultats de toutes ces pratiques — qui se sont elles-mêmes déjà largement converties en processualités autoréférentielles, comme dans l’économie et les développements technologiques — qu’elles cherchent elles-mêmes leur orientation, en étant soucieuses avant tout de s’adapter à un futur que la forme même des pratiques et des procès dominants rend de plus en plus prévisible, programmable, manipulable, organisable. Cela signifie qu’elles ont, majoritairement, abandonné toute réflexion propre sur la nature de la vie sociale et sur le sens du changement social, et donc aussi sur le sens de l’histoire et sur les valeurs et les fins de la vie collective. Au nom de l’objectivité et de l’efficacité, elles se contentent d’entériner dans leurs propres modalités de plus en plus techniques de participation sociale les dynamismes impersonnels qui bouleversent non seulement le monde social, mais aussi le monde naturel. Et s’il leur arrive encore de penser la réalité selon sa vérité intrinsèque, elles ne parviennent plus guère qu’à exprimer le résidu d’âme qu’elles décèlent encore, de manière impressionniste, dans l’air du temps, en suivant le vent jusqu’au cœur des tempêtes, imaginant qu’elles parviendront à se maintenir elles-mêmes indéfiniment dans l’œil du cyclone.

Une manifestation de cette attitude pragmatique et empiriste est le privilège qui a été accordé, à la suite de Jauss, à la réception dans l’interprétation de l’œuvre esthétique, puis dans celle de toutes les productions signifiantes en littérature comme en politique et en philosophie, dont toute la réalité signifiante se trouve réduite à leur commune textualité, à leur matérialité textuelle et à leur intertextualité. Cela revient à donner la priorité à la fusion directe de la pensée dans le cours des choses, selon le modèle des « procès sans sujet ni fin » de Gilles Deleuze et de Félix Guattari, et cela au détriment de toutes les références transcendantales, méta-empiriques et contrefactuelles à l’idéalité. Cela revient à accepter la prééminence ontologique et la domination de l’empirie et de l’état de fait dans la constitution du réel, ce qui implique l’abandon du principe qui fonde la spécificité de la vie humaine animée par la signification, qui est en son essence de nature inactuelle et métacontextuelle. Cela n’est d’ailleurs qu’un autre mot, adapté au goût du jour, pour métaphysique.

Mais on sait que ce cours des choses auquel se sont rattachées les sciences sociales ne va nulle part, sinon le plus probablement vers une catastrophe mille fois annoncée sur tous les registres de la prévision et de la peur. Il est donc temps de ne plus être de son temps, ou en tout cas de ne plus le suivre aveuglément, et il faut reconnaître, avec Nietzsche, que la pensée est devenue nécessairement inactuelle et intempestive (unzeitmässig). Une telle pensée ne s’adresse pas à ceux qui gèrent ou décrivent le cours des choses en adhérant au principe de réalité, fût-il perçu de manière hyperréaliste, mais à ceux qui savent que ce qui advient est inacceptable du point de vue transcendantal qui habite aussi la réalité. Il s’agit là d’une pensée critique dont les effets et l’efficacité sont, du point de vue pragmatique, très incertains et pour l’instant certainement encore marginaux. C’est une pensée qui ne peut que saisir sa chance, et qui de surcroît doit prendre le risque de ne rien pouvoir changer d’essentiel au mouvement d’ensemble dont elle tente de se dissocier. Elle n’aurait donc plus aucun sens dans un monde où l’on aurait définitivement opérationnalisé le dogme voulant que « dire, c’est faire » et selon lequel il n’y a aucune signification dans la pensée comme dans l’action qui puisse dépasser leurs effets pratiques : qu’il n’y a donc plus de sens à la recherche de la vérité, de la justice et de la beauté. Voilà pour le risque à prendre.

II

Cependant, il y a aussi une conjoncture favorable pour une renaissance de la théorie générale sous une forme critique, et c’est un retour sur l’histoire des sciences sociales et de leur rapport au développement de la société qui permet de la discerner et de la qualifier le plus clairement. Dans l’histoire moderne, la théorisation générale de la réalité sociale et sociétale, d’abord sous la forme des doctrines juridiques et politiques puis avec la prétention à l’édification d’une science sociale positive virtuellement unifiée, avait partie liée avec le développement du système de régulation politico-institutionnel dans le cadre de la construction des États-nations modernes.

