L’émulation originelle ou L’attente

Le lecteur lira ici la version intégrale du texte du poète et philosophe Henri Raynal publié dans La Revue du Mauss Semestrielle, n°42, « Que donne la nature ?. L’écologie par le don », La découverte, 2e semestre 2013.
L’auteur y poursuit la réflexion entreprise dans Retrouver l’Océan (éditions du Murmure, Dijon, 2006) et Ils ont décidé que l’univers ne les concernait pas (Klincksieck, Paris, 2012).

L’émulation originelle
ou L’attente

Henri Raynal

Que donne la nature ? Ou plutôt : que donne l’Univers ? Car la nature terrestre est une création du Cosmos duquel, qui plus est, elle ne s’est pas séparée. Impossible de dissocier la parcelle du Tout. Aussi bien, la discontinuité (sans quoi il n’y aurait pas l’entité Terre) le cède en importance à la continuité : celle-ci lie les abords de ma maison au plus lointain nuage de poussière interstellaire, aux astres situés aux confins de l’Univers.

Regardant une pervenche ou une campanule, disons-nous : Le Cosmos, présent en elle, nous la tend, ici. L’invisible physique qu’elle contient, qui la constitue, est une goutte de l’invisible physique universel ; elle est faite d’atomes, de molécules qui voyagèrent dans l’espace sans bornes.

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Si la nature (et, en elle, par elle, l’Univers) se bornait à nous dispenser nourriture, matériaux, énergie, ce serait là bien peu. Rien que de prosaïque. Elle nous apporte en présent un spectacle d’une diversité illimitée où le gracieux, le délicat, alternent avec le majestueux, le grandiose. C’est une scène que notre planète déploie à nos yeux, scène où nous nous trouvons, nous les hommes, au milieu des acteurs, je veux dire les éléments et les créatures.

Depuis l’origine, nous ont été dispensées la surprise, la merveille, l’énigme (d’où la poésie, de là l’interrogation métaphysique) ; nous avons vécu parmi l’admirable ; la vastitude nous a été offerte, nous avons bénéficié de sa présence, nous coexistons avec l’illimité. En outre, nous avons connaissance de l’ordre. Nous savons ce que c’est que le fonctionnement réglé. Dès nos débuts de chasseurs-cueilleurs vivant au sein d’une Entité globale dont nous percevions l’unité, la dispensatrice des spectacles nous a enseignés. Les notions primordiales – l’organisation, qui assure la stabilité des choses et des êtres, et la production cyclique des phénomènes, l’infinitude, mais encore, par exemple, la beauté – nous ont été par elle inspirées.

À présent, la science explore systématiquement, on ne peut plus activement, la machinerie naturelle, cosmique, s’initie pas à pas aux subtilités de ses minutieux rouages. Ce faisant, elle a découvert que le fonctionnement reposait sur l’intime collaboration de l’ordre et du désordre, que le chaos était fertile, que la multiplicité des déterminismes, le foisonnement des chaînes causales s’entrecroisant et produisant les circonstances, introduisait l’improvisation dans l’exercice fécond des lois. Qu’à ces intersections fécondes, que des conjonctions locales, naissait l’inédit.

Nous jouissions – nous jouissons toujours – du concret que nous livrent nos sens. À cela s’ajoute de façon croissante ce dont la science nous informe : elle nous apprend comment s’élabore le spectacle spontané ; ce que dissimule l’aspect qu’ont pour nous les choses. Or ce à quoi nos sens n’ont pas accès n’est pas moins passionnant à visiter que la profusion du visible. L’admiration que suscite l’apparence ne peut que s’étendre à la suite des processus qui l’engendre, à la fabrication de l’apparence.

Quel sens cela aurait-il de dissocier l’une de l’autre ?

Le pourrions-nous en ce qui concerne, par exemple, l’enfantement de la pyrite de cuivre ?

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Les aventures minérales mériteraient, ici, d’être contées.

Les substances diverses vomies par les volcans voyagent, connaissent des tribulations multiples. D’autres fluides cheminent ; ainsi des eaux qui transportent maints composés chimiques naturels qu’elles ont dissous. Que se présente une anfractuosité, une poche, où le liquide errant, piégé, se cloître, et – pour peu que les circonstances (de température, pression) s’y prêtent – une merveilleuse éclosion a lieu. Éclosion est le mot qui convient ; il ne saurait être écarté bien que les entités qui paraissent, à la différence des fleurs, soient fermées. Car le solide qui surgit, loin de se laisser aller à prendre un aspect quelconque, adopte une forme canonique, propre à l’espèce ; c’est souvent, d’une géométrie rigoureuse, la polyédrique.

S’il s’agit de la pyrite de cuivre, du liquide nourricier naissent des cristaux qui sont des hexaèdres parfaits. Comment s’opère la métamorphose ? Un minuscule cube voit le jour et, l’ayant vu, il croît – tel un ballon qui augmente de volume –, extrayant sa substance du fluide qu’il était.

C’est ainsi que sont déposés sur la roche geôlière des cubes du plus bel or dont seule la dimension varie. Considérant leur poli ainsi que leurs arêtes irréprochables, il est plus d’une personne pour être persuadée que l’homme a prêté la main à un si séduisant aspect. Par la vertu insigne de sa perfection géométrique, n’a-t-il pas quelque chose – plus encore que de précieux – de prestigieux ?

Le cube qui est en train de se développer (que n’y assistions-nous pas ?) et la loi qui dirige, commande – sous les yeux, en cet instant, de notre esprit – la nouvelle disposition des atomes au sein des molécules, sont-ils deux réalités, soit le sensible et l’intelligible, et deux réalités inconciliables, la seconde récusant la première ?

D’un côté, il y aurait les belles surfaces lisses, qu’on croirait obtenues par un orfèvre, ainsi que l’improbable géométrie, qui laisse plus d’un incrédule, et, de l’autre, des électrons, des noyaux atomiques, entre eux le vide, beaucoup de vide, ou, pour plus de précision, des particules subatomiques et, pour finir, la matière s’évanouissant, de l’énergie et des formules absconses : entre les deux il nous faudrait choisir ?

Quelle erreur y a-t-il à le penser !

Vrais, les deux côtés sont vrais ! Nous avons affaire à deux faces d’une seule réalité.

Mieux, à deux manifestations de la même réalité.

La première a lieu dans les dimensions familières où cette réalité se présente en collaborant avec nos sens et nos neurones : à notre échelle, eh bien, elle est ainsi, et cet ainsi qui n’a rien d’une illusion (c’est la savante construction de l’ingénierie anonyme), nous enchante légitimement, a droit à notre admiration, est digne d’amour.

