L’anthropologie à l’épreuve de la mondialisation

L’Harmattan, 2007, 298 p., 25.50 €

Un livre ambitieux quant à son programme : l’auteur s’y propose d’affronter la « question de l’homme » en croisant deux champs disciplinaires, deux manières d’envelopper cette question, l’anthropologie comme discipline théorique et empirique, degré supérieur de l’ethnologie, et la philosophie comme réflexion fondamentale sur la condition humaine. Le projet ne consiste pas à rapporter des pièces de l’une à l’autre, mais de faire se rencontrer deux champs lointains quand à leurs perspectives d’analyse, dont le rapprochement est en fait assez rare. Il est heureux que C. Galibert choisisse de mener de front les deux, en prenant leur part aussi bien aux écrits anthropologiques qu’aux théories philosophiques, tout en s’appuyant sur son expérience d’ethnologue [1].

Qu’est-ce donc que cette « question de l’homme » ? Il s’agit d’abord d’une interrogation sur ce qu’est l’homme. Mais encore ? Pour Galibert, l’idée n’est pas de constituer une essence de l’homme, une identité par devers les cultures, mais de concevoir comment l’homme se rapporte à lui-même en tant qu’il est autre. La considération de l’altérité apparaît ainsi comme le lieu conceptuel permettant de reconsidérer l’ambition anthropologique de fond.

Un long chemin aura été nécessaire, quelques détours même, pour qu’advienne cette pensée de l’altérité comme fondement de l’homme aussi bien dans la philosophie que, plus largement, dans l’imaginaire occidental. Pourtant, considérer l’altérité au sein de l’humanité devient impératif pour qui, anthropologue, doit regarder toute société, y compris la sienne, comme étrangère, aussi bien que pour le philosophe amené à voir en Autrui autre chose qu’un complément du Sujet : la condition même de son existence en tant que Sujet.

Aucun relativisme dans les thèses de C. Galibert : il ne s’agit pas de se contenter de reconnaître la pluralité des identités humaines, ni de constater l’impossibilité d’une rencontre avec l’Autre (l’Etranger, Autrui). Ce qui est visé, c’est l’anthropologie comme « rencontre de deux sens altéritaires l’un à l’autre » (p. 58), qui part du principe que « l’homme, c’est l’autre homme » (p.88), qui « accorde à l’autre le statut d’autre du moi considéré non comme objet mais comme sujet, à l’homme le statut d’autre homme, en tant que notre relation est non réductible ni totalisable ni identifiable, mais coexistante, alter ego et ego alter  » (p. 131).

Dans cette perspective, il ne s’agit pas d’identifier l’ « homme », en le découpant en genres et espèces, mais de se mettre en situation de rencontrer tout homme, y compris celui qui est objet d’un savoir anthropologique, comme autre sujet, c’est-à-dire comme source de son propre devenir. « Car la question de l’homme n’est pas, malgré Kant, “Qu’est-ce que l’homme ?”, mais “Comment vivre ?” Et cela entraîne alors la question : comment faire de l’anthropologie ? C’est-à-dire comment faire de l’anthropologie une activité en cohérence avec la poïesis humaine : une activité qui, par l’étude des actions, discours et raisonnements humains, permette d’appréhender la façon (les façons) qu’ont les hommes de s’inventer –l’investigation de la fabrication de l’homme par l’homme, l’étude de l’humain – l’anthropopoiesis. » (p. 259)

Dans l’ouvrage de C. Galibert, les questions de l’ethnologie et de la philosophie résonnent de concert à partir de cette seule perspective. Ceci dit, les rôles sont assez tranchés et on devine bien vite qui a la baguette. En effet, l’ouvrage propose le plus souvent une retraduction des questions de l’anthropologie dans le langage philosophique, plus particulièrement d’une certaine philosophie, où Heidegger et Levinas figurent comme têtes de pont. Certes, ce n’est pas rien de proposer à l’anthropologie de quoi améliorer sa manière de penser des problèmes qui lui sont fondamentaux. Toutefois, on peut se demander si la perspective altruiste (dans un sens phénoménologique et non éthique) apporte véritablement quelque chose à l’ethnologie et à l’anthropologie.

C’est que la manière dont Autrui est pensé comme sujet philosophique, dans la filiation de Husserl, manque peut-être le défi proposé depuis un certain temps par les sciences de l’homme, qui consiste à penser non pas l’Homme mais les hommes, à concevoir l’humanité non pas dans l’unité du concept (que ce soit le Sujet, Autrui, la Culture…) mais à travers la multiplicité par laquelle les hommes se rapportent les uns aux autres, dans la dynamique concrète de leurs paroles, de leurs échanges, de leurs institutions.

Alors, certes, cet ouvrage s’efforce de dresser un pont entre les deux champs disciplinaires, mais il y a tout à craindre que cette construction ne suffise pas à asseoir une perspective commune de travail entre philosophie et sciences humaines. Nous aurions pu nous attendre à une véritable confrontation de deux savoirs devenus pour une grande part étrangers l’un à l’autre. Ce ne semble pas être le cas dans l’ouvrage de Galibert : la philosophie, qui trouve dans l’anthropologie empirique de quoi étendre son champ de signification, ne se mesure jamais véritablement aux questions proposées par cette science de l’homme.

Ainsi, la conception du rapport de soi (le Sujet, l’homme occidental) à l’autre (l’alter ego, l’Etranger) manquera certainement de consistance pour le lecteur, parce que ce rapport apparaît trop souvent de façon abstraite, purifiée, éthérée, alors même que l’analyse des manières de se rapporter à l’autre, de manière dynamique, par de multiples prestations (de biens, de signes, de promesses…) aurait mérité d’être développée. En faisant bien plus qu’illustrer le propos, elle l’aurait concrétisé, elle l’aurait fait parler comme jamais.

C’est sur ce plan qu’on aurait aimé voir traitée la question de la mondialisation marchande, quasiment absente de l’ouvrage. En transformant progressivement le sens que chacun accorde aux biens et aux symboles qui circulent entre les hommes, la marchandisation du monde apparait pourtant comme la principale modification du rapport que les hommes entretiennent les uns avec les autres, qui les rapprochent en tant qu’agents économiques et les éloignent en tant que Sujets, en tant qu’alter ego.

L’ouvrage de Galibert fait se rencontrer des champs théoriques généralement étrangers les uns aux autres et il ouvre quelques chemins de pensée, mais le lecteur pourra en ressortir d’autant plus déçu que ce qu’il a entr’aperçu, à savoir le projet d’une théorie de l’homme au croisement entre philosophie et anthropologie, manque encore de consistance. Un livre, en tout cas, dont on gardera au moins le programme et les promesses, l’ambition et l’envie !

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// Article publié le 20 avril 2007 Pour citer cet article : Fabien Robertson, « L’anthropologie à l’épreuve de la mondialisation », Revue du MAUSS permanente, 20 avril 2007 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?L-anthropologie-a-l-epreuve-de-la
Notes

[1Cf. La Corse, une île et le monde, PUF, 2004 et Guide non touristique d’un village corse : Sarrola-Carcopino, Albiana, 2004.

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