L’éclipse du savoir

2008, Allia, 137 p, 6, 10 €.

La recension d’Alain Caillé est tirée du n°31 de La Revue du Mauss, L’homme est-il un animal sympathique ?

« Je n’ai pas d’objection à ce que vous pensiez lentement. J’en ai à ce que vous publiiez plus vite que vous ne pensez », écrit Paul Audi, cité en exergue de ce livre dont la lecture s’impose à tous ceux qui sont persuadés que « l’idée de l’université comme lieu de questionnement libre » (p. 24) est plus que menacée, peut-être déjà à peu près définitivement morte et enterrée. Non que la lecture en soit totalement aisée ou toujours parfaitement convaincante. L’auteur (ou l’éditeur ?) a rassemblé une série de petites conférences sans trop se soucier d’éviter les redites ou les contradictions au moins apparentes. Ce qui est clair, c’est que plus personne n’accorde d’importance ni aux « humanités » ni à la théorie (p. 110 sq.). L. Waters écrit ainsi très justement que « le bruit s’est aujourd’hui répandu dans le monde universitaire que les idées doivent être évitées. La critique la plus dévastatrice que l’on puisse adresser à un chercheur est qu’il a de « grandes idées ». Les pages les plus intéressantes du livre sont sans doute celles que Waters consacre au théoricien décontructionniste, forcément déconstructionniste, de la critique littéraire, Stanley Fish, qui soutient clairement et cyniquement que tout ayant déjà été dit et que rien de pertinent ne pouvant plus être énoncé en dehors de champs de spécialisation de plus en plus resserrés, les jeunes gens doivent faire profil bas et renoncer à tout espoir de s’égaler aux grands anciens. En un mot, « la théorie est un projet impossible qui n’a aucune chance de succès » (cité p. 117). Plus généralement, partout, dans le domaine des humanités et des sciences humaines et sociales on assiste au triomphe du règne de l’insignifiance si bien annoncé par C. Castoriadis.

La question toutefois est de savoir pourquoi. L. Waters est bien placé pour porter sur la situation un diagnostic éclairé puisqu’il est un des principaux responsables des Presses universitaires d’Harvard. Mais, peut-être parce que l’ouvrage est composé de textes écrits à des périodes différentes, les réponses proposées peuvent semble étonnamment opposées. Au début L.Waters nous explique que cette montée de l’insignifiance est due à l’explosion du nombre de livres publiés et cela en raison des subventions étatiques aux bibliothèques. Par exemple, en 1980, les presses de Cambridge et celles d’Oxford publiaient respectivement 543 et 802 titres par an, et, en 2000, 2376 et 2250. Il y a là un équivalent des bulles spéculatives sur le marché financier et hypothécaire. Plus personne ne peut lire sérieusement une telle production qui aboutit à noyer les bons livres sous le flot écrasant des mauvais (p. 32). Qui, d’ailleurs, ne se vendent pas. Dans le secteur des Humanités, les ventes moyennes sont ainsi passées aux États-Unis en 30 ans de 1250 exemplaires à 275. Mais la frénésie productiviste s’est déplacée des livres aux revues, à telle enseigne que là où au début de son livre L. Waters se plaignait du trop plein de livres, il déplore ensuite le fait que les bibliothèques universitaires s’y intéressent de moins en moins et se retrouvent contraintes d’acheter les revues reconnues (classées A) que les éditeurs leur vendent à prix d’or. C’est ainsi par exemple que là où en 1980, 65% du budget des bibliothèques de l’université de Californie allaient aux livres et 35% aux revues, « à présent, en 2003, c’est 20% pour les livres et 80% pour les revues. Les bibliothécaires, conclut l’auteur, ont été incapables de protéger les budgets consacrés aux livres des éditeurs commerciaux rapaces qui les escroquent avec leurs revues ».

