L’errance juvénile et la rue, des banlieues parisiennes à Bamako

Perspectives cliniques et anthropologiques

Psychanalyste et anthropologue, Olivier Douville a travaillé avec des jeunes en situation extrêmement précaire, tant dans les banlieues parisiennes que dans les rues de Bamako, au Mali, notamment avec des enfants-soldats devenus errants. Il situe ici sa réflexion dans une exploration des fonctions psychiques que peut encourager et maintenir l’espace urbain. L’accent est mis alors sur les usages du corps dont font preuve des adolescents, la « technique du corps » (ce concept-clef de l’anthropologie maussienne) étant bien ce qui permet l’articulation entre le psychisme et l’espace social. Les situations étudiées seront celles de sujets à la recherche de limites psychiques (par le biais de consommation appuyées de toxiques notamment) et en quête d’inscription (par des griffures, des marques, des tags) aptes à faire consister leur être social. La réflexion, qui ouvre sur un champ où doivent se croiser l’anthropologie maussienne et les perspectives psychanalytiques inspirées de Lacan, nous entraîne au plus sensible de la douleur humaine, du défi d’exister comme sujet, là où le travailleur social ou l’intervenant découvre que le meilleur « médicament » est la parole, de donner la parole à ces jeunes, qui seule restaure le sujet dans la dignité arrachée à la menace. Une parole qui, reçue, permet au sujet d’exister par la reconnaissance et le germe d’un lien social.

Espace, psychique et espace urbain : des seuils et des passages, présentation de la problématique

Je ne poserais dans ce bref article qu’une seule question. Simple. Je tenterai de comprendre le rapport aux fondations subjectives du temps et de l’espace que vivent, mettent en scène, agissent, ou somatisent, des adolescents surexposés à la rue et à des dispositifs sociaux pathogènes. Une telle optique de travail repose sur un dispositif, dont je parlerai, ou plutôt sur un faisceau de dispositif. Soucieux de lier la psychanalyse à l’anthropologie du contemporain, je ferais converger des enseignements qui me viennent d’une part de la banlieue parisienne, dans ces quartiers que l’on indique comme étant « difficiles » et, d’autre part, des quartiers pauvres de Bamako (il est, à dire vrai peu de quartiers riches dans cette accueillante mégapole africaine).

Dans une cité, un centre de consultation ouvert et des psychanalystes qui acceptent de sortir avec les jeunes, de déambuler avec eux. Dans un quartier de Bamako, la capitale du Mali, un camion, la nuit, va à la rencontre des adolescents errants, rescapés de la guerre virulente qui accable les pays limitrophes de la sous-région, … les dispositifs sont assez comparables. Ils permettent de mieux situer les constructions de territoires et les logiques de construction de l’espace de ces jeunes garçons et filles. De mieux s’y situer aussi. Ces dispositifs sont élémentaires, ils n’existent pas uniquement par défaut, parce qu’on ne peut proposer de cures « standard ». Ils font valoir une offre qu’ils maintiennent : offrir à des adolescents pris dans la discontinuité d’existence, en proie avec une rencontre de la violence sociale et parfois familiale (violences collectives, maltraitances, accablement vis-à-vis des rapports de force cruels sur lesquelles se replient, dans beaucoup de quartiers de banlieue, les assignations identitaires). Bien évidemment, le clinicien en ces circonstances ne prétend pas conduire la fameuse cure « psy », mais notre écoute est psychanalytique. Nous misons sur les forces du transfert, et posons alors qu’il est de notre ressort, de notre entendement et de notre responsabilité d’accueillir, puis d’interpréter les adresses à l’Autre que recèlent bien des conduites ou bien des attitudes qui ne semblent marquées que par l’insaisissable, l’apathie, le narcissisme ombiliqué sur la précarité de ces assises. Pour comprendre l’adolescent, et ses productions, le clinicien ne peut que renverser la position communément admise de la psychopathologie adolescente comme venant s’expliquer par les malheurs du narcissisme à la façon d’un étayage. Ce point de vue, ce point de départ ne peut être tenu pour faux, il est même tout à fait exact, mais nous supposons qu’il puisse être complété. Il serait aussi nécessaire de comprendre la signification des inventions des modes d’adresse à l’Autre.
J’ajoute encore que chaque adolescent n’est identifié, ni à un diagnostic psychiatrique ou pseudo ethnologique (« personnalité ethnique ») ou encore sociologique (« jeune de la cité », « enfant-soldat »).

Ce qui importe, ici, dans les usages atypiques de la rue auxquels les adolescents nous confrontent, est que nous ne voyons pas ces jeunes user de l’espace urbain dans une dynamique de passage, voire de transitionnalité. L’errance n’est pas soluble dans le nomadisme, ne fait pas toujours du jeune un être mouvant et souple (Douville, 2000). De même la rue ne fait pas toujours le chemin, le repli d’espace que certains jeunes utilisent comme unique perspective ne fait pas nécessairement lieu.