C’est en effet dans le cadre de la construction de l’État-nation, puis dans sa praxis politique que l’unité structurelle du système de régulation sociétal a été non pas tant découverte que mise en œuvre projectivement, et cela dans la mesure où il s’agissait de recréer politiquement, de manière volontariste, et de refonder idéologiquement, de manière critique, l’ensemble des institutions sociales, puis d’en assurer l’autodéveloppement réflexif. Ainsi, le concept moderne de la société [2] qui est impliqué dans le projet des sciences sociales est né en même temps que celui de l’idéologie, et cela imposait au moins virtuellement aux nouvelles sciences sociales une posture critique, tant sur le plan épistémologique que politique. Dans le nouveau mode de reproduction politico-institutionnel spécifiquement moderne, le principe interprétatif de l’autoproduction de la société, à fondement ontologique, prenait en effet directement une forme pratique, explicite et systématique. De manière juridiquement formalisée, ce mode de reproduction comportait fonctionnellement la distinction de la pratique sociale et de la praxis politico-idéologique, ainsi que la subordination de la première, comprise dans sa dispersion, à la seconde, investie d’une nouvelle puissance régulatrice unificatrice.

Le développement des nouvelles régulations organisationnelles et systémiques, de forme décisionnelle-opérationnelle, d’esprit pragmatique et de nature postmoderne, tend au contraire à abolir cette distinction réelle entre les pratiques sociales particulières et une praxis unifiante assumant de manière réfléchie l’orientation du développement général de la société. Cela tend à endogénéiser directement dans les pratiques organisationnelles toujours locales et particulières l’ensemble des régulations sociales les plus effectives, abandonnant les problèmes de l’intégration d’ensemble, d’un côté aux mécanismes d’interadaptation latérale des procès de décisions organisationnels, et de l’autre au jeu des procès systémiques à caractère autoréférentiel, comme les lois du marché ou encore l’autonomisation des développements technologiques. Ce sont désormais ces procès systémiques qui tiennent lieu d’environnement objectif commun à tous les organes décisionnels, la globalisation consistant alors en une intégration étroite, par-dessus les frontières nationales, de toutes les décisions organisationnelles dans de tels procès désormais soustraits au contrôle juridico-politique des États-nations. Certes, ces régulations systémiques ont toujours leur base historique dans certaines institutions juridico-institutionnelles de forme universaliste : ainsi le marché généralisé résulte-t-il encore du déploiement historique des institutions de la propriété et du contrat, ou encore de celle de la personnalité juridique. Mais l’origine politique de celles-ci se trouve effacée ou occultée par leur immédiate naturalisation — une naturalisation déjà ancienne dans le cadre idéologique du libéralisme et de l’empirisme philosophique. Dans ces nouvelles conditions de la reproduction organisationnelle et systémique, la théorisation générale de la réalité sociétale tombe ainsi en désuétude puisqu’elle perd l’appui qu’elle trouvait dans la praxis et dans la conscience sociétale unitaire qui lui correspondait ; dans le domaine des sciences sociales, Merton avait déjà consacré explicitement cette mise en désuétude de la Grand Theory à la Parsons au profit des théorisations sectorielles et locales, ces theories of the middle range dont le caractère pragmatique est très directement lié aux stratégies de contrôle social et aux exigences adaptatives propres à la nouvelle réalité organisée. Très manifestement, c’est cet éclatement qui s’est imposé partout dans les sciences sociales contemporaines, et c’est lui, plutôt que l’inverse, qui a servi de base à leur professionnalisation. C’est ainsi que les sciences sociales ont suivi leur temps en s’y adaptant plutôt que de tenter de le diriger. Elles suivaient ainsi directement la théorie pragmatique de la connaissance selon laquelle ce n’est pas l’idée qui se réalise dans la pratique et ses résultats, mais que ce sont à l’inverse les résultats qui forment tout le contenu significatif de l’idée.

