Hommages à François Fourquet

François a été un des soixante-quatre signataires du Manifeste convivialiste. Il a accompagné cette aventure dès ses débuts. Tous les convivialistes qui l’ont connu se souviennent de sa passion intellectuelle et de son exceptionnel sens de l’ouverture aux autres. Attitude convivialiste par excellence à laquelle tous veulent rendre hommage. Mais tous, également veulent souligner leur dette intellectuelle vis-à-vis de François. À chacun d’entre nous, et notamment depuis son premier grand livre, Les comptes de la puissance, il a fait découvrir des thèses, des manières d’écrire et de chercher, une forme de pensée inédites. Pour tous il aura été un passeur.

Ce que je dis là au nom des convivialistes doit l’être tout autant au nom de La Revue du MAUSS dans laquelle il a si souvent écrit depuis 1989 (’Economie et pouvoir’)et à laquelle il a puissamment contribué. À la fois par sa présence toujours marquante, par ses interventions dans lesquelles il se mettait en jeu, en cause et en question personnellement à chaque fois. Mais aussi parce qu’Il en a été le très efficace trésorier durant une bonne dizaine d’années, ce qui était d’autant plus méritoire que, participant activement à de nombreux cercles, il ne se réclamait pas plus du MAUSS que ça, mais appréciait la liberté de débat qui y régnait (et y règne toujours...) et souhaitait y contribuer. Il y a trois semaines encore, il nous adressait un long texte, ’Totalitarisme et religion dans l’histoire de l’Europe’ dans lequel il synthétisait une part de l’énorme travail d’histoire du monde (et/ou de la mondialisation) qu’il menait depuis une dizaine d’années (suite à une commande de Pascal Combemale en vue d’un grand Repères à La Découverte).

Bonne route vers l’au-delà, ou où que ce soit, Cher François, avec l’amitié de tous les Maussiens qui l’ont croisé (notamment à La Briantais) et des convivialistes

Alain Caillé, au nom des convivialistes et des Maussiens

Hommages des Maussiens 

Pascal Combemale :

J’ai fait la connaissance de François Fourquet au début des années 1980, alors qu’il venait d’accéder à la notoriété académique en tant qu’auteur d’un ouvrage qui restera probablement unique en son genre :Les Comptes de la puissance : histoire de la comptabilité nationale et du Plan, éditions Recherches (1980). Se saisissant d’un objet a priori technique et soporifique, la création du système français de comptabilité nationale, alors au service d’une planification inspirée par une idéologie modernisatrice et industrialiste, il mettait en scène, par le montage d’entretiens approfondis avec les principaux acteurs de cette période refondatrice (Claude Gruson, Simon Nora, etc.), « la conquête par l’Etat de la direction de l’économie nationale dans un but de puissance nationale ». Il fallait marier de très nombreuses compétences, sans aucun souci des spécialisations disciplinaires, pour écrire un livre aussi original, combinant l’enquête sociologique, la mise en perspective historique, l’analyse économique et politique... Avec François Fourquet, l’économique était indissociablement politique, richesse et pouvoir étant les deux faces d’une même réalité (cf. son ouvrage publié aux Editions La Découverte :Richesse et puissance : une généalogie de la valeur : XVIe-XVIIIesiècle ;1989 ; rééd. 2002).

Rien ne le prédisposait pourtant à choisir un tel sujet, lui qui avait d’abord travaillé avec Felix Guattari, de 1966 à 1972, à la clinique psychiatrique de La Borde, puis dans le cadre du CERFI(coopérative de chercheurs en sciences sociales, qui refusera son intégration au CNRS). Issu d’un mouvement étudiant marxiste, il avait alors découvert le milieu psychanalytique freudo-lacanien, retenant de cette immersion que « les choses importantes se passent au-dessous de la ceinture » (autrement dit « au-dessous de la conscience »). Et de Guattari en particulier (le Guattari d’avant Deleuze), cette intuition « qu’il existe une subjectivitésociale mondiale porteuse de vie et de désir, inaccessibleau moi et transversale aux grands ensembles institutionnelshiérarchisés qui prétendent gouverner le monde. »

Pour cette période, qui est celle de la critique du totalitarisme et du productivisme, on peut retenir la publication, avec Lion Murard, de :Les Equipements du pouvoir(numéro 13 de la revue Recherches ; décembre 1972).