La vue et le toucher posent des surfaces sur le vide : dissimulation, mensonges ? La réponse sera une louange : saluons la bienheureuse opacité ! La propice opacité ! Sans elle, la vie se serait-elle élevée jusqu’à l’étage des créatures ?

La seconde manifestation a lieu dans notre esprit, sous les espèces des structures mathématiques.

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Lorsque le concret provoque en nous cet étonnement qui nous porte à l’éloge, ne convient-il pas que celui-ci s’adresse à lui en tant qu’il est le fruit de la loi qui n’est pas simplement une formule, mais qui opère ?

Réciproquement, ne sommes-nous pas fondés à admirer la loi qui, étant à l’œuvre, a créé cet objet ou ce phénomène que nous applaudissons ?

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La nature ne se contente pas de nous donner l’ensemble du concret terrestre. En même temps que le produit de son activité, elle met à notre disposition les règles de fonctionnement auxquelles cette activité obéit. Ce qui nous est donné, ce n’est pas seulement l’immense fructification des lois physiques, c’est cette Législation muette, non affichée, que nous avons entrepris d’apprendre. Et qui ne s’oppose pas à ce que nous en fassions application pour notre usage.

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Oui, Physis fait sans dire comment elle fait. Petit à petit, nous découvrons comment elle procède. Si bien que nous sommes en mesure, en maints domaines, de calculer à l’avance son comportement. Une telle aptitude ne va pas de soi : elle peut plonger dans la perplexité. On ne méditera jamais assez cette phrase d’Albert Einstein : « Ce qu’il y a de plus incompréhensible dans l’univers, c’est qu’il soit compréhensible. » (À rapprocher de ces cinq mots du physicien Eugène Wigner : « L’efficacité déraisonnable des mathématiques ».)

Que nous soyons d’accord ou non avec Albert Einstein, sachons-lui gré d’avoir attiré l’attention sur une faculté cardinale de l’être humain capable de s’initier à la vie intime de la réalité physique.

D’autant plus légitime l’étonnement que l’on qualifiera d’einsteinien, que souvent ce sont des structures, des propriétés mathématiques découvertes au cours des recherches les plus abstraites, les plus dénuées de liens avec le concret, de préoccupations utilitaires, qui, un peu plus tôt, un peu plus tard, rendent compte de subtilités que Physis gardait pour elle, servent à les énoncer, trouvent, alors qu’on ne s’y attendait pas, des applications pratiques.

L’Univers nous est intelligible : une telle accessibilité n’atteste-t-elle pas puissamment de l’affinité qui nous lie à lui ? D’une entente fondamentale – originelle ? Plus propice sans doute que nous ne le pouvons présentement imaginer ?

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Parler d’entente conduit tout naturellement à prononcer ces mots majeurs : complicité et collaboration.

Collaboration, le très long façonnement des plantes qui poussent actuellement dans nos jardins et nos champs. Deux apports se sont associés : d’une part, les qualités nutritives, gustatives ou esthétiques qui étaient loin d’avoir donné toute leur mesure lorsque les hommes les ont distinguées, qui étaient donc détentrices d’un développement en puissance ; de l’autre, le patient travail d’apprivoisement et de sélection accompli par des générations d’agriculteurs et de jardiniers. Cette façon de procéder exemplaire est hautement emblématique. Elle consiste à favoriser les dispositions initiales, à faire s’épanouir ce qui n’était qu’en bouton. Il y faut de la patience. C’est-à-dire du temps.

À l’opposé d’une constance respectueuse, il y a l’intrusion, la hâte, la précipitation, le viol. On aura reconnu la technologie génétique, l’effraction du génome, la course à laquelle se livrent les manipulateurs.

L’agriculture traditionnelle n’a pas trafiqué le végétal ; la durée aidant, elle l’a transformé par l’exaltation continue de ses qualités spontanées.

Nos pouvoirs, à présent, se sont accrus à un point qui donne le vertige. Les maîtriser est le défi que nous avons à relever. Ces pouvoirs sont la conséquence de la possibilité qui nous est accordée d’accéder aux lois par la voie du savoir scientifique. Il y a dans cette libéralité une invitation. Suggestion est faite à l’entreprise humaine de poursuivre la création dont s’est chargée l’entreprise naturelle.

À cet égard, peut-être faudrait-il considérer la mise à profit du tableau périodique des éléments que dressa Dimitri Mendeleïev comme paradigmatique. De quoi s’agit-il ? Dans ce tableau, publié en 1869, nous dit le Grand Larousse encyclopédique, le savant russe « a eu l’idée de ménager des cases vides, devant correspondre à des corps inconnus dont il pouvait prévoir les propriétés ; cette hypothèse s’est trouvée rapidement confirmée par les découvertes du gallium, du scandium et du germanium ». Plus importante encore que cette géniale anticipation, du moins en ce qui concerne le relais pris par l’entreprise humaine, est l’obtention par cette dernière, au siècle suivant, d’éléments que l’on ne rencontre pas dans la nature et qui viennent s’ajouter à la suite logique mise en lumière par Dimitri Mendeleïev.

Un complément a donc été apporté à la création spontanée. Il ne s’agit que d’un exemple. Précieux, toutefois, par la clarté qui le caractérise, l’évidence. Sa signification : il y a de la place pour l’inédit. Pour la simple raison que la nature, aussi inventive qu’elle soit, n’a pas donné le jour à tous les possibles. En revanche, en mettant au monde une espèce aux individus si divers, en faisant paraître les hommes, elle a démultiplié l’activité créatrice ; celle-ci essaime en d’innombrables microcosmes. Ce n’est pas tout, des domaines se distinguent, des sphères s’instituent où l’inventivité se déploie selon des voies différentes : la logosphère, l’iconosphère. Le complément que l’entreprise humaine a vocation à élaborer est infini.

Tantôt l’homme fait advenir ce que la nature a omis de réaliser. Tantôt c’est elle qui, l’ayant devancé, lui fournit des solutions. C’est pourquoi, dans les laboratoires où ils disposent de l’équipement approprié, des chercheurs de plus en plus nombreux s’emploient à percer les secrets techniques des êtres vivants. « Biomécanique », « biomimétique » : le vocabulaire le dit ouvertement. Il s’agit de s’inspirer des dispositifs, des astuces, des recettes que l’ingénierie inhérente à la vie végétale ou animale a su mettre au point. C’est ainsi que l’étude de la feuille de lotus a permis la fabrication de vitres autonettoyantes, tandis que la vrille du concombre est en train de donner des idées à ceux qui aimeraient bien créer une nouvelle sorte de ressorts. Quant aux microstructures de l’épiderme de certains animaux marins ou du scorpion, elle servent de modèles aux ingénieurs qui conçoivent profils et surfaces des trains, avions, tuyaux, turbines, hélices, pales d’hélicoptères. Mieux, si les arrangements des molécules au sein des protéines chromosomiques sont scrutés très méticuleusement, c’est en vue de l’amélioration de leviers, assemblages à tenons et mortaises et fixations par boutons-pression ! On en est venu à parler de « protéomimétique » !