La base institutionnelle occultée qui fonde l’espace homogénéisé dans lequel se déploient les régulations organisationnelles et systémiques a pris la forme concrète du régime économique capitaliste qui a imposé sa domination de manière diffuse et omniprésente, pour représenter l’horizon ultime du déterminisme sociologique dans les sociétés contemporaines ou postmodernes. Ce déterminisme économique et technoscientifique impersonnel s’est ainsi substitué à toutes les finalités de la vie collective, et il a absorbé en lui l’ensemble des différenciations institutionnelles dans lesquelles avaient pris corps les différentes valeurs et finalités inhérentes à la vie sociale et élaborées en son sein. Dans la mesure où elle ne renie pas cette dimension d’idéalité propre à l’existence humaine, la théorie générale doit dès lors elle aussi prendre la forme d’une critique systématique du capitalisme dont il lui appartient d’abord d’établir le caractère sociopolitique, en procédant à une double analyse de son mode propre de fonctionnement et de sa genèse sociohistorique contingente.

La nature formelle du capitalisme en tant que régime dominant de production et d’encadrement de la vie sociale tient dans son caractère intrinsèquement dynamique : il est en effet fondé sur l’accroissement illimité de la valeur et sur l’expansion indéfinie de tous les systèmes qui la produisent. C’est ce caractère exponentiel qui fonde sa puissance inégalée de bouleversement de toutes les conditions stables de la vie sociale (voir Marx) et rend « irrésistible » son mode d’expansion. Mais c’est aussi cela, précisément, qui assigne nécessairement une limite à son développement puisque tout procès de croissance exponentielle se heurte tôt ou tard aux limites de la nature, de même qu’aux conditions anthropologiques les plus générales de reproduction et d’intégration de la vie sociale, culturelle et symbolique. Or, il est devenu évident que nous avons désormais, historiquement, atteint la limite de toute croissance de nature quantitative et exponentielle, et cela suffit à condamner le capitalisme.

La fin du capitalisme sera inexorablement entraînée par la fin de la nature qu’il aura saccagée, et ce n’est pas seulement le capitalisme qui disparaîtrait alors, après seulement trois ou quatre siècles d’une existence qui serait devenue fatale à l’humanité. Mais il y a une solution de rechange à cet enchaînement catastrophique et, d’une manière ou d’une autre, celle-ci consiste dans une intervention en même temps consciente, volontaire et unifiée sur le cours des choses et sur les conditions qui l’ont produit. Sous le signe cette fois-ci de la survie, cela réinscrit dans l’horizon historique de la vie collective la nécessaire suprématie du politique sur l’économique, et de la pensée sur l’action. De même que le régime capitaliste fut lui-même mis en place de manière politique et sous un couvert idéologique, de même c’est de manière politique et idéologique qu’il peut et doit désormais être aboli, en même temps que seront mises en place de nouvelles conditions normatives permettant d’assurer la survie de la vie sociale et naturelle. Mais ce privilège du politique et donc de la praxis sur la pratique n’exige d’être reconnu que de manière transitoire, jusqu’au moment où seront rétablis des régimes sociaux fondés sur le maintien de la stabilité et le respect de la nature, et que la recherche de l’équilibre aura de nouveau retrouvé sa place d’assise d’une vie collective axée sur le désir de la permanence et la recherche de l’harmonie. Parce que, après tout, tout ce qui existe sous une forme particulière est le fruit d’une recherche de permanence et d’harmonie, et tout ce qui a manqué durablement à cette règle a disparu. Or, le capitalisme est à proprement parler l’ubris des temps modernes.

Cette situation d’urgence, que nous sommes devenus très nombreux à reconnaître, entraîne la nécessité et donc la légitimité aussi bien épistémologique que politique d’un retour à la théorie générale comprise comme mode de synthèse critique de la réflexion collective sur les conditions générales et donc sociétales de la poursuite de la vie humaine. La théorie, en sa dimension critique, n’est que le moment réflexif du politique ; elle s’identifie à l’élaboration systématique de la conscience qui doit animer la praxis historique et c’est à elle qu’il appartient aussi de justifier et de guider l’emprise que cette praxis doit exercer sur l’ensemble des pratiques sociales particulières qui sont immédiatement immergées dans le cours des choses. Et cela précisément parce que c’est ce cours des choses, tel qu’il est et tel qu’il va, qui nous conduit vers la catastrophe.