On a pu se demander pourquoi les jeunes des banlieues étaient si prompts à réagir massivement à des violences ou à des auto-violences, avec des formes de ritualisation du deuil (marches, voire émeutes…). C’est aussi pour eux, reprendre à leur compte la pathogènie des espaces urbains, espaces sans traces des sites sur lesquels ils se sont édifiés, et marquer du lieu, faire de l’encoche, faire de la mémoire. La mémoire du lieu qui palpite en ces adolescents est souvent une mémoire saccadée, hachée, virulente, marquée par des décès tragiques, des violences, des sentiments d’appartenances très féodaux que cimentent ces souvenirs et leurs ritualisations cérémoniales régies par des codes tres précis et très sévères d’assignation et d’affiliation, de domination et de soumission aussi. La position de marqueur d’espace et de marqueur de support de la mémoire est alors un des piliers du narcissisme adolescent entendu là où il se joue : dans des modes d’adresse à l’autre, au semblable, dans des recherches de paroles pleines — très prescriptives et peu équivoques — pour de nouveaux étayages et de nouvelles altérités.

Le territoire et le lieu : logiques d’appropriation des espaces

Qu’est-ce qui alors se joue aux confins de ces espaces de surinclusion et de sur-appartenance, de ces espaces ritualisés comme des espaces claniques ? Les jeunes y construisent des amorces de territoire en installant leur lieu de rendez-vous, de rencontre, dans des lieux d’oubli, dans des lieux qui conservent des traces de mémoire répudiée, des points de repères des moments passés. Là où, aujourd’hui nous ne voyons que terrains vagues ou friches, s’édifiaient, hier, des usines ou des hangars, lieux de productions ou de stockages de biens, lieux de luttes sociales parfois. Dans ses lieux et sur ces lieux qui sont en danger de quitter la mémoire du quartier ou de la cité, les jeunes fabriquent du lien et de la trace, peut-être pour sauver l’imaginaire et le rêve, pour faire parler de façon imaginaire les vestiges réels d’un exercice réel et symbolique de la richesse et du pouvoir, exercice congédié par les cruautés économiques contemporains. Ces lieux deviennent des « toiles de fond » qui renforcent un statut symbolique d’appartenance. C’est bien dans de tels lieux qu’est la plus variée et la plus dense l’activité d’écriture des tags, des graphes ou même de la simple coupure. Je désigne par cette expression des « tags » qui n’en sont pas ou pas encore et qui sont des simples biffures, de simples marques en réseaux sur les murs désertés. J’y reviendrai : on retrouve dans la gamme des tags ou des graphes des gammes d’expression transposées vers ce qui, dans les marques du corps, iraient de la scarification au tatouage proprement dit.

Cet « au-delà » du familier fascine pourtant quelques adolescents presque moins qu’il ne les inquiète. Le dehors, au-delà de ces vestiges du passé choisis comme écran et comme bord, et déjà présent pour de nombreux jeunes comme une menace toujours là au jour frisant de ce que les tags, les réunions entre soi, les rituels de consommations de produits divers, ne parvienne pas à constituer comme familier. Oscillation sur les mêmes sites de ce qui serait enfin un lieu occupable et de ce qui ne l’est pas encore. Cette oscillation est bien ce qui impose une ritualisation, une forme de lien, une codification du contenant. Sans toujours grand succès. Comment comprendre cette fragilité de la construction émotionnelle de l’espace qui produit tant d’emblème de territoires mais si peu de territoire contenants ? De nombreux jeunes des cités dépensent une énergie psychique importante pour constituer des repères qui croiseraient deux dimensions de l’espace. La construction de ce plan bi-focal ne va jamais de soi. L’extérieur engouffre, aspire tant qu’un espace de sécurité n’est pas constitué. L’errance n’est pas, contrairement à ce qu’une idéalité romantique voudrait en faire, un cheminement de liberté, une extension de l’espace acquis par le sujet dans sa déambulation hasardeuse. C’est pourquoi il convient de distinguer des trajets de nomadisme ou d’errance active des errances pathogènes de certains jeunes qui suivent une lancée rectiligne, sans qu’aucune incurvation ou dérivation signifiante ne leste le cheminement dans le sens d’une direction voulue et espérée. Un acte significatif de la violence de la rue peut être ici évoqué : les voitures brûlées et les bus attaqués. Je voudrais rappeler ici que brûler des voitures, c’est brûler aussi ce qui permet de se déplacer et que pour beaucoup de sujets la question du déplacement est une question redoutable. Il me semble naïf de penser que brûlant des voitures, les adolescents porteraient atteinte à une image de leur corps propre. Cette violence, c’est du moins une hypothèse, ne pourrions-nous pas supposer qu’elle vise non le corps mais bien ce qui a été dérobé au corps, qu’elle vise ce qui l’organise comme un champ signifiant, un réseau, destiné à consister dans la durée ?