Autre exploit : les plantes de plusieurs espèces ont la capacité de s’accommoder des métaux toxiques qui se sont accumulés dans le terrain de sites industriels abandonnés ; elles les absorbent en grande quantité et les concentrent et isolent dans des vacuoles. Pour la décontamination des sols, on compte bien trouver le moyen de tirer parti de la « phytoextraction » ; à quoi devrait s’ajouter l’utilisation de précieux catalyseurs contenus dans lesdites vacuoles.

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Une flèche – ascendante – a dirigé la succession de métamorphoses de la matière et de la vie. La flèche conduisait vers la créature pensante. Notre venue est l’accomplissement de la lente, patiente évolution.

Une évolution qui était contenue en puissance dans les propriétés des particules initiales qui formèrent l’univers. Prodigieuse vocation.

Les mots qui viennent aux lèvres de la créature humaine à ce sujet sont loin d’être satisfaisants, mais en dispose-t-elle d’autres ? Aussi dirons-nous, nous dispensant de la précaution oratoire du « tout se passe comme si » : l’Univers nous a préparés.

S’il en est ainsi, une question se pose : un rôle nous est-il confié ? Si nous en avons un, quel est-il ? Sans doute faudra-t-il du temps pour qu’il se formule avec précision, se décline concrètement. L’art, qui a l’avantage de n’être pas utilitaire, est en mesure de nous mettre sur la voie.

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En son essence même, cet Univers est poétique. Il nous offre aussi bien la suavité ou l’élégance qu’une ampleur exaltante. Tour à tour il ravit, enthousiasme, charme, fait naître le sentiment du sublime.

La beauté nous est prodiguée. Nous la recevons comme un cadeau. Quelques fleurs rencontrées en chemin suffisent à réjouir notre vue. Leur compagnie nous est un bien. Le contentement que nous en éprouvons, une satisfaction profonde, est l’expression de l’accord fondamental qui existe entre le monde et nous.

L’art est plus souvent acte de reconnaissance qu’on ne croit. Dans les deux sens de ce mot : témoigner de sa gratitude suit prendre acte. Notre réponse à la générosité de la création naturelle a pour nom la création artistique. (La littérature y étant comprise.) Les propos d’un Monet, par exemple, illustrent parfaitement la puissante incitation que constituent pour un peintre certains paysages. L’admiration impétueuse, bouillonnante de l’artiste l’éperonne : impossible pour lui d’être en reste ! Il lui faut impérativement témoigner. Cela ne se fera pas par une sorte de procès-verbal, mais par une interprétation (en un sens quasi musical), laquelle inclut initiative, innovation.

Transférer le paysage dans un autre domaine de la réalité, dans le royaume de l’iconosphère, avec les substances et le langage propres à celle-ci, exige en effet de créer. L’inlassable mouvement inventif à l’œuvre dans la nature s’est transmis à l’homme. Le maître mot : ÉMULATION.

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Nous allons de surprise en surprise.

À elle seule, Madame l’Eau nous en fait présent sans compter. Sur cette planète-ci, il est permis de penser qu’il lui a été permis de donner toute sa mesure, que les circonstances ont favorisé la mise à profit des ressources offertes par les propriétés d’H2O, molécule singulière, au comportement déviant, mais bienvenu.

Terre-la-Diverse, Terre-la-Magnifique doit beaucoup à la vocation poétique de cette hérétique ainsi qu’à l’activisme de ses différents avatars. Agissant physiquement ou chimiquement, arrachant, dissolvant, transportant, sculptant, entreposant, sédimentant, l’eau est le grand opérateur planétaire ; elle est le paysagiste majeur. Il vaut la peine de rappeler les aspects variés, séduisants si souvent, sous lesquels elle se présente, ou les phénomènes auxquels elle participe : nuages ; averses, ondées ; arcs-en-ciel ; neige, glace, givre ; brumes, brouillards ; cascades (aucune, de même, très semblablement, qu’aucune chevelure, n’ayant même déploiement, même allure), chutes, rapides ; marées, vagues, rouleaux, embruns, écume ; geysers ; lacs, étangs ; ruisseaux, torrents, fleuves, deltas ; glaciers (engins de terrassement monstrueux) ; en association, enfin, avec, selon le cas, l’air, le calcaire, la terre et la végétation, ou la lumière : bulles, stalactites, marais (au rôle si important), reflets et scintillements.

(À ces rôles géologique, géographique, poétique, s’ajoutent, comment l’oublier, ceux que joue l’eau dans l’alimentation et l’hygiène ; avant cela, dans la composition de la cellule ; plus avant encore, en tant que milieu pour la vie.)

Tableau impressionnant, n’est-ce pas ? En ces figures, ces travaux, ces prestations, ces manières de l’eau, il nous faut admirer la créativité des processus qui les expliquent.

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Variables, les modalités de la collaboration entre les deux partenaires, dans le domaine esthétique : l’apport d’un complément, ce qui, dans le cas des végétaux nés de la fantaisie (instruite) d’un Paul Klee, équivaut à l’introduction d’un second merveilleux ; la symbiose (comment séparer la nature – les arbres, l’eau plane ou jaillissante – et l’artifice, lorsqu’on se promène le long du Grand Canal à Versailles ?) ; une nouvelle mimesis qui, au lieu de copier le donné, y ajoute avec esprit en adoptant l’allure des formations spontanées, avec pour résultat un naturel inventé (qui frappe, par son gracieux enjouement, dans ces Terres radieuses que s’est très visiblement plu Jean Dubuffet à réaliser à l’encre de Chine et à la plume).

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Cessons d’opposer l’art et la nature. Ils sont consanguins. Ils sont complices.

L’une est la manifestation première de l’énergie fertile qui anime l’Univers, intimement associée, si tant est qu’il soit permis de se le représenter, aux lois cardinales, matricielles, mères de toutes les autres, ainsi qu’à l’inépuisable réserve des possibles. Cette dernière, qui est, il va de soi, impensable, appelons-la la Possibilité. Comprenons que l’entreprise humaine, technique ou artistique, est une seconde manifestation de l’Énergie, de l’Ordre actif, évolutif, et de la Possibilité.

Interprétation, manifestation seconde, le paysage peint. Manifestation seconde, la personne en son vêtement. Qu’est-ce qui, mieux que celle-ci, pourrait illustrer le mariage, l’union, l’enlacement, de nature et culture ? Leur symbiose ? Ici, elle est parfaite.