La théorisation dialectique entreprise dans le présent ouvrage s’est elle-même déjà confrontée aux théories générales du passé, mais en raison de la répudiation du projet de théorisation générale dans la sociologie contemporaine, elle n’a pas encore eu vraiment à affronter de nouvelles propositions de synthèses formulées dans le présent et tournées vers l’avenir [3], et visant, comme elle, à penser les conditions de la continuation de la vie sociale à l’intérieur de la continuité du cadre existentiel premier que nous fournit la vie organique sur terre. Elle exprimait donc, à contre-courant, un « acte de foi » en la valeur et la nécessité de la théorie, mais sa mise en forme restait particulière. Il en va de même en ce qui concerne le rejet des théories formalistes qui ont, elles, proliféré sans mesure depuis le structuralisme et qui, souvent, proposent des formalisations abstraites à base tantôt biologique, tantôt psychologique et qui, plus souvent encore, partent maintenant du formalisme opérationnel de la communication et de l’information, en accord direct avec l’époque et les nouvelles modalités de régulation technologisées qui y prédominent. Le parti pris phénoménologique, dialectique et réaliste suivi dans toute ma démarche de conceptualisation m’interdisait de suivre de telles voies réductrices, mais me permettait par contre d’y déceler de puissants symptômes de la mutation sociétale que je décris à travers le mode de reproduction décisionnel et opérationnel dont la conceptualisation sert de base à toute ma critique de la postmodernité.


III

Ce n’est pas le temps qui a attaqué les bases sur lesquelles Dialectique et société était construit : c’est plutôt l’ouvrage qui a laissé voir ses propres défauts comme des fautes de goût et de symétrie dans sa propre composition, comme des erreurs de syntaxe et de vocabulaire dans un texte, comme un manque de rythme et d’harmonie dans une pièce de musique ou dans un poème, car il en va de même dans la théorie. C’est cela que j’ai essayé de corriger un peu dans cette nouvelle édition, sans toucher à la base elle-même, sans chercher à la rajeunir, sans vouloir en changer la date qui fut la sienne dans la fin de ce « court vingtième siècle » dont Eric Hobsbawm a peint un magistral tableau d’ensemble et qui, de ce point de vue global, n’a pas significativement changé de place entre 1986 et 2009. Nous sommes dans la même fin de la modernité, et l’héritage moderne que nous portions, comme sociologues, comme philosophes, comme êtres humains d’Occident, était connu en 1986. La crise de cet héritage, et les apories qui la soutenaient, l’étaient tout aussi bien. Comme je l’ai dit, c’est maintenant la postmodernité qui était censée succéder à la modernité qui est désormais entrée en crise. C’est cela qui est nouveau et tout le monde le sait, même si beaucoup préfèrent encore nier l’évidence et ne parlent que de relance. Pourtant, en 1986, les lignes de rupture étaient déjà perceptibles et l’avenir proche, au sens structurel, était prévisible [4]. Seul l’avenir lointain est imprévisible, comme il l’est d’abord dans l’ordre du vivant lorsqu’il ne s’agit plus des individus mais de leurs genres et du monde commun qu’ils ont formé tous ensemble. Depuis 1986, ce sont surtout les accents qui ont changé ; des idiomes se sont affirmés, qui n’étaient pourtant pas inconnus depuis 1945. Mais ils se sont immensément répandus dans la vie commune comme dans le langage des sciences sociales. Je parle bien sûr d’abord des langages associés à l’informatique. Mais la dynamique sociale globale a continué à se déployer sous les mêmes signes, et ce qui doit être sauvé du changement mérite toujours de l’être, ce qui doit en être accepté s’est précisé, et ce qui doit y être critiqué et rejeté exige de l’être d’une manière plus ferme encore. La stratégie s’est donc clarifiée. C’est ce que j’ai tenté de faire (ou de montrer) dans cette révision en mettant mieux les accents à la bonne place et les points sur les « i » là où il convient. Mais c’est toujours sur le sol qu’on construit une assise, fût-elle seulement théorique : on ne la suspend pas en l’air. Ce sol historique sur quoi on construit la sociologie, on ne le construit pas soi-même, il est là. Il peut être recouvert par des alluvions ou disloqué par des tremblements de terre. Le moment de la crise de la postmodernité, qui risque d’emporter avec elle les acquis de la modernité, et l’incertitude de l’avenir, qui ne me semble pas avoir été dépassée, sont le lieu où je m’étais placé et c’est là que je me situe encore dans cette révision.