À partir de cet archaïque que représente la destruction des objets pourvus de direction dans l’espace et destinés à aller vers le dehors (il me faudra nommer ainsi les voitures, et les moyens de transport), se pose la question de ce qui rend, pour un adolescent, et à partir de la rue, un espace signifiant. Une première réponse se dessine. Pour se repérer dans les espaces, il faudra au sujet prendre appui sur des croisements de lignes et de dimensions qui mettent en perspective des angles. D’emblée, des adolescents ne sont pas dans la logique du territoire, laquelle suppose la conquête de plus d’un angle, mais dans celle du point fixe, et de l’infini « turbulent » et menaçant, avec des périmètres de sécurité extrêmement précaires et flottants. Se construire comme acteur dans son espace revient à se repérer à partir de deux angles au moins, et très investis. Ces « coins-seuils » (qu’on m’autorise ce néologisme car que veut dire parler de « seuil » si n’est pas mise en place la fonction d’un coincement et d’un recoupement de lignes ?) sont marqués sans doute par des tags. Une fois encore dégageons-nous d’une approche esthétique du phénomène. La plupart de ces tags ne sont pas cette espèce de torsion de l’être venant rehausser en objet d’art ou en création « les floraisons lépreuses des vieux murs » comme dirait Rimbaud, non, ils sont plus exactement des espèces de scansions, de coches, de traits unaires. Or les tags appellent la voix, le geste. Ils appellent une forme de chorégraphie première de la marque. N’étant pas à lire et ne pouvant pas être lus, ils sont un peu comme des entailles venant décompléter des mortifications et des jouissances mortifères.

Ces jeunes, pris en pleine détresse identitaire, sont bien loin de se camper face « à la société » comme des auteurs. S’ils se portent et se fixent vers des friches ou des ruines, ce n’est pas, ou pas encore, dans l’objectif de les subvertir et d’en faire le site de leur construction paysagistes, graphiques etc. Les adolescents dont je parle, faute souvent d’inventer un rapport de traduction de l’ancien, entretiennent un rapport de collage à ce que les nouveaux espaces urbains et les nouvelles réalités de l’emploi et du marché ont laissé de côté, en marge sans même en faire des simulacres de lieux souvenirs. Les graphes ou les tags dont je mentionne la présence sont rarement des réalités picturales aussi agencées et complexes que celles qui mettent en avant, ou sur la scène de l’Internet, les taggeurs et les grapheurs connus. Il y a de l’embarras parfois à user des mêmes termes pour désigner d’une part des productions artistiques, et d’autre part une simple et obstinée pratique de la griffure, de la coupure, de l’entame de lieux inemployés par le commun. Ce caractère de biffure exercée sur des espaces en friche ou en rebut, ou encore sur des espaces encore non utilisés par les marques sociales (signalisation, publicité) est capable cependant d’inciter au rassemblement. Tels de discrets signes de piste, ces tags élémentaires tressent un réseau de craquelure aux bords des carapaces de la ville, autour de quoi des jeunes se repèrent, se trouvent sinon se retrouvent, se supportent dans un être ensemble encore précaire et peu loquace.

L’adolescence est un moment de passage entre deux logiques : une logique phallique où le monde est binarisé, binaire : c’est celle du plus ou du moins, et une logique génitale, où tout le rapport signifiant du sujet à son corps et au corps de l’autre ne divise pas le monde en deux, entre la population des « châtrés » et celle des puissants, par exemple. La logique adolescente teste d’autres régimes de l’opposition (i.e. de la négation) que celle qui est produite par la logique phallique. L’adolescent rencontre le féminin comme altérité et aussi comme savoir qui ne passe pas tout par la fiction phallique, un savoir hétérogène, par quoi chacun, garçon et fille, passe pour se constituer une possibilité de frayer avec l’énigme de la femme comme avec l’énigme de l’étranger. Certains dispositifs sociaux qui idéalisent le clivage et l’appartenance réprouvent ce rapport du sujet au féminin. Ils créent des identifications surcodées remettant en question la façon dont les humains pactisent avec l’étranger, avec ce qui de la mère reste énigmatique, étranger. Mon hypothèse est ici que les adolescents créent à mesure qu’ils arrivent aussi à écrire leur rapport à l’altérité dans une logique non clivée par quoi ils payent leur dette, non seulement à l’idéal paternel, mais aussi au corps et à la langue de la mère.

Conquête des espaces et mise en danger

Revenons maintenant aux adolescents à risque, ceux pour lesquels ce montage de trois fonctions ne se produit pas dans les usages qu’ils font de leur corps.

Avec certains adolescents, on assiste à une réexploration de ce que Freud a nommé, en 1895, « le complexe d’autrui », définissant alors dans les premières relations du sujet à l’Autre une partition entre le secourable et l’hostile, qui double une interrogation constante sur notre capacité de créer de l’espace, sur notre capacité d’incarner des points fixes de revenir à la même place. On viendrait là, en tant que thérapeute, faire un peu entame à cette continuité bétonnée, solidifiée qui plonge le sujet dans un temps répétitif, lancinant où il s’anesthésie. Un temps qu’il se donnerait pour un éternel cauchemar. Nous intervenons sur la continuité entre réel et symbolique. Notre rôle est alors d’être un point fixe vers lequel on vient et l’on revient nouer un contact. Ce point fixe contrarie la phobie de l’espace et il peut déterminer spatialement quelque chose d’une monstration du sujet, voire d’une plainte, presque d’une demande. Et à ce moment-là, oui, ce n’est pas idyllique à tous les coups. On voit très bien que peut émerger alors une production d’affect : la haine. Or la haine est non seulement une émotion, c’est plus encore un affect, c’est-à-dire une émotion qui est le signe d’un rapport à l’autre tout à fait spécifique et situé un temps nécessaire. Du côté de la survie, la haine opère un clivage chez l’autre, l’autre qui a trahi, qui est l’ennemi, et l’autre qui consiste et qui peut aider. La haine contrarie la mélancolie de la dé-saide — s’il m’est permis d’user de cette expression néologique pour traduire l’Hilflosigkeit freudien. L’émergence de la haine à l’adolescence, victoire sur la honte, coïncide avec le clivage de l’imaginaire, qui démarque un maniement assez sensitif des lois communes de la mise en place d’une altérité idéale. Oui, la haine fait consister une altérité qui garantit le sujet contre sa propre disparition à ses propres yeux. Le sujet ne se garantit de sa permanence dans son être que s’il arrive à faire tenir un autre qui tient le coup, et là, effectivement, la possibilité de transmuer la honte d’exister en haine fait un pas vers le lien.