Le naturiste est dans l’erreur. L’actuelle nudité de notre épiderme est un cas particulier explicable par l’histoire de l’espèce. Une des rares exceptions que se permet la nature qui s’adonne avec largesse, avec faste au déploiement des formes et des couleurs, animaux et plantes rivalisant, pour la plupart, à cet égard. La beauté, généreusement dispensée, est un trait capital de la nature qui excelle dans l’art de la parure. S’accorde donc avec elle, celle ou celui qui compose avec un tant soit peu d’attention son aspect vestimentaire, et non pas celui ou celle qui – hors intimité, s’entend – se plaît à être nu.

Il s’en faut que ce qu’on appelle, à défaut d’un mot moins ambigu, coquetterie, s’explique uniquement par des préoccupations futiles, superficielles, par le désir de plaire, par narcissisme. En son cœur est un mouvement innocent. Depuis les profondeurs monte un autre désir, d’épanouissement, de floraison de l’être dans le visible.

Fête, le visible. Aspirer à s’y joindre, à y participer : une des façons d’habiter poétiquement le monde, pour reprendre les mots d’Hölderlin. Ce qu’ont fait, à travers continents et époques, tant de femmes des forêts, des savanes, des prairies, des rizières ; ce que font encore, ici et là, en Inde, au Pérou ou chez certains peuples du Viêt Nam, notamment, celles qu’on peut voir occupées au travail des champs et vêtues sans la moindre négligence.

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« Regarde ! Regarde l’oiseau ! » L’enfant de quatre ans l’a vu à travers la vitre du train arrêté en bordure d’un champ. Sa mère tardant à s’exécuter, il insiste, et avec quelle énergie !

Il est étrange qu’on n’ait pas prêté attention au jaillissement impérieux de ce « Regarde ! » (« Mira ! Mira ! », en espagnol), à la fois si banal et si digne d’être pris en considération, ou de l’analogue « Écoute ! Écoute ! », non moins pressant ; qu’on ne se soit pas interrogé au sujet de cette évidente et néanmoins mystérieuse nécessité qu’éprouve celui qui appelle ainsi autrui à prendre connaissance de ce qui le frappe, le surprend ou l’émerveille. Appelons-la l’obligation du témoin. Loin d’être un sentiment anodin, elle a une portée considérable : elle est à l’origine d’une large partie de l’art et de la littérature, elle est l’âme de l’acte pédagogique.

J’ai vu, j’ai lu, j’ai appris. Il n’est pas possible que l’autre, les autres, n’aient pas connaissance de cela qui à mes yeux est remarquable. À l’égard de cela, l’ignorance serait une injustice. Connaissance est reconnaissance. De cela, il importe que d’autres que moi ne manquent pas de prendre acte.

Cela a droit d’être su. Je ne me fais pressant que parce que je perçois une attente. Parole nous a été donnée, après avoir été longuement préparée : témoigner nous incombe.

On nous appelle. L’écrivain l’entend. Il est, pourrait-il dire, convoqué. L’œuvre est son témoignage. Certes, il lui est impossible de ne pas se mêler à ce qui s’est proposé, sinon imposé, à lui. N’en prenons pas argument pour refuser de voir que, pour moitié, la force motrice et la substance du poème ou du récit sont apportées par le donné – du moins dans un grand nombre de cas.

Voyez les grands insistants : Claudel (surtout celui de Connaissance de l’Est), Péguy, Proust, Ponge, Michaux, Loreau, Jaccottet, Bernadette Engel-Roux. (Ils ont pour frères ces sculpteurs qui dessinent inlassablement ce qui les fascine, Gonzalez, Pazzi.)

Toujours il y a une facette de ce qui est qui exige d’eux de n’être pas omise.

Jamais ils n’ont assez bien dit.

La parole est responsable.

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Paul Ricœur, au cours d’un entretien de 1997 avec François Duval, s’est approché, sans l’avoir voulu, de l’endroit où, pour la pensée, le terrain se dérobe. Faisant état d’une « dette insolvable », envers les autres, envers la vie, il l’étend avec raison à la nature inspirant l’artiste, Cézanne par exemple : « Et je me suis toujours posé cette question : pourquoi peindre indéfiniment la montagne Sainte-Victoire, comme s’il n’avait jamais fini de la rendre ? Au sens esthétique, au sens moral. » Ricœur met le doigt sur un paradoxe : ce qui n’existe pas encore, « la chose à faire », harcèle « les grands artistes » ; ils en éprouvent les éperons. L’interlocuteur est perplexe : « Je ne comprends toujours pas. De quelle dette cherchent-ils à s’acquitter ? » Réponse : « Je ne sais pas. C’est en s’acquittant qu’on crée cette dette. C’est être obligé par ce qu’on est en train de faire. »

Cosmique (ou métaphysique) l’abîme frôlé ! L’Univers nous a fait don de la faculté de témoigner, prononcer un éloge. Créer est façon de le faire.

Plus d’un artiste ne craint pas de souligner qu’il est au service de quelque chose qui le dépasse ; plus d’un avoue être un instrument. Ainsi de Brancusi. Tel peintre, pendant quelque temps, eut pour signature « Hubert Munier, artiste-instrument ».

La dignité de l’instrument, ainsi que sa responsabilité, tiennent beaucoup à son unicité. Il n’est pas remplaçable. L’importation métamorphosante du paysage dans la sphère du verbe ou celle de l’art, c’est une personne, avec son riche bagage intime, qui l’effectue ; l’interprétation, qui introduit à l’universel, est celle d’une subjectivité dont il n’est pas d’autre exemplaire.

De donné, d’anonyme qu’il était, le paysage devient paysage signé. En l’absence même de signature, on reconnaît le monde supplémentaire, le microcosme, auquel le paysage appartient.

D’invisibles fibres relient ce microcosme au macrocosme. Le premier ne laisse pas d’être hommage au second. Si le tableau nous retient en tant que tel, nous n’oublions pas ce qui en a provoqué, voire maintes fois exigé, l’élaboration. Parfois, une remarquable conjonction, de la nature et de l’art, se produit alors. C’est une double présence qu’éprouve le spectateur.

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Ce qui est nous est tendu. Se tend vers nous. Être exposé : il y a, en ce qui est, cette aspiration. Exposé en la lumière de l’esprit. L’énergie créatrice, celle qui a produit phénomènes, êtres et choses, communiquée au témoin, devient impatiente énergie de révélation.