L’autre assise de Dialectique et société est restée vraie tout autant. L’effort de reconstruction de la théorie sociologique dont cet ouvrage était le résultat avait dès le départ suivi un processus pédagogique d’élaboration. Ce fut l’obligation de transmettre la sociologie classique à des étudiants, et pour cela de la faire comprendre et d’en montrer le sens dans mon enseignement, qui m’a conduit sur la voie d’une réélaboration critique de la théorie, et surtout de ses fondements ontologiques et épistémologiques. C’est donc sous la forme de notes de cours que j’avais rédigé, d’abord à Paris puis à Alger et ensuite surtout à Montréal, la plus grande partie des matériaux qui furent réunis dans ma thèse de 1973 et déjà intitulée Dialectique et société. Cette dépendance à l’égard de l’enseignement n’a fait que s’accentuer tout au long de ma carrière universitaire, de 1973 à 1986, puis de 1986 à 2009. Et pendant ce temps, la relation d’apprentissage à l’intérieur d’un même espace de réflexion s’est progressivement renversée. Les modifications que j’apporte maintenant au texte originel, je les dois presque toutes à ceux et celles qui ont participé à ce long dialogue dans lequel la question de l’avenir de la sociologie était inextricablement liée à celle de l’avenir de la société, qui nous touchait plus directement encore : la recherche d’une vie commune acceptable et pourquoi pas bonne et juste. Nous n’avons pas réglé ces questions, mais je crois que nous avons pu progresser ensemble dans la capacité de les comprendre en les clarifiant pour en saisir mieux la portée et l’urgence.

IV

Dans sa révision, le texte du premier volume a pris beaucoup d’ampleur. Cela m’a conduit à diviser l’ouvrage en deux, en mettant en évidence une différence de statut qui séparait déjà la longue introduction générale ainsi que la critique du positivisme des sciences sociales de l’analyse systématique du symbolique qui, dans la version originale, avait justifié le titre donné à l’ensemble du livre. Le volume I est désormais entièrement consacré à un examen critique du statut épistémologique des sciences sociales, où je mets particulièrement en lumière l’inadéquation du modèle de scientificité emprunté aux sciences de la nature par les sciences sociales positives. Cette rétrospective critique sur les conditions en même temps ontologiques, épistémologiques et politiques du développement historique des sciences sociales, et particulièrement de la sociologie, constitue une sorte de prolégomènes à l’ensemble du projet que devait couvrir Dialectique et société, et je l’ai intitulée La connaissance sociologique [5].

Dans la version d’origine, je prévoyais que la parution des deux premiers volumes de Dialectique et société allait être suivie, assez rapidement, par celle de deux autres consacrés respectivement à la « dialectique de l’historicité » et à la « question des méthodes » dans les sciences sociales, centrée sur le caractère critique de ces disciplines ainsi que sur leur approche nécessairement phénoménologique et herméneutique. J’ai déjà écrit un certain nombre d’essais correspondant au sujet du troisième, mais qui ne couvrent pas l’ensemble du plan que je lui avais fixé initialement. Il est donc probable qu’une fois terminée la présente révision des volumes déjà publiés je reprenne ce travail resté inachevé, mais, pour des raisons éditoriales, je juge qu’il sera alors préférable de publier chaque ouvrage à son propre compte, sans le rattacher formellement à Dialectique et société, qui risquerait de devenir bien trop lourd, et cela quand bien même, d’un point du vue systématique, ils s’intégreront toujours dans la structure logique du même programme général.