Formes particulières de socialisation

Je propose, maintenant, quelques éclairages concernant ces formes particulières de socialisation des enfants et des adolescents qui vivent trop souvent dans la rue, à partir de mon expérience africaine, à Bamako (Mali). J’en viens aux aspects précis de la présence de ces enfants et adolescents dans la cité, en tentant de mettre en avant ce qui a pu être observé des logiques de territoires.

La rue est un très large espace informel de productions de biens et de services, certains enfants investissent ce « marché » du travail « sauvage » en se faisant guide, laveur de vitre de voitures, petits revendeurs. Certaines jeunes filles aussi survivent en se prostituant.

C’est bien sûr la durée de présence dans la rue, en terme d’heures par jours, qui sera un critère important de désocialisation : plus des deux-tiers de la population d’ensemble de la ville de Bamako passe plus de huit heures quotidiennes dans la rue. La différence est toutefois importante avec ceux et celles qui y élisent un domicile permanent. De nombreux enfants et adolescents se regroupent autour de points géographiques précis, souvent liés aux zones de circulation intensives et aux voies de communication (marchés, gare routière ou gare ferroviaire). On note que ces lieux de grands passages telles les gares ferroviaires ou routières sont des lieux où aboutissent et s’échouent des jeunes garçons, plus rarement des jeunes filles qui sont dans des grandes errances. Certains viennent de pays limitrophe, comme le Sénégal ou la Côte d’Ivoire, ou encore la Mauritanie. Ils sont signalés aux services sociaux par la brigade des mineurs, elle-même alertée par les services de police qui gardent ces lieux. C’est souvent en faisant des démarches auprès des consulats que l’on peut reconstituer les centaines de kilomètres tracés par l’errant, et envisager un retour au pays. Ces grandes errances n’expliquent en rien, toutefois, l’aspect massif de la présence des enfants et adolescents qui restent fixés autour de ces lieux puisque la plupart de ces jeunes dont il est maintenant question s’y sont sédentarisés et ne voyagent jamais. Il faut indiquer qu’ici les moyens de transport, ces objets mobiles qui traversent des plaques de temps et d’espace et que sont les taxis-brousse, les bus, les camions ou les trains, ne sont pas adoptés par les jeunes pour se déplacer. Il y a un intérêt peut-être « économique » à réfugier dans de tels endroits, idéaux pour faire la manche en raison des grandes animations qui y règnent, mais il y a autre chose, et plus encore : un intérêt psychique à rester au plus proche d’une vie continue de la cité, là où tout se meut, là où tout fait signe de vie, sans presque de pause. Comme une façon de se tenir dans la proximité d’un ballet de signes, de traces, permanents, répétitifs.

Les groupes que nous rencontrons là sont mobiles et leurs contours sont fluctuants. Ils sont le plus souvent stables le soir et jusqu’au petit matin en de tels endroits. S’il y a des leaders avec lesquels il faut parler et qui servent de médiateurs entre l’équipe et les jeunes, on ne saurait pour autant décrire ces « bandes » comme des organisations pyramidales campées sur un territoire délimité et clos. Il s’agit plus exactement de bandes instables, vivant dans des périmètres mouvants autour de ces quelques points fixes que sont les diverses gares ou les marchés. Il est rare que des luttes pour le contrôle de la territorialité soient suffisamment denses et organisées pour que puissent se former des groupes organisés ou des contre-groupes (ceci expliquant cela). Des flux en errance plus que des parcelles délimitées et rendues sédentaires par un investissement des frontières et des seuils. À ce stade de notre recherche, il est possible de souligner que les vecteurs qui donnent consistance à ces groupements erratiques, ou, pour le dire autrement, ce qui fait trait d’union entre les enfants et les adolescents composant ces groupes, se réfère à deux ordres de réalité :