On sait que désormais en France, dans les systèmes d’évaluation des chercheurs et universitaires, de plus en plus mécanisés et procéduralisés, l’écriture d’un livre n’est plus guère considérée comme un facteur positif, quand elle n’est pas tenue pour un signe d’archaïsme ou d’amateurisme coupable. Sur les raisons de ces évolutions, L. Waters nous suggère quelques éléments d’explication qu’il faudrait sans doute systématiser davantage pour mieux comprendre la logique d’ensemble. Ce qui donnerait à peu près l’enchaînement suivant : l’augmentation massive du nombre des universitaires a entraîné une certaine prolétarisation et parfois même lumpenprolétarisation du corps et une pression de plus en plus forte à la publication à tout prix (le fameux publish or perish) pour tenter de sortir de l’anonymat. D’où une surproduction de livres de plus en plus illisibles quantitativement et qualitativement. Les lieux de légitimation se déplacent alors des livres aux articles publiés dans des revues elles-mêmes de plus en plus hiérarchisées et dont le commerce s’avère de plus en plus lucratif pour les grands éditeurs anglo-saxons qui tiennent le haut du pavé et imposent la nouvelle norme auto-renforçante à travers l’évaluation automatique par les moteurs de recherche (cf. googlescholar) qui aboutissent aussi à conforter la place éminente des universités anglo-saxonnes dans le classement de Changaï. Dès lors c’est le sauve qui peut généralisé. Plus personne n’ayant le temps de lire quoi que ce soit, et ne sachant d’ailleurs plus quoi lire, les bureaucraties affolées tentant à tout prix d’augmenter la cote automatique des établissements d’enseignement supérieur et de recherche dont ils ont la gestion en charge, le système tend vers la folie absolue du procéduralisme intégral dans lequel tout le monde se décharge de la responsabilité d’avoir à lire et à énoncer un jugement sur les collègues en abandonnant cette tâche à l’informatique. Ce qui disparaît dans l’affaire, c’est la responsabilité d’avoir à penser, c’est à dire de mettre en rapport ce qu’on sait et découvre dans son champ de connaissances particulier avec d’autres champs. Avec la vie. Mais beaucoup de ces choses avaient déjà été annoncées et analysées beaucoup plus en profondeur par Michel Freitag dans son livre Le naufrage de l’université (Ed. la Découverte/MAUSS) [1].


Le commentaire qui suit de Keith Hart est tiré de l’un de ses livres, The Hit Man’s Dilemma, publié dans la collection alors anglaise prickly- paradigm

In Enemies of Promise : publishing, perishing and the eclipse of scholarship (Prickly Paradigm pamphlet No. 15, 2004), Lindsay Waters, humanities editor for Harvard University Press, claims that the current explosion of academic publishing is a bubble as certain to burst as the dot com boom. His essay is a warning to academics, in the face of the corporate takeover of the university,

« ….to preserve and protect the independence of their activities, before the market becomes our prison and the value of the book becomes undermined…. We scholars and publishers have allowed the moneychangers into the temple. We need to restrict their activities, because we cannot kick them out the way Jesus did (since) many universities are, in significant part, financial holding operations…. The commercialization of higher education has caused innovation in the humanities to come to a standstill. »

Publishing, he says, has become more concerned with quantity than quality and « the drive to mechanize the university has proved lethal over the last three decades. » To save the book from the onslaught of money and machines, « we must get back to square one – by asking why anyone would want to speak, write or publish in the first place. » Waters’ jeremiad for the humanities is based on sound evidence, but his analysis of the reasons for their decline puts the blame on money and machines, so that his call for resistance to university administrations has no practical basis in contemporary social and technical conditions. Getting « back to square one » is not usually a viable option for most of us. If we want to promote humanism, we should ask what historical conditions make our initiative possible and why we in particular might succeed.

In 1993 Anna Grimshaw and I published a pamphlet, Anthropology and the Crisis of the Intellectuals, to launch Prickly Paradigm’s precursor imprint. We tried to locate anthropology’s compromised relationship to academic bureaucracy in the crisis facing modern intellectuals, as identified by C.L.R. James in American Civilization (1993 [1950]). We were barely aware of the internet going public in the same year nor of its imminent transformation by the World Wide Web. We held that intellectual practice should be integrated more closely with social life, given their increasing separation by academic bureaucracy. This escape from the ivory tower to join the people where they live was the inspiration for modern anthropology. But it had been negated by the expansion of the universities after 1945 and by the political pressures exerted on British academics in particular since the 1980s.

Edward Said, in The Intellectual as Exile, his BBC Reith lectures of 1992, without ever mentioning anthropology, made claims for intellectuals that could be taken as a metaphor for the discipline. He emphasized the creative possibilities in migration and marginality, of being an awkward outsider who crosses boundaries, questions certainties, a figure at once involved and detached. Narrow professionalism poses an immense threat to academic life. Specialization, concern with disciplinary boundaries and expert knowledge lead to a suspension of critical enquiry and ultimately a drift towards legitimating power. The exile and the amateur might combine to inject new radicalism into a jaded professionalism. Said credited James with being an intellectual of the kind he advocated, but James placed intellectuals within the contradictions of modern society, in a historical process that had aligned them with power and made them increasingly at odds with the people. Said generalized from his own personal trajectory, but his blind spot was politics. He failed to identify the political forces that had transformed intellectual life from being free individual creativity into serving the specialized needs of bureaucracy. The issue, now that the Cold War had recently ended, was whether those intellectuals who chose to reject bureaucratic conformity would have significant social forces at their back or would be condemned to fruitless isolation. This issue takes on a new resonance after September 11th.