Distinguer, nommer (fonctions éminentes), présenter (transformer le mouvement d’autoprésentation spontané en la présentation expresse par le témoin), interpréter, transfigurer, rassembler (pour faire se rencontrer différences et similitudes – soit faire se connaître la diversité), collectionner, étendre, extrapoler, ce ne sont pas les modes de notre rôle qui manquent. Comprendre en est un autre.

Une science contemplative, cela existe, ainsi que le montre, exemplairement, l’astrophysique. Physis attend la visite de la science perspicace, pénétrante. Deux subtilités se défient et s’unissent. Il y a une science amoureuse.

Une curiosité aussi. Celle qui est anticipation de l’étonnement ; qui ne demande qu’à admirer. Elle est désir de ce dont elle ne sait rien ; ne peut rien imaginer. Elle fait confiance à la Possibilité infinie. La curiosité à son état le plus pur.

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Le temps est venu de la seconde insertion dans l’Univers.

Pour une grande part de l’humanité, la première a pris fin avec l’urbanisation massive, tentaculaire et, plus encore, les changements culturels, les orientations philosophiques prédominantes, les paradigmes actuellement prégnants.

Le vaste qui était en même temps le proche, l’illimité qui nous était familier, qui commençait dès le concret, que l’on tenait par le bout du concret, la coupole, étoilée la nuit, qui nous contenait et que nous avions pour compagne, notre compagne omniprésente, la Totalité a disparu.

Ce que nous avons perdu peut nous être rendu instantanément, enrichi – immensément – de ce que nous savons à présent. Il y a cent ans, nous n’avions aucune idée des dimensions de l’Univers, nous ne savions pas que la métamorphose y était permanente, nous ignorions, c’est le plus important, qu’il avait une histoire, que nous serions en mesure d’écrire le récit relatant la croissance, étape après étape, l’ascension de la complexité, depuis les particules primordiales jusqu’à la pensée consciente.

Le paradoxe est que ce savoir si bien fait pour passionner, enthousiasmer, qui devrait être au centre de notre représentation de ce qui est, imprégner en profondeur notre culture, en est absent. Pour l’essentiel, cette culture est, étourdiment ou délibérément, acosmique.

Les conséquences en sont d’autant plus graves qu’elles s’ajoutent et se mêlent à celles des multiples constructivismes et relativismes. Le donné en général, et le Donné bénéficiant de la majuscule qui revient au Tout, dévalorisés, délaissés, sont devenus objets de proscription, de dénégation. La coalition des déréalismes et de l’acosmisme a eu raison de la présence de l’Univers.

Dans sa suffisance, la pensée humaine ne s’avise pas qu’il s’agit d’une amputation. Elle est trop imbue d’elle-même pour prendre conscience de la terrible atrophie qui la vicie.

Dans l’entreprise de la connaissance, il y a deux parties en présence. Les épistémologies inéquitables privilégient abusivement celle qui porte le regard de l’analyse, au détriment de l’objet étudié. Rien n’est perçu qu’à travers l’homme : selon le cas – vous avez l’embarras du choix ! –, les structures de son intellect, ses univers linguistiques, les contenus conscients ou inconscients de son psychisme, ses classes sociales, les époques de son histoire, ses civilisations. Bref, le regard s’arrête aux dispositifs réfractants. Seuls ces derniers l’intéressent. C’est – dépossession ontologique – comme s’il n’y avait pas de réfracté. (Par exemple, parcourant la montagne, vous avez été mis en garde ; ne vous a-t-on pas dit qu’en fait ce que vous voyez, c’est la montagne vantée par les romantiques ? Qu’avant Rousseau la montagne était « affreuse », etc. Que devrez-vous conclure de ce qu’on vous explique avec force détails ? Que nulle présence ne vous accompagne ? Que vous circulez dans rien ?)

L’homme ne voit plus que de l’homme. Invraisemblable hypermyopie.

L’homme pense, se pense, comme s’il était seul, comme s’il devait son existence à ce qu’on appelait autrefois la génération spontanée. De cet autoenfermement, et de l’évanouissement des repères, qui en est le corollaire, résulte l’autointoxication.

L’homme ne peut avoir de fondement en l’homme, puisqu’il n’est pas né de rien et que ce dont il est issu est toujours là, bel et bien là, et n’a rien d’inactif, interagit avec lui. Le fondement, pour un être fini, se trouve dans ce qui ne l’est pas. Que nous soyons porteurs de la conscience au sein d’un monde immanquablement muet ne nous autorise pas à l’arrogance, à la fatuité prométhéenne. Cette conscience nous a été procurée. Serait-il juste qu’elle nous appartienne sans contrepartie ?

L’actuelle crise de la civilisation, l’abaissement des valeurs, aussi bien dans le domaine moral que dans celui de la création (à laquelle font défaut le souffle et la conviction véritable), un nihilisme cynique, porté au prosélytisme, la confusion et le désarroi des esprits, ne sont que les effets du refus d’une Altérité majeure.

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C’est aujourd’hui (qu’est-ce que cent ans ?) que nous accédons à la connaissance scientifique de l’Univers, soit de sa réalité physique invisible, de son organisation, de ce mouvement qui a conduit de l’infinitésimal aux antilopes, aux colibris et aux humains. Il n’est pas concevable que la philosophie et l’anthropologie continuent à ne pas tenir compte de ce savoir tout neuf, exaltant, plein de séduction. Car le Cosmos est la subtilité même, autant que la vastitude. La pensée ne peut davantage s’obstiner à s’en absenter. Guérissons de notre légèreté. Ce sera guérir en même temps de notre désenchantement. Car il y a un merveilleux objectif. La science ne saurait être en rien l’ennemie de la poésie. Puisque le fonctionnement du monde est poétique. Savoir comment l’arc-en-ciel s’engendre n’en altère pas la magnificence souriante, bien au contraire. Il est temps, il est grand temps qu’ait lieu notre réintégration dans l’environnement illimité.

Notre pensée se doit de partir, dorénavant, de l’immensité subtile. Abyssale, celle-ci n’est pas pour autant séparée de nous ; nous pouvons toucher celle qui nous englobe.

Si nous l’oublions, la perdons de vue, nous ne nous situons plus, nous n’avons plus d’orientation, nous ne sommes nulle part. Si la nature n’est plus le spectacle premier, multiple et cependant un, si nous nous coupons de son afflux, alors nous cessons de bénéficier d’une osmose vitale, irremplaçable ; s’interrompt ce qu’on pourrait appeler la cosmose.

Sans la puissance et le sourire, la variété luxueuse et l’ingéniosité, l’abondance et le raffinement, sans l’alliance de la cohérence (que ne compromettent nullement la turbulence de l’aléatoire et l’apparition incessante du nouveau), de l’ordre donc, et de l’improvisation, sans tout cela qui fait l’exemplarité, la vertu pédagogique, la largesse de la nature, qui dispose d’un immense pouvoir de diffusion dans notre sensibilité, notre imagination, notre esprit, agissant sur nous-mêmes très indirectement, dès lors que nous n’y faisons pas obstacle, à défaut de cette imprégnation ne peut subsister, et donc disparaît, l’inspiration vaste.