- D’abord, l’existence de ce qu’on peut repérer comme langues codes, très particulières et qui sont souvent le produit d’une déformation du bambara et du français, enrichie de quelques tournures venant d’autres langues africaines parlées au Mali (dialectes ethniques, langues véhiculaires et argots des grandes cités, comme le Noschi, que le succès de quelques groupes de chanteurs étend au-delà des quartiers de ville où ils prirent naissance). Il n’est pas pour autant question de postuler ici l’existence d’un pidgin ou d’un créole, ni même de supposer une grande inventivité dans la compétence linguistique de ces adolescents, mais de constater la dérive du langage parlée vers un langage code, resserré autour de verbes d’action et de codifications de la domination ou de la soumission, qui souvent devient le propre idiolecte de tel ou tel regroupement d’enfants. Au fond il suffit à celui qui veut rejoindre le groupe de connaître ces langues codes et les salutations précises qui en dérivent. Un enfant Dogon ne parlant pas le bambara peut apprendre rapidement quelques-unes des expressions clefs de ce groupe et s’y adjoindre sans trop de difficultés. Il y sera tout à fait toléré. L’observateur qui se donnerait la tâche de tracer sur le plan de la ville de Bamako les zones de diffusion et de cristallisation de telle ou telle langue-code aurait une idée assez juste des zones et des limites qui pourraient spécifier tel ou tel regroupement d’enfant. En revanche, vis-à-vis des adultes qui rencontrent ces jeunes, les salutations coutumières et traditionnelles bambaras restent le vade me cum indispensable. L’observateur se doit donc de se les faire enseigner, ce qui est, somme toute, un exercice assez joyeux.

- Ensuite, la mise en commun d’expériences traumatiques qui, soit expliquent l’errance de ces jeunes, soit ont été vécues en commun (décès d’un camarade suite à des accidents ou à des overdoses).

Ces groupes sont hiérarchisés, et ils sont pluri-ethniques : la variable « appartenance ethnique » ne rend pas compte des modes d’adhésion des enfants entre eux, ni des modes de socialisation au sein de ces groupes. Des enfants d’origine diverses peuvent se nommer entre eux, non par leur nom d’ethnie d’origine, mais par le vocable de « forgeron ». Ce dernier signifiant ne désigne pas ici un métier, mais une place à part, le forgeron étant généralement, dans de nombreuses ethnies, celui qui n’a ni les mêmes initiations, ni les mêmes obligations que celles qui régissent la vie du reste de la communauté. Ce terme de « forgeron » signifie et stigmatise l’étranger interne, l’exclu interne. Si on désire comprendre ce que des enfants en errance mettent en commun pour s’associer et comment ils se reconnaissent, alors le recours a l’information ethnologique « académique » n’aide pas ici le praticien. Les facteurs de rassemblement des enfants entre eux sont d’abord des communautés d’expérience et non de fond traditionnel : l’ancienneté de la vie dans la rue, ensuite, les logiques qui mènent à être à la rue (cf. supra). Les limites de ces territoires sont mouvantes, surtout pour ces bandes d’enfants qui n’établissent pas leur lieu de sommeil la nuit à proximité des regroupements d’adultes mendiants ou nomades qui, eux, se retrouvent pour dormir à proximité les uns des autres autour de grandes places très repérées à Bamako Centre, telle la place de la Mosquée. Il faudrait ajouter que plus un groupe est lourd d’enfants désocialisés, moins il est territorialisé, se repliant dans des lieux bien davantage marqués par la circulation des biens et des moyens de transport que dans des lieux de communication et d’échange.

Dans ces lieux, le « risque » de rencontre avec le monde adulte est atténué, hélas ! Règne un monde marqué par l’objet et le déchet. Ces groupes ne tiennent pas un territoire précis, un bout de quartier qui serait leur domaine et leur royaume. Telle est peut-être la raison qui fait que pour rentrer dans ce groupe, il suffit de se soumettre à certains chantages venant des leaders mais qu’il n’y a pas de véritables rituels d’adoubements auprès d’eux, ni de période préalable probatoire. Cette tendance est renforcée du fait que les frontières sont poreuses ; on ne saurait parler de territoire fixe, mais plutôt de mouvances assez lentes autour de certains points fixes (les gares, etc.). En outre, certains enfants peuvent ne faire partie d’une bande que pour quelques jours tout au plus, et aucune conduite collective (y compris de délinquance) n’y est planifiée et organisée durablement. Les groupes d’enfants qui nous préoccupent se regroupent donc plus précisément par communauté de trauma, bien plus que par communautés culturelles. Est-ce pour autant qu’ils se définiraient comme des « victimes » ? Là encore la construction idéologique de la « victime », nécessaire à légitimer la médecine humanitaire n’est pas d’un grand profit pour la recherche clinique, ni même pour l’abord clinique de ces jeunes. Ces groupes où se reconnaissent des anciens « trafiqués » ou des anciens combattants en pleine adolescence, ne se présentent pas comme des associations de victimes. Ils m’ont plutôt donné le sentiment de vivre, entre apathie et défi, un rapport au temps historique tout à fait particulier. De fait, ce qu’ils ont vécu ne renvoie nullement aux grandes scènes de violence initiatique qui marquèrent les identités et les identifications de leus pères. Exacts contemporains d’une violence actuelle, ces « enfants de l’actuel » (je reprends là une expression chère à Alice Cherki, 2000), vivent l’insolite, grisant et déprimant, d’être le premier à prendre la parole à propos de ce bouleversement violent des rapports des hommes entre eux, à propos de ces transgressions terrifiantes de tout pacte généalogique et dont ils furent victimes, témoins, et parfois, dans le cas des « enfants-soldats », acteurs. Être alors sans semblable aucun, c’est comme devenir « fou », dépourvu de l’assise de la parole.

