Faux et usages de faux. Critique du programme positiviste-falsifiabiliste

Michaël Lainé poursuit ici sa critique de l’hypothèse de séparabilité radicale entre faits et valeurs par un démontage de l’épistémologie poppérienne « positiviste-falsifiabiliste ». À mettre en regard de la critique proposée par Jean-Claude Passeron dans Le raisonnement sociologique : Un espace non poppérien de l’argumentation. A.C.

Qu’est-ce que la vérité ?


De toutes les questions fondamentales, celle-ci est certainement la plus frustrante. Celle qui suscite le plus d’interprétations divergentes, et soulève le plus de passions. La vérité est la vocation de la science comme de l’art. Les deux se distinguent par leur méthode : expérimentale et/ou hypothético-déductive pour la première, esthétique pour la seconde.
La véritable révolution galiléenne ne tient pas, comme on l’affirme parfois hâtivement, au renversement de la Terre de son trône céleste, mais en une discipline de pensée : en considérant les mathématiques comme le langage de la nature, on ouvre la voie de la méthode scientifique. Jusque là, une longue tradition aristotélicienne les avait circonscrites aux seules sphères divines, les autres domaines de connaissances relevant d’une analyse purement qualitative ou analogique [1]. Déjà, rompant avec la médecine galienne des humeurs, Paracelse donna une impulsion critique d’ampleur, laquelle mènera à une mathématisation des corps. Là où, autrefois, on discernait la bile, l’atrabile, le sang et le flegme, dont la combinaison avec les conjonctions astrales conspirait au fragile équilibre de la santé, on mesure, on toise, passant tout (pression artérielle, température, battements cardiaques, etc.) au tamis des chiffres [2]. La discipline tenait de l’art ou de l’artisanat (n’appelait-on pas les médecins les « hommes de l’art » ?) ; elle s’élève à une dignité nouvelle.
De là, il était sans doute normal de rabattre la vérité des hommes sur celle de la nature. Excipant des réalisations spectaculaires de cette nouvelle façon de penser, pourquoi ne pas étendre la méthode de la science à l’étude des sociétés humaines ? Cette tentation est sans doute encore dominante, qui entend unifier le domaine du savoir. Entre les sciences naturelles et les sciences sociales, il n’y aurait qu’une différence d’objet d’étude et de degrés, pas une différence d’essence. On reconnaît là le discours des deux principales écoles épistémologiques, la positiviste et la falsifiabiliste (ou poppérienne). Elles limitent leur champ d’investigation à la seule question de la vérité, en refusant l’interrogation plus fondamentale qu’elle appelle : pourquoi la vérité ? Sans doute la réponse que l’on peut y apporter présente-t-elle de l’intérêt ; mais, ressortissant aux valeurs de la communauté, elle s’évade de la demeure des faits et de leurs lois et principes générateurs. D’où, aussi, la protection renforcée dont est l’objet la maison commune de la science ; il s’agit de ne pas laisser les valeurs commettre quelque larcin.
L’exhaustivité n’est pas de mise. Quoique mon propos prétende à une certaine généralité, je centrerai mes analyses sur les figures tutélaires du positivisme économique et sociologique, à savoir Milton Friedman et Raymond Boudon, examinées sous l’angle de l’influence de Karl Popper. De fait, il s’agira, dans un premier temps, d’analyser la profonde convergence de vues entre ces trois penseurs, ainsi que les nuances par lesquelles ils se démarquent les uns des autres, avant de livrer une critique détaillée du programme positiviste-falsifiabiliste.

Le programme positiviste-falsifiabiliste


Examinons d’abord le programme commun aux doctrines développées par Popper [3], Friedman [4] et Boudon [5]. C’est l’œuvre du premier qui donne l’ossature théorique d’ensemble, sur laquelle viendront se greffer quelques différences mineures. Le programme se décline en sept points : la nature de la logique, la falsifiabilité, les connaissances d’arrière-plan, le pseudo-problème de l’induction, l’individualisme méthodologique, l’absence de prise de position éthique et le statut de l’idéologie.