Cesse-t-elle, que l’on voit la scène culturelle occupée par une pseudo-création qui n’a rien d’autre à proposer que transgression, dérision, provocation, démolition, sarcasme. Cependant que les déréalismes épistémologiques s’en donnent à cœur joie : nous « constituons » tout ; autrement dit, nous faisons tout, nous ne recevons rien ; corrélativement, nous ne devons rien, nous n’avons d’égards à avoir envers rien ; nous n’avons rien à préserver, pas plus qu’à admirer, chanter, louer. En résulte un ébranlement, entretenu avec complaisance, des idées cardinales, des notions essentielles.

On prend prétexte de la discutabilité des frontières ou de l’absence d’une définition universelle et définitive pour dénier l’idée d’identité (alors qu’en tous domaines s’affirment des identités, ce qui ne doit pas occulter leur étroite interdépendance, ainsi que leur fraternité générale, conséquence de leur commune origine) ou celle de beauté !

La beauté n’est qu’une des formes de l’excellence vers laquelle tend naturellement ce qui est.

Notre goût du travail bien fait, le soin que nous apportons à composer un bouquet, présenter un mets, disposer notre logis, organiser notre jardin, à nous vêtir agréablement même si personne n’est attendu, ce bien-être à bien faire, ne se résument-ils pas en le désir spontané, monté des profondeurs, de faire honneur à ce qui nous a été remis ? Comme si ce qui est ne se concevait pas sans la qualité. Y entre ce qui ressemble à une dignité.

Le sentiment de la beauté ne fait qu’exprimer notre accord avec les dispositions fondamentales du Tout. C’est d’elles que vient l’aspect de ce qui nous entoure, et c’est d’elles aussi dont découle ce qui nous constitue au plus profond. Accord avec ce qu’on pourrait appeler la Provenance universelle. En laquelle la mathématique joue un rôle majeur : le lien puissant, si fréquent, entre la beauté et le nombre le montre bien.

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Bienfaisante est la compagnie de ces fleurs découvertes dans un coin laissé en friche de mon jardin, et qui sont issues de semences apportées par le vent. La gratitude se mêle au contentement que j’en éprouve.

La beauté nous est nécessaire. Nos yeux aiment la rencontrer tout au long du jour. Ils la trouvent dans tel ou tel objet dont les couleurs ont été réunies dans un rapport juste, délicat, dans le couvre-lit, le pichet, le poêlon, la serviette de bain dont nous goûtons les motifs, appréciant de ces derniers l’allure harmonieuse du dessin, les nuances.

Pour preuve de cette aspiration des hommes, la saisie, la capture, le détournement de l’utilitaire par l’esthétique. Point n’est besoin de se rappeler les objets d’apparat, exemptés de tout usage, auxquels se sont complu toutes les civilisations. Considérons les plus quotidiens. Parmi eux, on ne compte plus ceux qui sont passés du domaine pratique à celui que l’on dira poétique. Est-ce que tous ces vases, ces pots, ces cruches, ces coffrets de vannerie, ces flacons que nous conservons, sont gardés parce que nous nous en servons ? Nous ne pensons même plus que nous pourrions être amenés à le faire. Il nous plaît tout simplement de les avoir sous les yeux. D’ailleurs, c’est pour cette raison que nous les avons disposés sur un meuble, une étagère.

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Si a lieu la réinsertion dans le Tout, alors, l’homme cessant d’être prisonnier de l’homme, un changement d’esprit s’opérera, inclinant l’entreprise humaine à se vouloir non dominatrice, non prédatrice, non dilapidatrice, à rompre avec la démesure, un orgueil sans frein ; incitant l’humanité à mettre un terme au massacre du vivant, à n’être plus une espèce criminelle.

En ce qui concerne sa nécessaire assise philosophique, l’écologie prendra en considération la nature étendue. La Physis cosmique ne sera plus passée sous silence. Physis en son entier se trouvera au centre de la réflexion. Ce faisant, l’écologie disposera de la profondeur de champ propice à ses ambitions.

Nous retrouverons notre vraie respiration. Nous n’en jouissons que dans la relation que nous avons avec une Altérité. Plus précisément, que dans un rapport harmonieux avec la Circumaltérité. Que dans l’accueil de sa générosité.

Dans un échange sans calcul.

L’art nous montre la voie. Étant contemplation active, opérative, cocréation, séduction des possibles. (Tandis que la science technologique – qui n’est malfaisante que lorsque, devenue ivre d’elle-même, elle est irresponsable – pratique, elle, leur attraction, leur extraction méthodique.)

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L’homme n’est pas seul. On lui tient compagnie. Un témoin est là. Qui l’entoure. Un témoin de son aventure.

L’assemblée stellaire (c’est elle qui le considère – interrogativement – autant que, lui, la considère) attend de l’homme qu’il joue un rôle.

Par son mutisme même, l’Univers s’adresse à nous. Invitation, son silence. (C’est à nous qu’il revient de tenter de l’élucider, énoncer.)

La Question nous accompagne, circulairement. Nous presse. La Question est une présence.

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En pensée, tenons la chaîne immense par ses deux bouts, celui de l’impalpable physique, là où la réalité semble bien près de se confondre avec son essence mathématique, et celui de l’immédiateté tangible. Attachons à ce que nous livrent nos sens, l’amont subtil, même lorsque nous n’avons des lois que la connaissance la plus succincte. Ayons, grâce à cette conjonction qui peut devenir habituelle, jouissance accrue du visible.

Voyons, aussi, en esprit. Assistons, mentalement, au prodige : croissance et épanouissement du cristal.

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Quel est notre rôle ? De quoi pouvons-nous faire présent ? Notre fonction se précisera. Posons ces quelques verbes, à titre de premiers jalons :

Penser la diversité. (Elle n’est pas le vrac ; elle n’a tout son prix que lorsqu’on la regarde comme issue de la Provenance unique.) Penser l’Unité.

Distinguer ; pour aussitôt relier.

Désigner, célébrer.

Cocréer.

Circuler dans les parages de l’Énigme. Au plus près. (Ce que font, à leur façon, les astrophysiciens.) En ses abords mêmes, la fréquenter. Oser des considérations sur elle. Ne pas laisser de la frôler. De nous adresser à elle.

Risquer des hypothèses à son sujet, c’est nous entretenir avec l’Énigme.