Ce qu’ils ont vécu et que nous nommons à leur place « traumatique » doit rentrer dans la polyphonie des reconnaissances, dans la réassurance que donnent des miroirs reconstruits, dans la promesse du surgissement d’un semblable de bonne foi. Autrement dit, c’est bien dans ce temps de reconnaissance comme sujet d’une histoire que se constituent les scènes fondamentales de la socialisation. Les barrières de défense du moi semblent se consolider dans cette reconnaissance que les jeunes font d’être les produits des violences actuelles de l’histoire. Si la notion assez floue de résilience peut avoir un sens, ce qui reste à établir, alors l’essentiel est bien qu’une possibilité de relation à autrui est rendue possible si le « traumatique » passe comme souvenir et comme mémoire reconstruite par un autre ou même plusieurs autres jeunes dont le sujet dépend. La dite résilience ne serait pas ici dans une forme de rage de vivre ou de survivre, dans le fait d’être instruit par les douleurs de l’existence et d’en forger des armes moïques et surmoïques qui objectent à toute psychologie du développement déficitaire de l’exclu ; ou du moins cela importe assez peu, car il y a bien des suradaptations en « faux self  » qui doivent casser et qui ne durent pas dès que le sujet est bien accueilli et bien soigné (Douville, 2001).

L’actualité d’une résilience possible consiste en cela : des jeunes sont affectés dans leur singularité ; ils n’ont d’autres choix que de se poser d’abord et avant tout comme le produit de ruptures et de cassures qu’aucun de leur ascendant n’a pu connaître. Ils vivent une situation inédite et se vivent aussi en position inédite. La demande de l’autre à leur égard est souvent peu supportée lorsque qu’elle est portée par des modèles convenus et obsolètes de l’appartenance et de la cohérence culturelle. Il est inutile de s’adresser à eux comme étant d’abord des Bambaras, des Peuhls ou des Dogons. De plus, certains se sentent dans une telle cassure, voire une telle transgression, vis-à-vis de leur famille, certains autres sont tellement rejetés par cette famille qu’on a bien du mal à situer comme facteur de sens et d’identification structurante la relation aux ancêtres et à l’ancestralité. Certains se vivent comme recrachés, vomis, par la culture de leurs parents. Et ils ne désirent pas particulièrement entrer en lien avec un adulte de même origine qu’eux, ou invoquant des préceptes et des formulations culturelles établis. De là peut-être le bon accueil qui est réservé à l’étranger, avec celui avec qui ils sont certains de ne pas avoir une masse d’ancêtres en commun. Sans que cela ait été délibéré, la composition multiethnique et multiconfessionnelle des équipes maliennes est un atout ; c’est de fait une situation trans-culturelle permettant de jouer sur les variations de gamme de l’étranger et du familier.

Aspects cliniques

Un des signes les plus probants d’une mise en danger est l’existence de forces d’exclusion dans des groupes de jeunes par rapport à des enfants qui inquiètent (délire, hallucination, épilepsie ou énurésie). Ces enfants souvent s’auto-excluent, et il faut faire preuve de tact et de patience pour aller les découvrir et leur parler. D’autres, ce qui est encore plus compliqué pour les soignants, sont comme exclus de l’intérieur par le groupe, lequel, en fonction des ordres du leader, peut comme les camoufler, les dissimuler au sein de l’espace « commun ». Il en est ainsi de ces enfants cachés sous des tables de marché ou qui émergent à peine des toiles de sacs de riz ou de couverture pouilleuses disposées à même le sol. Le contact est ici plus difficile dans la mesure où les groupes d’enfants comprennent mal pourquoi nous nous intéressons à ces enfants. Les adultes qui vivent dans ces quartiers, et qui, souvent, tolèrent plutôt bien les enfants et les adolescents errants, ne perçoivent pas l’existence de ces parias parmi les parias que sont les enfants exclus des groupes. Ce sont bien ces enfants-limites qui, en raison du dénuement extrême et de l’hostilité qu’ils déclenchaient de la part des autres jeunes, nous ont mené à travailler le plus avec les gens du quartier. Il va de soi qu’un travail comme celui que je relate doit être accepté par les habitants de ces quartiers pauvres où se replient, d’erratique façon, les « enfants des rues », pour un certain nombre de raison dont la plus importante est la présence régulière des « tournées », de la camionnette, mais aussi de certains parmi nous qui restons des heures en compagnie de tel ou tel enfant.

Ce « point fixe » que représente la camionnette du Service de soin faisant irruption régulière dans la nuit de Bamako, devient autre chose. Elle devient un contenant, un lieu pour des contacts, des échanges. Comme partout parmi les enfants exclus, il y en a qui le sont plus que d’autres et qui redoutent de nouer des liens avec les structures existantes. On mesure peu et mal quel « exploit » peut représenter le fait de quitter l’étroit périmètre des liens et des lieux familiers pour traverser des pans entiers de la cité afin d’être hébergé, soigné, incité au dialogue dans un centre institutionnel, comme le sont les centres d’hébergement avec lesquels le Samu travaille. Il n’est pas absurde de poser qu’il vaut mieux ici renoncer à l’idéal d’une prise en charge du sujet devant mener à un placement, même transitoire, dans une structure existante, et s’en tenir à des relations d’aide et de proximité en prenant appui sur les relations que certains jeunes très exclus peuvent néanmoins nouer avec les gens du quartier. En ce sens notre action s’inscrit dans une logique de santé communautaire. Le plus souvent fort bien acceptée, la présence des équipes du Samu Social Mali donne lieu, de trop rares fois il est vrai, à un véritable travail d’échange avec la population adulte de ces quartiers, habitants, commerçants, transporteurs.