For James there was a growing conflict between the concentration of power at the top of society and the aspirations of people everywhere for democracy to be extended into all areas of their lives. This conflict was most advanced in America. The struggle was for civilization or barbarism, for individual freedom within new and expanded conceptions of social life (democracy) or a fragmented and repressed subjectivity stifled by coercive bureaucracies (totalitarianism). The intellectuals were caught between the expansion of bureaucracy and the growing power and presence of people as a force in world society. Unable to recognize that people’s lives mattered more than their own ideas, they oscillated between an introspective individualism (psychoanalysis) and service to the ruling powers, whether of the right (fascism) or left (Stalinism). As a result, the traditional role of the intellectual as an independent witness and critic standing unequivocally for truth had been seriously compromised. The absorption of the bulk of intellectuals as wage slaves and pensioners of bureaucracy not only removed their independence but separated their specialized activities from social life.

The solution to our problems cannot be found in increased specialization, in the discovery of new areas of social life to colonize with the aid of old professional paradigms or a return to literary scholarship disguised as a new dialogical form. It requires new patterns of social engagement extending beyond the universities to the widest reaches of world society. This in turn depends on placing ourselves in a position first of acknowledging how people everywhere are pushing back the boundaries of the old society and second of being open to universality, most versions of which have been driven underground by national capitalism and would be buried forever if the present corporate privatization of the cultural commons as intellectual property is allowed to succeed.

The academic tradition has been one of open access to published information with full citation of sources, allowing readers to follow the scholar’s tracks for their own purposes. The Open Source software movement is based on similar principles. Individual competition for the glory of discovery has usually been moderated in academia by a culture of informal sharing that takes in teacher-student interaction, seminars, conferences and collegial relations. The recent expansion of academic bureaucracy has accentuated the objectification of thought as a marker of status and reward. Ideas have become commodities to be possessed individually, traded and stolen. The current panic over plagiarism, especially by students, is one result of the contradiction between exclusive private property and a human conversation now reproduced digitally. An intensified focus on the formal abstraction of performance has led to the academic labor market being driven by the empty measures of print production that Lindsay Waters rightly denigrates. Subjective contributions, such as the qualities that mark a good teacher, inevitably carry much less weight.

And so the academic intellectuals, who might have offered a critique of the corporate takeover of the universities, find themselves instead drawn into a vicious variant of the privatization of ideas. In the process, much that was valuable in academic life has been lost. The university is already looking like an endangered species of institution as a result. Perhaps it was too closely yoked to that alliance between governments and corporations that drove national capitalism in its heyday. Universities may survive the social forces transforming the contemporary world in name and material form, but the content of what goes on within them will soon be unrecognizable as that medieval guild tradition that the twentieth century made its own.

I endorse Lindsay Waters’ call for a humanist revival. Something must be done to reinstate human personality in our common understanding of how the world works. But this should be through the medium of money, markets and machines, not despite them. Friedrich Engels once wrote a polemic against the likes of William Morris called Socialism, Utopian and Scientific. Socialists were « utopian » when their slogan was « stop the world, I want to get off, » when they dreamed of escaping from industrial capitalism into an earlier, simpler age. They were « scientific » when, like the Marxists, they aspired to understand contemporary economic history and take it in a more democratic direction. Then, as now, society was becoming coordinated more rapidly and effectively at the top than the bottom. In my recent book on money (The Memory Bank, 2000), my first idea was that the cheapening of information transfers as a result of the digital revolution might allow the impersonal economy of the twentieth century to be « repersonalized, » by attaching more information to individual transactions and potentially granting individuals greater control over work, consumption and credit. But it did not take me long to realize that a fully personal economy would return us all to the world of gangsters, both medieval and modern. We need new impersonal norms capable of standardizing social interactions where the nation-state can no longer reach – law, money, education, technology – the list is endless. So our task is not to replace impersonal society with personal life, but to discover new ways of combining them.

Prof. Keith Hart

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// Article publié le 26 juin 2008 Pour citer cet article : Alain Caillé, Keith Hart, « L’éclipse du savoir », Revue du MAUSS permanente, 26 juin 2008 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?L-eclipse-du-savoir
Notes

[1La lecture de ces ouvrages peut-être complétée, pour aboutir à un diagnostic plus fin et nuancé, par la lecture du petit livre, très synthétique, clair et informé, de Musselin Christine, Les universitaires, 2008, Repères, La Découverte.

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