Le tournant majeur intervient avec la lecture admirative et critique de Braudel (complétée, en quelque sorte, par celle de Toynbee). Prolongeant, en l’enrichissant, la thèse des « économies-mondes », François Fourquet en vient à considérer qu’une société mondiale est en formation depuis le Moyen-Age, bien avant la constitution des Etats, ces « quasi-sujets » qui cherchent avant tout à capter, détourner à leur avantage des flux mondiaux traversant de toute part les territoires sur lesquels ils exercent leur pouvoir. Mais cette dynamique n’est pas celle du capitalisme, car celui-ci ne forme pas un système ; cette fiction est soutenue par l’erreur consistant à abstraire artificiellement de la société des acteurs et des institutions pour les agréger en un prétendu sujet collectif que l’on peut alors diaboliser, alors qu’il n’a en réalité aucune autonomie ni capacité d’action en tant que tel. Une citation résume assez bien la thèse principale : « Il n’y a qu’une seule société mondiale, plurinationale, qui en ce moment même bouleverse, brasse et mélange les sociétés nationales dont les parois sont de plus en plus poreuses et les frontières de plus en plus floues ; le capitalisme, mondial par nature, né il ya mille ans en Europe occidentale, n’est qu’un mot pour désigner l’aspect économique de cette société mondiale » (32 ème des« Quarante-huit thèses sur le capitalisme »,Revue du MAUSS2009/2 (n° 34),p. 189-207).Selon cette perspective, il n’y a pas deux capitalismes, l’un qui serait libéral ou néo-libéral, l’autre qui serait interventionniste ou fordiste, il n’y a qu’une civilisation, en crise ouverte depuis 2008. Il n’existe pas de civilisation sans religion dominante ; celle de la civilisation occidentale est utilitariste, individualiste (droits de l’homme), la religion du progrès (« toujours plus »). Dont les limites sont écologiques. Or, le moteur de cette dynamique infernale est le désir, « démesuré par nature » (« l’ubris ne se régule pas »)…

Un auteur hétérodoxe au carré ne pouvait trouver refuge et protection qu’à la périphérie du système universitaire. Après avoir été enseignant-chercheur en économie à l’université de Pau-Bayonne, il était devenu, à partir de 1994, professeur à l’université Paris 8 où il fut directeur du département d’économie et gestion et l’un des fondateurs du Laboratoire d’économie dionysien (LED). Pour la même raison, il écrivait, depuis 1989, dans l’une des rares revues de sciences sociales réellement pluridisciplinaire, pluraliste et non sectaire, laRevue du MAUSS.Sans se réclamer pour autant du MAUSS (le mouvement), mais parce qu’il appréciait la liberté de débat qui y règne. Il fut l’un des signataires du Manifeste convivialiste (voir son texte infra).

Tel que je l’ai connu François Fourquet était un intellectuel passionné et érudit, d’une simplicité et d’une humilité déconcertante dans ce milieu habitué au jeu des égos boursouflés, pratiquant la common decency sans la revendiquer. J’espérais que nous pourrions publier son « Histoire de la mondialisation », tout en craignant qu’il ne puisse parvenir au terme de son œuvre majeure, car elle lui imposait une course sans répit avec une historiographie en phase de renouvellement accéléré. On se doit d’être plus exigeant encore avec ses amis. On l’est parfois trop.

Philippe Chanial :

Toutes celles et tous ceux qui ont eu, comme moi, le bonheur de connaître et de partager avec François se souviendront longtemps de ses yeux clairs et doux, de ce regard profond d’empathie, de la qualité de son amitié généreuse et affectueuse. Il a beaucoup donné au MAUSS, de belles pages à redécouvrir, mais aussi une présence inimitable et précieuse à nos rencontres et une contribution engagée et désintéressé au fonctionnement quotidien, les mains dans le cambouis, de la Revue. Mille mercis, Cher François, Adieu l’ami.

Louis Moreau de Bellaing :

C’est avec beaucoup de tristesse que j’apprends la mort de François Fourquet. J’ai la plus grande estime pour ce qu’il a écrit, notamment son débat avec Jorion que le MAUSS avait publié et qui était passionnant. Je ne serai pas à Paris le jour de ses obsèques, mais me joins au message d’Alain qui exprime, je crois, le sentiment commun des Maussiens. Adieu, François Fourquet, chercheur libre. 