L’addiction aux substances solvantes est régulière, mais les amphétamines font leur apparition. Les enfants et, surtout, les adolescents discriminent clairement deux formes d’usage. La première fait que les solvants sont utilisés de façon contrastée, créant comme un rythme d’avec et de sans, de vigilance et d’endormissement comateux. En revanche, ceux de ces jeunes qui font un usage non « stratégique » et constant de la drogue portent massivement attaque à leur vie psychique, inquiètent et sont souvent signalés à l’équipe mobile des soignants. Cette façon de ne retenir comme alarmante que les effets totalement anesthésiant de la drogue, a pu être aussi remarquée chez des adolescents vivant dans d’autres banlieues, non loin de Paris (Douville, 2003).

Enfin, il est fréquent (ce qui n’est pas à réduire à de l’altruisme « culturel ») qu’un jeune ne consente à être soigné que si on prend soin aussi d’un autre jeune repéré par le premier, et souvent à juste titre, comme allant plus mal que lui. Cette attitude renvoie à une façon de dignité : montrer qu’on a su prendre soin de la survie d’autrui, en dehors parfois de toute espérance tangible.

Des situations cliniques extrêmes se rencontrent avec des enfants dont la présence dans la rue s’explique par le fait qu’ils sont des rescapés des guerres atroces qui endeuillent le Libérai et la Sierra Leone, deux pays assez proches du Mali. Ils trouvent refuge, abri, à Bamako, mais en connaissant des conditions de vie extrêmement précaires. Cette situation est récente et préoccupante. Il peut s’agir d’enfants étrangers anglophones, mais aussi de jeunes issus de familles maliennes ayant émigré, il y a de cela des années dans ces pays aujourd’hui en guerre. Ils sont, pour certains, arrivés au Mali et à Bamako dans l’espoir de rencontrer un membre de leur famille, dont ils ont pu entendre parler mais que, bien entendu, ils ne connaissent pas et qu’ils ne rencontreront que dans de trop rares cas. Ceux qui restent en dehors de toute attache familiale reconstituée sont en totale errance, et au mieux s’agglutinent-ils à des groupes d’enfants déjà constitués.

Ces jeunes qui peuvent avoir entre neuf et seize ans furent, pour certains, des enfants-soldats qui n’avaient d’autre choix que de se joindre à des bandes ou à des groupuscules, emmenés par des chefs de guerre plus ou moins déments. Eux-mêmes vivent dans des confusions de temps et d’espace tout à fait sidérantes. Il est ici à noter que présentant aux yeux des autres adolescents la figure de celui qui est revenu de la mort, et de celui qui n’aurait pas peur de la mort, de tels adolescents peuvent être choisis comme leader dans un groupe. En ce cas, ils peuvent paraître étrangement adaptés, à l’aise, programment ce que le groupe doit faire et comment il doit s’adapter à des logiques de survie. Cette suradaptation qu’on pourrait nommer « résilience » est, bien entendu, une façon de carapace dont il convient de déshabituer le sujet lorsqu’il est accompagné par un adulte responsable et de bonne foi. Mais, le plus souvent, les adolescents-soldats que j’ai rencontrés et soignés étaient dans une prostration psychique grave avec un fort vécu hallucinatoire où revenaient souvent des images des proches morts, exécutés sous les yeux du jeune qui avait pu, à ce moment-là, se cacher puis fuir, sans pouvoir honorer les disparus, emportant, dans le meilleur des cas une trace matérielle arrachée au cadavre : bribes de lunettes, de stylos, pièces de vêtements.

Le psychisme utilise, à ce moment-là, pour se représenter un lien possible avec l’objet des images de choses corporelles, images qui sont en deçà d’une perception unifiée du corps. L’activité hallucinatoire réalisera des formes d’objets où se jouent des processus de destruction et de destructivité rejetés hors de soi. Et l’adolescent met alors son propre corps en jeu. Il peut ressentir alors la nécessité impérieuse de garder comme une possession une relique qui viendrait de l’autre, tel un reste de vêtement, ou encore un bribe d’objet. Cet objet reliquat qui condense et noue ensemble ces malheureux restes est autre chose qu’un souvenir : c’est une forme agissante qui redonne du semblant de corps à ce trou dans le maillage des semblances et dans des affiliations déchirées, et ce à partir de quoi une élaboration fantasmatique des altérités perdues en un non-lieu peut se remettre en chemin et en chantier. J’en ai vu de ces reliques, de ces objets vestiges, de ces formes informes qu’enserraient des bouts de tissus, de bandelettes, de paperasses, et qu’une investigation ethnopsychiatrique aussi malheureuse qu’offensante nommerait fétiche. J’ai parfois entendu ces pauvres litanies, ces psalmodies minimales et ténues qui accompagnaient la manipulation de ces reliques, ces façons de berceuses qui conjoignaient enfin, et à nouveau, le corps de la voix au corps du voir. Une forme rythme donnée au silence et orientant le silence, faisant ombilic de mémoire, avant qu’à partir de ce don de voix outrepassant la sidération où nous engloutissent les ténèbres obscurs et mutiques, une mémoire narrative puisse refleurir. Si on suppose que l’objet reliquat est le reste diurne qui se repose dans les mains du sujet après la décantation des élaborations hallucinatoires, alors nous pourrions généraliser à parler de la matérialité de ce qui reste après l’expérience hallucinatoire et dont l’enfant fait partenaire. Je note encore que ceux des enfants ou adolescents qui ont développé une pratique de ce reliquat sont, beaucoup moins que les autres, enclins à la consommation de ces drogues qui, tout comme le choc, replie l’appareil psychique sur lui-même dans une immédiateté anesthésiante, dans ce triomphe d’une apathie, mélancolie sans dépression.

