La Religion du Capital (1887) - Extraits

En ces temps de crise et, à certains égards, de déjà vu, nous publions ici un extrait du pamphlet du socialiste Paul Lafargue, publié en 1887. Il s’agit probablement d’un des premiers textes faisant équivaloir, sur une base substantive, religion et capitalisme, un thème depuis repris de manière récurrente à la gauche du spectre politique et encore récemment par nos amis Serge Latouche et François Fourquet, ainsi que par Dany-Robert Dufour dans son livre récent Le divin marché. La révolution culturelle libérale, Paris, Denoël, 2007. Aux croisements des réflexions sur le statut du religieux en modernité et sur la nature de la crise actuelle.

Le texte entier peut être consulté gratuitement sur le site des Classiques des sciences sociales en cliquant ici.

I

Le congrès de Londres



Les progrès du socialisme inquiètent les classes possédantes d’Europe et d’Amérique. Il y a quelques mois, des hommes venus de tous les pays civilisés se réunissaient à Londres, afin de rechercher ensemble les moyens les plus efficaces d’arrêter le dangereux envahissement des idées socialistes. On re-marquait parmi les représentants de la bourgeoisie capitaliste de l’Angleterre, lord Salisbury, Chamberlain, Samuel Morley, lord Randolph Churchill, Herbert Spencer, le cardinal Manning. Le prince de Bismarck, retenu par une crise alcoolique, avait envoyé son conseiller intime, le juif Bleichrœder. Les grands industriels et les financiers des deux mondes, Vanderbilt, Rothschild, Gould, Soubeyran, Krupp, Dollfus, Dietz-Monin, Schneider assistaient en personne, ou s’étaient fait remplacer par des hommes de confiance.

Jamais on n’avait vu des personnes d’opinions et de nationalités si diffé-rentes s’entendre si fraternellement. Paul Bert s’asseyait à côté de Mgr Freppel, Gladstone serrait la main à Parnell, Clémenceau causait avec Ferry, et de Moltke discutait amicalement les chances d’une guerre de revanche avec Déroulède et Ranc.

La cause qui les réunissait imposait silence à leurs rancunes personnelles, à leurs divisions politiques et à leurs jalousies patriotiques.

Le légat du Pape prit la parole le premier.

- On gouverne les hommes en se servant tour à tour de la force brutale et de l’intelligence. La religion était, autrefois, la force magique qui dominait la conscience de l’homme ; elle enseignait au travailleur à se soumettre docile-ment, à lâcher la proie pour l’ombre, à supporter les misères terrestres en rêvant de jouissances célestes. Mais le socialisme, l’esprit du mal des temps modernes, chasse la foi et s’établit dans le cœur des déshérités ; il leur prêche qu’on ne doit pas reléguer le bonheur à l’autre monde ; il leur annonce qu’il fera de la terre un paradis ; il crie au salarié « On te vole ! Allons, debout, réveille-toi » Il prépare les masses ouvrières, jadis si dociles, pour un soulè¬vement général qui détraquera les sociétés civilisées, abolissant les classes privilégiées, supprimant la famille, enlevant aux riches leurs biens pour les donner aux pauvres, détruisant l’art et la religion, répandant sur le monde les ténèbres de la barbarie... Comment combattre l’ennemi de toute civilisation et de tout progrès ? - Le prince de Bismarck, l’arbitre de l’Europe, le Nabuchodo¬nosor qui a vaincu le Danemark, l’Autriche et la France, est vaincu par des savetiers socialistes. Les conservateurs de France immolèrent en 48 et en 71 plus de socialistes qu’on ne tua d’hérétiques le jour de la Saint-Barthélemy, et le sang de ces tueries gigantesques est une rosée qui fait germer le socialisme sur toute la terre. Après chaque massacre, le socialisme renaît plus vivace. Le monstre est à l’épreuve de la force brutale. Que faire ?

Les savants et les philosophes de l’assemblée, Paul Bert, Haeckel, Herbert Spencer se levèrent tour à tour et proposèrent de dompter le socialisme par la science.

Mgr Freppel haussa les épaules :

- Mais votre science maudite fournit aux communistes leurs arguments les mieux trempés.

- Vous oubliez la philosophie naturaliste que nous professons, répliqua M. Spencer. Notre savante théorie de J’évolution prouve que l’infériorité sociale des ouvriers est aussi fatale que la chute des corps, qu’elle est la conséquence nécessaire des lois immuables et immanentes de la nature ; nous démontrons aussi que les privilégiés des classes supérieures sont les mieux doués, les mieux adaptés, qu’ils iront se perfectionnant sans cesse et qu’ils finiront par se transformer en une race nouvelle dont les individus ne ressembleront en rien aux brutes à face humaine des classes inférieures que l’on ne peut mener que le fouet à la main [1].