Pessimisme de la raison…

Popper se fixait pour tâche repérer la ligne de démarcation entre science et non-science, entendu que la première est supérieure dans le dévoilement de la vérité. Marchant dans les brisées de David Hume, il tenait qu’une généralisation inductive, dépendant d’une régression à l’infini, n’autorise aucune certitude quant à l’avenir. On ne peut déduire du fait que le soleil s’est toujours levé le lendemain qu’il en sera de même jusqu’à la fin des temps. Il suffirait d’un seul contre-exemple pour faire vaciller toutes les certitudes. La logique est de nature pessimiste, plus habile à réfuter qu’à prouver. Elle peut dire ce qui n’est pas ; pas ce qui est. Prétendre extraire de notre expérience sensible la loi « le soleil se lèvera demain » revient à croire que le futur est semblable au passé, ce que rien ne permet d’établir. « Des éléments empiriques ne peuvent jamais “prouver” une théorie ; ils peuvent tout au plus échouer à la réfuter », résumera Friedman [6]. De fait, toute connaissance est nécessairement fragile et précaire.

Mais optimisme de la falsifiabilité ?

Dès lors, toute science tient en un mot : le test. Il s’agit d’éprouver hypothèses et théories, de les confronter à la réalité. Si le test donne un autre résultat que les prédictions du modèle, ce dernier est rejeté. Plus on le soumet aux verdicts empiriques, plus on augmente les chances de l’invalider. Ce n’est donc pas le réalisme apparent d’un modèle qui importe, mais la procédure permettant de le réfuter. La méthode scientifique ne doit rien tenir pour acquis, et tout mettre en péril si elle veut se sauver. Une théorie à tester doit en particulier énoncer au préalable les conditions qui, si elles venaient à se réaliser empiriquement, viendraient l’expulser hors des territoires scientifiques. Bref, elle doit exposer les termes de sa vulnérabilité. C’est cela que vise le concept de falsifiabilité. Ce dernier n’agit pas seul. Il a pour complice le « stratagème immunisateur ». En effet, certains corpus théoriques, se livrant à l’équilibrisme, ne peuvent jamais chuter sous les coups de la critique, quelle que soit sa pertinence. Freudisme et marxisme sont convoqués au tribunal. Ils disqualifieraient d’avance la critique en disqualifiant le critique, coupable de résistance ou d’intérêt de classe. Aussi ne pourraient-ils jamais être réfutés en raison de leurs stratagèmes immunisateurs ou hypothèses ad hoc : ils seraient infalsifiables.

Les connaissances d’arrière-plan ou le passage de la frontière

La première vertu d’une théorie est ainsi sa fragilité. Si elle ne peut être soumise à la critique, alors elle ne peut relever de la science. Mais Popper n’est pas naïf au point d’ignorer que les unités élémentaires d’observation empirique sont lourdes de plusieurs théories enchevêtrées. La fameuse thèse de Duhem-Quine tend à démontrer qu’il n’est pas de test décisif possible, vu qu’un modèle est nécessairement éprouvé en bloc, avec son chargement d’hypothèses auxiliaires. Faute de pouvoir isoler toutes les variables en jeu, on est condamné à les examiner toutes ensemble. Conscient du problème, Popper a imaginé la méthode suivante. Lorsqu’un fait d’expérience vient à l’encontre des prévisions du modèle, alors il faut le tenir pour réfuté, la défaillance dût-elle venir d’une des hypothèses auxiliaires. En quelque sorte, nous avons là un principe de précaution appliqué à la méthode scientifique.