Conclusions…

Un travail clinique et éducatif doit prendre en compte les données cliniques. Un champ d’investigation est ouvert et nous ne sommes qu’au seuil de mettre en place une compréhension des modes d’abords de ces enfants et adolescents en danger dans la rue. Une telle compréhension suppose une grande mobilité des équipes, aptes à aller sur le terrain, à se faire reconnaître par les populations de ces quartiers difficiles. La vie « dans la rue » qui se chronicise très rapidement n’est pas sans entraîner des perturbations des fondations subjectives du temps, de l’espace, d’autrui et du corps. Nous ne pouvons envisager ces répercussions subjectives sans envisager, également, ce qui se présente comme logique d’adaptation, voire de suradaptation paradoxale.

Cette suradaptation a pu être décrite sous le terme de résilience. S’y désigne la possibilité pour un enfant de surmonter des états de graves privations éducatives et affectives en rétablissant des modes de transferts avec d’autres supports affectifs et socialisants et en adoptant des modes de conduites et d’inconduites, porteuses d’identification et donnant du sens à des logiques de territoires. Ces conduites de suradaptation paradoxale qui renvoient à des logiques psychiques, singulières et collectives, de survie ont pu être positivées ; et, à ne voir dans ces suradaptations à l’immédiat des logiques de survie, que des capacités à ne pas trop se détruire, on oublie aussi que de tels modes de résilience doivent être cassés : il est nécessaire pour un enfant de pouvoir régresser à son propre service, ce qu’il ne manque pas, fort heureusement de faire, lorsqu’il a la chance — en fait c’est un droit minimal — d’être accueilli, entendu, soigné et éduqué dans un milieu adulte respectueux des lois des échanges et des lois de la parole. Nous connaissons encore mal les conséquences psychologiques de ces mises en danger des enfants et des adolescents des rues, alors que nous pouvons assez aisément identifier les raisons et les facteurs de cette grande exclusion : pauvreté, ruptures des liens sociaux et familiaux, errances, etc.

De plus, dans le vif de notre travail, nous devons fabriquer du projet, le plus souvent. Or, nombre d’illusions réparatrices ne peuvent plus avoir cours, si ce n’est à titre de rêverie stérile. Il est en ainsi des idées de réinsertion prônée comme une solution automatique et miraculeuse de tels idéaux sont utiles certes, mais ils ne deviennent réalisables toutefois qu’à la condition que le « milieu » dont est parti le jeune soit encore capable de le réinsérer. Il faut oser affirmer que ceci n’est pas vrai, le plus souvent, en ce qui concerne des enfants déjà habitués à l’errance, à la survie dans la rue, et qui ne fondent aucun espoir quant à leur chance d’être à nouveau accueilli dans leur famille, voire leur belle-famille.

Il y a donc une réalité, chaque jour de plus en plus insistante, et, au demeurant, peu supportable, qui est celle de l’installation dans la vie de la rue de garçons, voire de filles, de plus en plus jeunes. On peut tout à fait, dans un premier temps, dire que ces jeunes sont en danger. En risque. De délinquance, de prostitution. En risques physiques aussi. Cependant, si on désire valablement travailler au contact de cette population, on doit, au-delà de ces déplorations et de ces éventuelles indignations légitimes, se montrer pragmatique.

Les équipes qui, impliquées dans un travail de terrain, ont dit avoir retiré quelque chose de neuf de la formation et de leur expérience se sont entendues à reconnaître deux choses. D’une part qu’il fallait entendre toute forme de relation où un jeune ne peut demander assistance et soin qu’en attirant d’abord l’attention d’un éducateur et d’un soignant sur un autre jeune qui, objectivement, va encore plus mal que lui, mais sans oublier le risque que le premier de ces jeunes disparaisse sous l’évidence de la maladie ou du mal-être du second. D’autre part, qu’il ne fallait pas s’alarmer d’assister à des régressions lorsqu’un « suradapté » se sentant en confiance et en sécurité pouvait alors laisser tomber ses défenses et ses béquilles psychiques. Qu’enfin le meilleur « médicament » qui soit reste la parole, celle qui restaure le sujet dans la dignité de la promesse et l’arrache à la crainte et à la menace.

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// Article publié le 24 janvier 2011 Pour citer cet article : Olivier Douville, « L’errance juvénile et la rue, des banlieues parisiennes à Bamako, Perspectives cliniques et anthropologiques », Revue du MAUSS permanente, 24 janvier 2011 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?L-errance-juvenile-et-la-rue-des
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