Yolande Bennarosh :

Chers amis,Comme j’ai pu l’écrire à Alain ce matin, c’est un bout d’histoire commune qui s’en va. Je garde ce souvenir de nos rencontres à vélo, toujours au même endroit (dans la rue d’Ulm), en direction des réunions du Mauss à la Sorbonne.Et cet autre souvenir : il nous terrorisait bien efficacement en tant que trésorier !Mais surtout ses envolées lyrico-cosmiques : toujours à replacer nos affaires en contexte...universel !Une intelligence vraie, car sensible.Ciao caro....

Marc Humbert :

De retour devant mon ordinateur j’apprends cette nouvelle ; j’avais eu l’occasion d’apprécier François Fourquet avant que je rejoigne le Mauss, je pense qu’il a laissé la même forte et stimulante empreinte à toutes les bonnes volontés qui ont eu l’opportunité de le rencontrer ici et là.
Si quelque chose est faite par le Mauss, je m’y associerai volontiers. Et confirmer si besoin était à sa famille toute l’importance prise par François pour partager et faire avancer les idées.

Sylvie Malsan :

Voici une très triste nouvelle.Lorsque je pense à François, dont il va être difficile de penser à l’imparfait, c’est aussi à l’homme que je pense, à son amitié chaleureuse et à ses envolées lyriques en effet, cependant toujours très pertinentes dans leur questionnement, lors des réunions maussiennes de la Sorbonne ; et à ce chantier d’écriture considérable auquel il s’était attelé
courageusement. Je me joins à tous ceux qui le regrettent. De là-bas,

Fabrice Flipo :

François a joué un rôle précurseur dans la critique des indicateurs de richesse

Ahmet Insel :

Avant de connaître personnellement François j’avais connu ses deux grandes contributions, dans Les Comptes de la Puissance et Les Soldats du Travail, dans les années 1970. Deux ouvrages qui ont joué un rôle décisif dans ma formation intellectuelle. L’ayant connu après dans le MAUSS et partagé un moment, un long moment, des responsabilités dans le bureau de l’association, j’ai aussi eu le grand plaisir d’apprécier un grand homme, à la fois toujours disponible aux autres, attentifs mais en même temps exigeant, sans complaisance. Un très grand humaniste comme nous en manquons cruellement de plus en plus.Je m’incline avec émotion devant sa mémoire.

Pierre Prades

Pas pu réagir la semaine dernière pour exprimer mon émotion face à la disparition de François Fourquet. J’avais découvert lors d’une rencontre du MAUSS à Bayeux la profondeur de champ de ses perspectives historiques, et j’ai pu apprécier plus tard le tact et la délicatesse avec lesquels il exerçait son activité de trésorier. Ses ’25 thèses sur le capitalisme’ (puis 34, puis 48 !) m’ont éclairé et m’éclairent encore. Je souhaite à de nombreux autres de pouvoir les découvrir et les méditer à leur tour.

Et des Convivialistes


Philippe Frémeaux :
 

François Fourquet a énormément compté dans mon itinéraire intellectuel et politique. Avant même lesComptes de la puissance, qui a nourri toute notre réflexion sur les indicateurs de richesse, il avait publié avec Les équipements du pouvoir(en coll avec Liam Murard, en 1973, et l’Idéal historique, en 1974, deux ouvrages que j’ai eu la chance de lire à leur parution et qui sont venus nourrir ma critique du totalitarisme et du productivisme.Ce n’est que bien plus tard que j’ai eu la chance de connaître personnellement François. Et je n’ai pas été déçu. Il était remarquable à la fois par les idées qu’il a toujours défendues, mais aussi par la façon dont il les portait. Il était d’abord soucieux de comprendre le monde, toujours curieux d’apprendre et d’aller plus loin. Alors que son immense culture aurait pu justifier une attitude condescendante à l’égard des autres, il faisait toujours preuve d’une empathie et d’une modestie qui révélait à quel point les comportements de pouvoir qui structurent parfois le milieu universitaire lui étaient totalement étrangers.Il était constamment animé par le souci de mettre en discussion ses idées, d’accepter toute critique comme bienvenue et stimulante, quitte à remettre sur le métier son ouvrage. Et il était aussi prêt à rendre service : il a notamment relu ligne par ligne le manuscrit de mon petit livre consacré à l’économie sociale et solidaire, et m’a gentiment conduit à aller au bout de ma pensée en disant en quoi le rêve d’une société coopérative pouvait être un mauvais remake de la promesse communiste.