L’induction en erreur…

La seule méthode scientifique valable est ainsi de nature hypothético-déductive. Nous partons de prémisses et essayons de parvenir à une conclusion. Pourtant, un autre type d’inférence est souvent supposé exister, celui qui accomplit le trajet inverse : l’induction. Erreur de perspective, répond Popper. « Sans attendre, passivement, que les répétitions nous impressionnent ou nous imposent leurs régularités, nous tentons activement d’imposer des régularités au monde. » [7] La seule méthode existante est celle des essais (« l’imposition active de régularités ») et erreurs (« les répétitions » empiriques). « Le problème consistant à savoir qui, de l’hypothèse ou de l’observation, vient en premier est soluble ; tout comme le problème de la poule et de l’œuf. La réponse à ce dernier est “un type d’œuf plus primitif” ; au premier : “un type d’hypothèse plus primitif”. » [8] Sans doute est-on déjà doté, à la naissance, d’idées premières ou d’impressions que l’on met en jeu par l’expérience, si bien qu’il ne serait pas besoin, ni même sans doute possible, de s’en remettre à une hypothétique psychologie inductive bien floue. Certainement, les hypothèses qu’un scientifique teste ne tombent pas du ciel. Seulement, la science s’occupe uniquement de raisonnements hypothético-déductifs et n’a pas à se prononcer sur la façon dont les hypothèses lui viennent. Elle pourrait les trouver dans une poubelle que cela ne la gênerait nullement, tant qu’elle autorise une avancée de la connaissance. Il faut donc privilégier le contexte de justification, celui du test, sur celui de la découverte (de l’hypothèse ou modèle à tester, relevant d’une vaine psychologie).

Au prisme de l’individu

La ligne de démarcation ainsi tracée vaut pour l’ensemble des sciences. Celles touchant à la société ne sont pas justiciables d’autres méthodes. La plus petite unité insécable en est l’individu (quoiqu’un courant se réclamant de la sociobiologie affirme qu’il s’agit du gène [9] ou des schèmes cognitifs [10]). Les phénomènes sociaux sont les résultats non intentionnels d’actions intentionnelles. En cela, ils sont analogues à la queue devant un magasin : personne ne l’a voulue, elle est pourtant le produit d’une multitude de décisions individuelles. Ainsi est refoulée toute explication en termes d’ensembles ou de groupes (holisme) : un fait social agrège une foule d’actes, et le tout ne peut jamais être supérieur à la somme des parties.

Pas de démangeaison éthique, s’il vous plaît

« L’économie positive est, par principe, indépendante de toute position éthique ou de tout jugement normatif », assène Friedman [11]. Même si, à la différence de nombre de positivistes, Popper ne se réclamait pas du patronage illustre de Weber sur ce point précis, le fait qu’il aurait acquiescé à l’impératif de « neutralité axiologique » laisse peu de place au doute [12]. La science ne permet pas de trancher entre valeurs ; ses seules vertu et vocation sont de nous rapprocher de la vérité. Ainsi va la fable…

Statut de l’idéologie

Une théorie falsifiable n’est pas nécessairement vraie. Elle est non-fausse. Tant qu’elle n’est pas réfutée, on ne peut s’en dispenser, et l’on continue notre tour de danse avec elle. À l’inverse, une théorie infalsifiable n’est pas nécessairement fausse. Elle peut contenir quelques éléments de vérité, mais ne peut prétendre aux airs hautains de la science (et à sa supériorité principielle dans la recherche de la vérité).