- Plaise à Dieu que jamais vos théories évolutionnistes ne descendent dans les masses ouvrières ; elles les enrageraient, les jetteraient dans le désespoir, ce conseiller des révoltes populaires, interrompit M. de Pressensé. Votre foi est vraiment par trop profonde, messieurs les savants du transformisme ; comment pouvez-vous croire que l’on puisse opposer votre science désillusionnante aux mirages enchanteurs du socialisme, à la communauté des biens, au libre développement des facultés que les socialistes font miroiter aux yeux des ouvriers émerveillés ? Si nous voulons demeurer classe privilégiée et continuer à vivre aux dépens de ceux qui travaillent, il faut amuser l’imagination de la bête populaire par des légendes et des contes de l’autre monde. La religion chrétienne remplissait à merveille ce rôle ; vous, messieurs de la libre pensée, vous l’avez dépouillée de son prestige.

- Vous avez raison d’avouer qu’elle est déconsidérée, répondit brutalement Paul Bert, votre religion perd du terrain tous les jours. Et si nous, libres penseurs, que vous attaquez inconsidérément, nous ne vous soutenions en dessous mains, tout en ayant l’air de vous combattre pour amuser les badauds, si nous ne votions tous les ans le budget des Cultes, mais vous, et tous les curés, pasteurs et rabbins de la sainte boutique, vous crèveriez de faim. Qu’on suspende les traitements et la foi s’éteint... Mais, parce que je suis libre penseur, parce que je me moque de Dieu et du Diable, parce que je ne crois qu’à moi et aux jouissances physiques et intellectuelles que je prends, c’est pour cela que je reconnais la nécessité d’une religion, qui, comme vous le dites, amuse l’imagi¬nation de la bête humaine que l’on tond, il faut que les ouvriers croient que la misère est l’or qui achète le ciel et que le Bon Dieu leur accorde la pauvreté pour leur réserver le royaume des cieux en héritage. je suis un homme très religieux... pour les autres. Mais, sacredieu ! pourquoi nous avoir fabriqué une religion si bêtement ridicule. Avec la meilleure volonté du monde, je ne puis avouer que je crois qu’un pigeon coucha avec une vierge et que de cette union, réprouvée par la morale et la physiologie, naquit un agneau qui se métamor¬phosa en un juif circoncis.

- Votre religion ne s’accorde pas avec les règles de la grammaire, ajouta Ménard-Dorian, qui se pique de purisme. Un Dieu unique en trois personnes est condamné à d’éternels barbarismes, à des je pensons, je me mouchons, je me torchons !

- Messieurs, nous ne sommes pas ici pour discuter les articles de la foi catholique, s’interposa doucement le cardinal Manning, mais pour nous occuper du péril social. Vous pouvez, rééditant Voltaire, railler la religion, mais vous n’empêcherez pas qu’elle soit le meilleur frein moral aux convoitises et aux passions des basses classes.

- L’homme est un animal religieux, dit sentencieusement le pape du positivisme, M. Pierre Laffitte. La religion d’Auguste Comte ne possède ni pigeon, ni agneau, et, bien que notre Dieu ne soit ni à plumes, ni à poils, il est cependant un Dieu positif.

- Votre Dieu-Humanité, répliqua Huxley, est moins réel que le blond Jésus. Les religions de notre siècle sont un danger social. Demandez à M. de Giers, qui nous écoute en souriant, si les sectes religieuses de formation nouvelle en Russie, aussi bien qu’aux États-Unis, ne sont pas entachées de communisme. Je reconnais la nécessité d’une religion, j’admets aussi que le christianisme, excellent encore pour les Papous et les sauvages de l’Australie, est un peu démodé en Europe ; mais s’il nous faut une religion nouvelle, tâchons qu’elle ne soit pas un plagiat du catholicisme et ne contienne nulle trace de socialisme.

- Pourquoi, interrompit Maret, heureux de glisser un mot, ne remplacerions-nous pas les vertus théologales par les vertus libérales, la Foi, l’Espérance et la Charité par la Liberté, l’Égalité et la Fraternité ?

- Et la Patrie, acheva Déroulède.