Une anecdote me revient que je dois vous transmettre. Il avait beaucoup aiméVie et Destin, le livre de Vassili Grossman. Ce roman russe, comme tant d’autres, met en scène de nombreux personnages si bien que le lecteur peu familier des usages de la langue russe et notamment de l’utilisation pour qualifier les personnes tantôt de leur nom complet, tantôt d’un diminutif, risque de se perdre un peu. Soucieux de voir ses amis lire jusqu’au bout ce très grand livre, François avait fait un petit guide permettant de retrouver les différents personnages, avec leurs différents noms et diminutifs, et leurs relations de parenté. Ça c’était tout François Fourquet.

Je suis très triste de sa disparition et je suis heureux de l’avoir connu, à travers ses livres tout d’abord, puis en tant que personne plus tard.

Patrick Viveret :

J’ai eu l’occasion de connaître François au début des années 80 quand je travaillais sur la réforme de la planification initiée par M Rocard alors ministre du Plan et (nouveauté) de l’Economie sociale. Nous l’avions invité bien sûr à venir nous parler de sa formidable lecture de l’histoire de la planification française liée à la comptabilité nationale et à nous donner son avis sur les projets de réforme. Ce qui était remarquable c’était le décalage stimulant entre son look post soixante huitard, son comportement d’une extrême gentillesse d’un côté et, dès qu’il prenait la parole, la rigueur de ses propos et l’ampleur de ses connaissances. Tout le monde était frappé par cet alliage aux antipodes descomportements de la noblesse d’État qui, comme le disait Bourdieu, était aussi suffisante (par son comportement arrogant) qu’insuffisante ( par son manque de rigueur). Belle leçon que François nous a donnéeà cette occasion. Depuis j’ai eu la chance de le revoir à plusieurs reprises et de me nourrir de ses travaux sur la valeur, notamment à l’occasion de la mission qui me fut confiée sur une autre approche de la richesse dans les années 2000. Merci vraiment à lui pour son apport exceptionnel allié à sa modestie et à sa générosité.

Bernard Perret :

N’ayant pas eu l’occasion de connaître personnellement François, je me contenterai d’un bref commentaire sur l’importance de son apport. Il a eu le grand mérite de réintroduire, via une histoire précise et documentée de la genèse de la comptabilité nationale, la question de la puissance - et donc de la guerre - dans notre compréhension du système économique et de sa représentation (l’idée même de richesse). C’est un point qui mérite d’autant plus d’être souligné que nous avons souvent tendance (moi y compris) à faire passer cette réalité au second plan, derrière les questions plus classiquement ’sociales’. 

Je pense qu’un hommage à François Fourquet sur le site convivialiste serait justifié (rappeler l’influence de son livre ’Les comptes de la puissance’). Il faudrait également mettre à jour sa notice wikipedia où son décès n’est pas annoncé.

Dominique Méda :

Oui entièrement d’accord, cela a été pour beaucoup d’entre nous un livre fondateur

Jean Baubérot :

Je m’associe à l’hommage rendu àFrançois. Même moi, qui faisaisalors de l’histoire et de la sociologie du protestantisme, je me suis beaucoup servi de son livre sur Les comptes de la puissance pour comprendre comment, avec Claude Gruson, Jean Saint-Geours, et ensuite Michel Rocard.... une certaine mystique protestante avait eu un rôle. Fourquet parlait du ’microcosme politico-affectif’ du SEEF où une connexion s’opère entre ’les passions individuelles et les grands courants politiques qui animaient la France des années 1950’ : ’chaque individu absorbe un peu decommunisme, un peu de protestantisme, etc.’Son approche globale est toujours d’actualité.

Jean-Baptiste de Foucauld :

Je le connaissais peu et l’ai vraiment rencontréchez les convivialistes. Au Commissariat général du plan,il était considéré comme une sorte de père fondateur. J’avais été frappé par sa bienveillance, sa gentillesse, son ouverture d’esprit.

Philippe Frémeaux :

La gauche d’inspiration marxiste a toujours préféré dénoncer l’exploitation et le pouvoir de l’argent que de s’intéresser a la violence du politique et des relations de pouvoir, entre partis comme entre Etats car cela l’aurait conduit a s’interroger sur elle-même. C’était aussi le message de François Fourquet quand il constate les limites du concept de capitalisme pour décrire nos démocraties de marché...

// Article publié le 28 mars 2016 Pour citer cet article : , « Hommages à François Fourquet », Revue du MAUSS permanente, 28 mars 2016 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Hommages-a-Francois-Fourquet
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