La dissidence friedmanienne

Repoussoir d’une certaine gauche, pape du monétarisme, Milton Friedman a exercé, et exerce toujours, une influence déterminante sur le champ économique. Son article de 1953 sur la méthodologie de « l’économie positive » est entré dans le droit canon. Même si l’on ne suit pas toutes les idées qui y sont contenues, on s’y réfère avec le respect dû aux textes sacrés [13]. A la lueur du soir des controverses, ses idées prennent une teinte nettement popperienne. Il fait sien tous les points exposés ci-dessus, avec quelques différences mineures de son cru. Il pousse la logique falsifiabiliste dans ses retranchements. Notamment, il balaye d’un revers de main la cumulativité du savoir, ce que n’aurait pas nécessairement approuvé Popper : « En général, plus une théorie est significative, plus ses postulats sont […] irréalistes. Une hypothèse est importante si elle “explique” beaucoup à partir de peu, c’est-à-dire si elle extrait les éléments communs et cruciaux de l’ensemble des circonstances complexes entourant les phénomènes à expliquer, et permet des prévisions valides sur la base de ces seuls éléments. Une hypothèse, pour être importante, doit par conséquent avoir des postulats empiriquement faux. » [14] La méthode selon Friedman : faire « comme si » le modèle hautement irréaliste obtenu dans les cornues et éprouvettes de l’esprit était vrai pour le mettre à l’épreuve des faits. Suspendre l’incrédulité pour s’accorder la possibilité de bousculer ses certitudes et progresser sur la voie de la vérité… L’injonction n’est pas dénuée d’une certaine poésie… Mais là où Popper tenait qu’il n’y a pas à choisir entre théories non falsifiées et que la question ne peut être tranchée, Friedman va un pas plus loin. En la matière, il n’est de réfutation absolue. Le moins mauvais modèle sera donc celui qui est le moins contredit par les faits, celui dont les prédictions s’accordent le mieux avec l’expérience. D’où l’instrumentalisme de la méthode, tout entière orientée vers les conséquences des théories et non l’explication des mécanismes sous-jacents.
On aurait tort d’y voir une trahison de la pensée de Popper. D’abord parce que la procédure de test est bien au cœur de la démarche. Ensuite en raison de l’ambiguïté même de la notion de réfutation. Doit-on considérer comme « falsifiée » une théorie ayant prédit un taux de chômage de 9,1 % quand le taux réel s’établit à hauteur de 9,2 % ? Non, bien sûr, et d’autant moins que le modèle testé peut en être à un stade infantile, et partant susceptible d’une croissance riche de promesses. Dès lors que l’on admet une marge d’imprécision, on est mûr pour l’instrumentalisme friedmanien. Puisqu’il n’est de réfutation absolue, contentons-nous de la moins mauvaise théorie…

Le positivisme doux, tout doux, de Boudon

Aux yeux de Boudon, Friedman va trop loin. Au nom de la « congruence avec le réel », on ne peut faire comme si des hypothèses ou modèles irréalistes étaient vrais. Toute théorie, il est vrai, peut faire appel à l’action de causes « inobservables » ou indécelables (donc « irréalistes » en apparence), dont seules les conséquences peuvent être saisies par les sens. Pour autant, nous ne sommes pas démunis face à eux. De même, révérence envers maître Popper mise à part, il faut pousser l’investigation jusqu’aux phénomènes mêmes, et pas seulement leurs conséquences observables. Un exemple affectionné par Boudon est celui du grand sage de la Butte Montmartre. Sans couleur ni odeur ni voix, celui-ci ne peut être détecté par les sens. Il agit mais personne n’est en mesure de le repérer. Ses menées occultes sont à l’origine du mouvement des pendules. Si l’on s’en remettait à la seule aune de la falsifiabilité, on ne pourrait écarter cette théorie absurde et lui préférer les lois dégagées par Huyghens. Le test de congruence avec le réel ne suffit pas. Il s’agit de le compléter, par un autre critère, la fécondité heuristique. « Il faut que ces éléments et propositions ne pouvant être soumis à ce test de congruence puissent être considérés comme acceptables au sens où ils peuvent être évoqués pour expliquer d’autres phénomènes. Plus ces phénomènes sont nombreux, plus les garanties qu’ils offrent aux “inobservables” sont nombreuses. » [15] Ainsi, l’hypothèse du grand sage de la butte Montmartre est superflue, car elle ne peut être invoquée à l’appui d’autres théories.
Point de ralliement de ceux que les rigueurs d’une stricte falsifiabilité effraient ou laissent sceptique sans pour autant s’en départir, Boudon semble offrir un bon compromis entre réalisme et falsifiabilisme. Il s’intronise lui-même héraut d’un « positivisme doux ». Il n’y a de vérité que partielle. En science sociale, le savoir absolu, absolument incontestable, est un leurre. Tout ce que l’on peut dire, c’est que certaines vérités sont supérieures à d’autres. Une vérité se soupèse ; elle ne s’impose pas. Sur une échelle graduée, le dernier degré lui reste inaccessible. La connaissance est nécessairement circulaire en ce que l’on ne peut dégager des principes premiers d’où tout découlerait : ce qui est dans un cas principe premier (causant) peut être principe dérivé (conséquence) dans un autre et vice-versa. Dans l’impossibilité d’établir une immense structure hypothético-déductive, force serait de se résigner à l’accumulation de connaissances circulaires, parcellaires et néanmoins proches de la vérité. Boudon entend conjuguer falsifiabilité et fécondité heuristique. Par où la seconde modère la première et en atténue les rigueurs, sans la contredire. En dépit des nuances, le patronage de Popper est indéniable. Ce dernier rejetait explicitement le psychologisme. Boudon, lui, entend tout ramener à des raisons, et non des causes. L’objectif de la science serait de « produire des explications dépourvues de boîte noire – parce qu’elle se limite strictement à des énoncés psychologiques pouvant être immédiatement considérés comme acceptables » [16], une action étant le fruit de l’adhésion « consciente ou semi-consciente » à des raisons. Pour autant, on aurait tort d’y voir la trace d’un psychologisme quelconque. Bien plutôt, il s’agit, par l’analyse, de « montrer que les croyances collectives dérivent d’une argumentation qu’aucun des acteurs réels n’a peut-être jamais littéralement développée, mais que l’on peut en toute vraisemblance imputer à un acteur idéal-typique » [17]. Aussi les deux théories peuvent-elles être conciliées.
Les convergences de vues entre le falsifiabilisme et les courants dominants du positivisme en science sociale sont réelles. Mais il ne faudrait pas se laisser égarer par les termes. Quoique Popper ait combattu, sa vie durant, le positivisme logique, le positivisme d’aujourd’hui est plus proche de ses positions qu’il ne l’est de son devancier du cercle de Vienne [18]. Le ranger au nombre de ses partisans ne relève pas de l’abus de pouvoir ou du mythe. Par la suite, le terme « positiviste » se réfèrera aux traits communs du programme méthodologique positiviste-falsifiabiliste. Reste à examiner s’ils peuvent résister à la critique.