Depuis vingt ans, la progression d’une théorie sociologique dialectique et critique a été soutenue par tous ceux qui ont collaboré à la création et à la vie de la revue Société et qui ont participé au séminaire qui s’y est rattaché pendant de nombreuses années. Qu’ils soient tous remerciés ici car sans eux mon propre travail aurait, comme on dit, tourné en rond. Je voudrais cependant exprimer ma gratitude toute particulière à ceux qui, par leurs écrits ou dans leur enseignement, ont spécialement contribué au rayonnement de cet engagement collectif : Gilles Gagné, Daniel Dagenais, Jacques Mascotto, Olivier Clain, Yves Bonny, Michel Lalonde, Jean-François Filion, Jean-François Côté, Manfred Bischoff, Jean Pichette, Rolande Pinard, Éric Pineault, Frédéric Vandenberghe, Stéphane Vibert, Benoît Coutu, Patrick Ernst ; mais la liste devrait être encore longue pour nommer tous les autres.

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// Article publié le 21 mai 2011 Pour citer cet article : Michel Freitag, « La connaissance sociologique », Revue du MAUSS permanente, 21 mai 2011 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?La-connaissance-sociologique
Notes

[1L’exception la plus notoire est celle d’Alain Caillé. Je tiens à l’en remercier même s’il sait déjà la dette que je reconnais avoir envers lui à cet égard.

[2Voir mon article « L’avenir de la société : globalisation ou mondialisation ? (L’enjeu d’une théorie sociale unificatrice : sociologie critique ou théorisation systémique positive ? ) ». Les références complètes des ouvrages cités apparaissent en bibliographie, en fin d’ouvrage.

[3Les théorisations à portée générale, comme celle de Luhmann, l’individualisme méthodologique ou la théorie du choix rationnel, ne peuvent guère être considérées comme des théories sociologiques puisqu’elles répudient l’idée même de la société et des structures sociales. J’y ferai cependant de nombreuses références critiques. Il m’est plus difficile de me prononcer sur les théorisations faites par des auteurs comme Habermas, Giddens ou Caillé, parce que les nombreuses références qu’elles font à la tradition classique et à la société tendent largement à en reformuler la compréhension dans les nouveaux paradigmes interprétatifs qu’elles élaborent et qui n’obéissent pas aux mêmes intuitions que les miennes. Pour rester fidèle à ces intuitions, j’ai dû suivre mon propre chemin et c’est donc d’une manière ad hoc que je m’y référerai à de nombreuses reprises, sans me risquer à une confrontation globale qu’elles me paraissent souvent fuir elles-mêmes.

[4La peur du terrorisme, par exemple, s’est déplacée de l’Europe vers l’Amérique, c’est-à-dire vers l’épicentre de la domination planétaire. Mais cela reste superficiel puisque cette forme de domination continue à être vouée et rivée à cette peur-là, et que c’est justement elle qui va la fissurer de l’intérieur comme dans l’emprise qu’elle exerce à l’extérieur. Et puisque nous sommes entrés dans l’« ère Obama », il me semble qu’il est encore trop tôt pour savoir si son action ira dans le sens de colmater ces fissures ou, au contraire, de mettre ce qu’il reste de la puissance mondiale des États-Unis au service d’une reconnaissance de l’inévitable et de la préparation des bases d’un nouveau régime planétaire qui serait, pour l’essentiel, postcapitaliste. Mais il ne faut sans doute pas rêver trop vite.

[5Je signale que j’ai repris depuis les mêmes questions, sous des angles différents, en particulier dans « L’avenir de la société : globalisation ou mondialisation ? » ; « Les métamorphoses de la culture », dans L’oubli de la société, chap. 2 ; « Pour un dépassement de l’opposition entre holisme et individualisme en sociologie » ; « La crise des sciences sociales » ; « Transformations de la société et mutation de la culture », 1re partie ; « Transformations de la société et mutation de la culture », 2e partie.

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