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Avisons-nous de ceci : le Nombre se manifeste à nous. Et avec quel luxe, quelle éloquence, dans le cas magique des fractales !

L’algorithme introduit dans la machine informatique alors éclôt superbement. La courbe qui se trace sur l’écran de l’ordinateur, déroule ses ramifications d’une prolixité, volubilité, inouïe ! Leur profusion vertigineuse est à faire pâlir de jalousie les dessinateurs d’ornements les plus accomplis. Ses vrilles inlassables, intarissables, plongent vers l’infini. Qu’est-elle ? Sinon, dans le sensible, sous nos yeux, la manifestation de l’équation ?

Semblablement, dirigeant la vie cosmique, les faits et gestes de Physis, commandant les phénomènes que nous observons, opère un logiciel sublime.

n o t e s

Dans les lignes qui précèdent, est poursuivie la réflexion entreprise dans Retrouver l’Océan (éditions du Murmure, Dijon, 2006) et Ils ont décidé que l’univers ne les concernait pas (Klincksieck, Paris, 2012). Plusieurs des idées exprimées ici ont été reprises de ces livres. Tantôt elles ont donné lieu à des développements inédits, tantôt, au contraire, je me suis contenté de les résumer. Le présent texte est une synthèse de thèmes traités dans mes écrits antérieurs et de thèmes nouveaux. Ceux qui m’ont lu précédemment auront relevé d’inévitables répétitions ; qu’ils veulent bien me les pardonner.

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— L’enseignement de la nature

On n’a pas manqué de me reprocher d’idéaliser la nature. Malgré cela, toutefois, je n’ai pas changé d’avis à son sujet.

La destruction (qui est le fait de l’eau, du vent, de la lave, des séismes, de la foudre) n’est pas le mal ; la dévoration des espèces entre elles n’est pas le mal, l’animal ne tuant pas plus que de besoin. Dans son comportement, bien rares sont les traits que l’on pourrait considérer comme précurseurs de notre cruauté perverse. (Les duellistes s’épargnent en général.)

— L’acosmisme et le nihilisme contemporains, la décivilisation (notamment dans le domaine culturel) ; le surprenant « réglage » du rapport numérique entre les constantes physiques fondamentales – à défaut duquel aucune entité ne se serait constituée ; la synonymie d’univers et de divers ; le réenchantement et la proposition d’une philocosmie (simple ou élargie) ; la réconciliation et la réunion du sensible et de l’intelligible : le sujet de Ils ont décidé.

— Les déréalismes

Ce livre, ainsi que Retrouver l’Océan, s’emploient à les récuser.

— La biomimétique

L’exposition « En Vie, aux frontières du design » présentée à l’Espace Fondation EDF (à Paris, 6 rue Récamier) du 26 avril au 1er septembre 2013, en proposait de nombreux exemples. La prospective, l’anticipation hardie, y tenaient une grande place. Le visiteur était partagé entre l’intérêt le plus vif et l’inquiétude que faisaient naître en lui l’esprit prométhéen de la recherche et l’ivresse d’une manipulation à laquelle il ne semble pas y avoir de limites. Il n’était pas sans éprouver un vertige.

Certains ne se proposent-ils pas de « créer de nouveaux organismes hybrides » qui combineront « le vivant (biologique) avec le non-vivant (électronique et chimique) » ? Ainsi que d’élaborer « une nouvelle nature façonnée par les humains » ?

— L’autoprésentation

C’est par ce mot que Jacques Dewitte a traduit l’allemand Selbsdarstellung, notamment dans « La donation première de l’apparence. De l’anti-utilitarisme dans le monde animal selon Portmann », article paru dans le n° 1 de la Revue du MAUSS semestrielle (1er semestre 1983). J’ai repris ce mot pour désigner une notion très ancienne dans mes écrits.

— L’eau

La plupart des autres corps diminuent de volume quand ils passent de l’état liquide à l’état solide. L’eau fait l’inverse, entre autres particularités dont il y a plutôt lieu de se féliciter.

— L’interrogation de Paul Ricœur

Son entretien avec François Duval qui a eu lieu en 1997 était resté inédit jusqu’à sa publication par Philosophie Magazine dans son n° 67, en mars 2013.

— L’obligation du témoin

Je me suis efforcé de la mettre en lumière dans « Le propagandiste du possible », paru dans La Nouvelle Revue française n° 145 (janvier 1965) et repris dans la Revue du MAUSS semestrielle n° 12 (2e semestre 1993), ainsi que dans le chapitre de Ils ont décidé intitulé « Faire part (Montée vers la parole) ».

— Témoigner par la création picturale

Claude Monet, dans une lettre à Bazille : « Tous les jours, je découvre des choses toujours plus belles ; c’est à devenir fou, tellement j’ai envie de tout faire : la tête m’en pète !… »

Le même Monet, à l’approche de sa mort, confie à Georges Clémenceau : « Vous savez, je n’ai fait que regarder ce que m’a montré l’univers, pour en rendre témoignage avec mon pinceau. »

De lui, aussi : « Je cherche une beauté, une beauté absolue, et un miroir tendu à la beauté du monde. »

De Gainsborough : « C’est le Suffolk qui fit de moi un peintre. »

— Le transfert dans l’iconosphère

À propos d’un sureau en fleur qui l’a fasciné, le peintre Pierre Dubrunquez parle de la nécessité, qu’il a éprouvée, de faire qu’advienne « un sureau de peinture ». Dans le buisson qui l’émerveillait, il percevait une « attente », l’attente de cette métamorphose.

— Le rétablissement du donné dans ses droits du (réponse au contemporain « déni du déjà-là », pour reprendre l’expression de Jacques Dewitte)

Du poète Pierre Dhainaut : « Rétablir dans leur droit d’antériorité les vanneaux, les phalènes, les samares… Leur offrir l’hospitalité, les faire apparaître, le poème ne perdrait rien à se rendre vers eux. » (La Parole qui vient en nos paroles, édité à L’herbe qui tremble, en 2013).

De Michael Edwards : « La supériorité du ce qui est sur le je suis ». (Le Bonheur d’être ici, paru en 2011 chez Fayard.)

— Le remerciement fervent du témoin, sa gratitude

Louis-Paul Guigues, pour qui « il est bon d’éprouver toute la gratitude dont on est capable et de la remonter de son cœur tel un seau débordant et de l’offrir », précise, dans Labyrinthes (recueil de récits publié aux éditions Ryôan-ji en 1987) : « Sans gratitude, l’homme est seul, non seulement séparé des autres hommes, mais séparé de l’univers. » De la même veine : « Cet élan de reconnaissance qui s’empare de moi pour les choses belles et qui dilatent mon cœur » ; « Chanter, c’est se donner ».