- Ces vertus libérales sont en effet la belle découverte religieuse des temps modernes, reprit M. de Giers, elles ont rendu d’importants services en Angleterre, en France, aux États-Unis, partout, enfin, où on les a utilisées pour diriger les masses ; nous nous en servirons un jour en Russie. Vous nous avez enseigné, messieurs les Occidentaux, l’art d’opprimer au nom de la Liberté, d’exploiter au nom de l’Égalité, de mitrailler au nom de la Fraternité ; vous êtes nos maîtres. Mais ces trois vertus du libéralisme bourgeois ne suffisent pas à constituer une religion ; ce sont tout au plus des demi-dieux ; il reste à trouver le Dieu suprême.

- La seule religion qui puisse répondre aux nécessités du moment est la religion du Capital, déclara avec force le grand statisticien anglais, Giffen. Le Capital est le Dieu réel, présent partout, il se manifeste sous toutes les formes - il est or éclatant et poudrette puante, troupeau de moutons et cargaison de café, stock de Bibles saintes et ballots de gravures pornographiques, machines gigantesques et grosses de capotes anglaises. Le Capital est le Dieu que tout le monde connaît, voit, touche, sent, goûte ; il existe pour tous nos sens, Il est le seul Dieu qui n’a pas encore rencontré d’athée. Salomon l’adorait, bien que pour lui tout fût vanité ; Schopenhauer lui trouvait des charmes enivrants, bien que pour lui tout fût désenchantement ; Hartmann, l’inconscient philosophe, est un de ses conscients croyants. Les autres religions ne sont que sur les lèvres, mais au fond du cœur de l’homme règne la foi dans le Capital.

Bleichrœder, Rothschild, Vanderbilt, tous les chrétiens et tous les juifs de l’Internationale jaune, battaient les mains et vociféraient :

- Giffen a raison. Le Capital est Dieu, le seul Dieu vivant !

Quand l’enthousiasme judaïque se fut un peu calmé, Giffen continua :

- Aux uns sa présence se révèle terrible ; aux autres tendre comme l’amour d’une jeune mère. Quand le Capital se jette sur une contrée, c’est une trombe qui passe, broyant et triturant hommes, bêtes et choses. Quand le Capital européen s’abattit sur l’Égypte, il empoigna et souleva de terre les fellahs avec leurs bœufs, leurs charrettes et leurs pioches, et les transporta à l’isthme de Suez ; de sa main de fer il les courba au travail, brûlés par le soleil, grelottant de fièvre, torturés par la faim et la soif : trente mille jonchèrent de leurs ossements les bords du canal. Le Capital saisit les hommes jeunes et vigoureux, alertes et bien portants, libres et joyeux ; il les emprisonne par miniers dans des usines, dans des tissages, dans des mines ; là, comme le charbon dans la fournaise, il les consomme, il incorpore leur sang et leur chair à la houille, à la trame des tissus, à l’acier des machines ; il transfuse leur force vitale dans la matière inerte. Quand il les lâche, ils sont usés, cassés et vieillis avant l’âge ; ils ne sont que des carcasses inutiles que se disputent l’anémie, la scrofule, la pulmonie. L’imagination humaine, si fertile cependant en monstres terrifiants, n’aurait jamais pu enfanter un Dieu aussi cruel, aussi épouvantable, aussi puissant pour le mal. - Mais qu’il est doux, prévoyant et aimable pour ses élus. La terre ne possède pas assez de jouissances pour les privilégiés du Capital ; il torture l’esprit des travailleurs pour qu’ils inventent des plaisirs nouveaux, pour qu’ils préparent des mets inconnus afin d’exciter leurs appétits blasés ; il procure des vierges-enfants afin de réveiller leurs sens épuisés. Il leur livre en toute propriété les choses mortes et les êtres vivants.

Agités par l’esprit de vérité ils trépignaient et hurlaient :

- Le Capital est Dieu.

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// Article publié le 20 avril 2009 Pour citer cet article : Paul Lafargue, « La Religion du Capital (1887) - Extraits », Revue du MAUSS permanente, 20 avril 2009 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?La-Religion-du-Capital-1887
Notes

[1Nous regrettons vivement que le manque d’espace nous oblige à résumer les remarquables discours prononcés dans ce congrès qui réunissait les sommités de la science, de la religion, de la philosophie, de la finance, du commerce et de l’industrie. Nous renvoyons le lecteur à l’article où M. Spencer préconise la prison cellulaire et le fouet comme méthode de gouvernement des basses classes ; il parut dans la Contemporary Review du mois d’avril et portait le titre de « The Coming slavery » (l’esclavage qui vient). Le communisme est l’esclavage que nous prédit le célèbre philosophe bourgeois.

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