L’œuvre de Guigues, en son entier, peut être lue comme une antithèse à l’acosmisme : dans son premier récit, publié en 1947, il écrit : « Tant il est vrai que le Cosmos est notre préoccupation constante comme pourrait l’être pour le globule rouge le corps humain qui le contient. »

— La double présence de la nature et de l’art

J’ai évoqué à son sujet le parc du château de Versailles, avec son Grand Canal. En ce qui concerne la peinture, j’aime à citer, à titre d’exemples, les couchers de soleil de cet artiste si singulier qu’est Félix Vallotton et, parmi les œuvres contemporaines, celles de Yasse Tabuchi, de Jean Bouvier, de Jean-Marc Ehanno et de Michèle Iznardo, où se produit une telle conjonction. L’art y est d’autant plus manifeste que ces œuvres sont fort éloignées de la figuration classique ; en dépit de quoi la nature y est bel et bien, elle également, présente. La conjonction devient paradoxale dans le cas des travaux de Roger Blaquière, puisque ce sont des compositions en tout ou partie ornementales qu’imprègne alors la présence cosmique. Celle-ci s’impose à ce qui, pourtant, n’est pas sans s’apparenter à un décor. Au huis clos protecteur de l’artifice qui était érigé contre le dehors.

— Le cas de la personne vêtue

Remarquable, ici, la conjonction, puisque les deux ensemble, la nature et l’art, sont physiquement présents. Dans une évidence qui, parfois, est quasi magique.

(Dans divers écrits – par exemple, Sur toi l’or de la nuit, paru en 1989 au Temps qu’il fait –, j’ai proposé une phénoménologie poétique du vêtement.)

— Est-il possible de percevoir, en littérature, la double présence ?

Oui. Penser aux allitérations.

— Les possibles

Commentant des textes littéraires dans Le Bonheur d’être ici, Michael Edwards utilise cette notion. L’art ne nous apporte-t-il pas « ce qui pourrait être », nous fait-il remarquer, citant le « what might be » de Philip Sidney ?

De même, il est si sensible au miracle de la « double présence » qu’il s’en faut de très peu qu’il use de ce binôme verbal. Il en propose de précieux exemples : tel, pris dans une œuvre de Haendel où la flute imite le rossignol, où dialoguent le chanteur et l’oiseau (« bonheur d’être ici dans la musique et ici parmi les présences de la nature ») ; tel autre qui est ce paysage urbain qui, pour centre, a la Seine et le pont des Arts.

— La collaboration prend les formes les plus diverses

Transformation, dont l’exemple qui vient en premier à l’esprit est l’art culinaire : elle peut aller jusqu’à la création de substances nouvelles (le chocolat, dans le domaine alimentaire ; le ciré, dans le vestimentaire).

Complément : s’agissant de grandes étendues monochromes – ce tremplin propice pour l’esprit qu’appelle l’infini –, la nature, à nos yeux, étend le ciel, la neige, le sable des déserts et ces prairies de montagne au printemps que couvre une seule espèce de fleur. Maintenant, si nous nous tournons vers l’initiative humaine, de quoi, à cet égard, le regard contemplatif peut-il lui être redevable ? Une réponse, je l’ai vue dans deux étendues voisines, l’une d’un jaune éclatant, l’autre du plus beau brun. Vastes à souhait, c’était un champ de colza que jouxtait une pièce de terre fraîchement labourée.

Autre réponse : l’étoffe.

— La collaboration et l’appréciation inéquitable des contributions

On entend trop souvent dire : « Mais la nature, cher ami, elle n’existe plus ! Quelle campagne n’a pas été façonnée par l’homme ? Même la montagne l’a été par les activités forestière et pastorale. » Réplique de Jean-Loup Trassard, écrivain qui fut aussi exploitant agricole : « Les arbres de nos haies ne sont pas en plastique ! »

— Le dévouement à l’impersonnel, ce méconnu

Celui, par exemple, de l’instrumentiste qui ne pourrait pas ne pas se sentir comme étant au service d’œuvres qu’il vénère. Quotidiennement, dans nombre de cas, c’est lui qui nous porte à bien faire.

— L’identité (dans la nature aussi bien que dans les différents domaines anthropiques, en sorte que langues, cités, créations théâtrales, artistiques, ou d’autres entités, sont concernées)

J’ai proposé, pour la mettre en évidence, le concept d’œuvre ou d’édifice.

— Objectivité, difficilement contestable, de telles identités végétales

Si la plante appelée orobanche du thym est ainsi désignée, c’est parce qu’elle parasite Thymus polytrichus et nulle autre espèce ! Même spécialisation rigoureuse observable chez l’orobanche du lierre, l’orobanche du genêt, etc.

— Surprise (de rencontres inattendues)

Elle m’a été causée par la lecture, passionnante, d’un livre paru récemment (chez François Bourin éditeur) : il s’agit de La Puissance du simulacre dû à la plume de Jean-François Mattéi. (Son sous-titre n’est pas sans importance : Dans les pas de Platon.) Développant des thèses parentes de celles que je propose, l’auteur les étend, il y fallait une grande hardiesse, aux mondes que fait advenir l’informatique.

Après avoir écrit (en commentant, donc, Platon) : « L’intelligible pénètre le sensible, non pas sous la forme d’impulsions corpusculaires, mais sous la forme d’impulsions mathématiques », il va jusqu’à dire : « Le monde virtuel n’est que la manifestation et la gloire du “monde réel”. Et ce monde réel, dans lequel nous vivons, n’est autre que ce monde intelligible par lequel nous pensons et qui donne, plus encore que nos phantasmes, un sens à notre vie ».

Certes, on n’est pas obligé de suivre Jean-François Mattéi point par point, mais il est sûr qu’il faut lui savoir gré d’avoir apporté une fort puissante clarté sur un sujet immense.

— Le sensible, l’invisible physique, le cosmique

J’écrivais, dans Ils ont décidé : « Le cosmique n’est pas l’ennemi du sensible – un sensible disqualifié depuis longtemps aux yeux de ceux pour qui il n’est qu’illusion, et maintenant concurrencé effrontément par le virtuel.

« Cosmique et concret sont solidaires.

« Seul le cosmique peut sauver le sensible. »

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La relation entre l’art et le Cosmos est dans Innombrables sont les voies le fil conducteur. Ce texte, paru dans le n° 40 de la Revue du MAUSS (octobre 2012), se trouve reproduit, avec des illustrations, sur le site web <www.journaldumauss.net/spip.php?art...> .

// Article publié le 15 février 2014 Pour citer cet article : Henri Raynal, « L’émulation originelle ou L’attente », Revue du MAUSS permanente, 15 février 2014 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?L-emulation-originelle-ou-L
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