Apories et échecs du programme positiviste-falsifiabiliste


Remarquons, en préambule, combien les prétentions positivistes peuvent paraître curieuses. Ne mélangeons pas la science et l’idéologie, les faits et les valeurs, nous avertit-on, le doigt accusateur et la voix tremblante. Pourtant, personne n’entend maltraiter la vérité. Même le plus sectaire des militants n’affirmera jamais, sinon pour provoquer : « Entre la vérité et mes rêves, je refuse de choisir la première » ou encore « Je sais que cela est faux, mais je ne peux m’empêcher d’y croire », en une sorte de paradoxe de Moore de l’(im)posture scientifique. Que l’idéologie soit ou non présente, personne ne prétend être dans le faux. Force est donc d’en déduire que le positivisme vise en fait autre chose. Il n’entend pas tant rétablir une vérité malmenée dans ses droits que de lui interdire de s’enrôler sous une bannière quelconque. Par où se dévoile la naïveté de l’approche : tout rapport de forces politique, toute mesure législative en préparation, oppose un camp favorable au changement à un autre qui lui est hostile, chacun d’eux se composant de dégradés de nuances et de sensibilités. Si bien que celui qui se veut neutre rejoint en fait le parti de l’immobilisme, qu’il en ait conscience ou non. Mais il y a plus que ce ralliement implicite à la conservation. Ce décret scientifique : « Tu ne prendras pas position ! » est assimilable à une valeur, car il ne dérive pas de la production de la vérité elle-même. Certes, être obsédé par des objectifs politiques peut conduire à l’aveuglement, mais il ne s’ensuit pas que tout engagement fait nécessairement outrage à la vérité ou la bafoue et la nie. C’est l’erreur dans la quête de vérité qu’il faut, autant que faire se peut, éviter, et non la prise de position, et si la seconde est susceptible d’alimenter la première elle est tout aussi bien capable de l’affamer. (Au vrai, les positivistes ne s’interdisent pas, à l’occasion, à se muer en conseillers du Prince. Cependant, ils affirment seulement fournir les outils de l’action politique, dont la finalité relèverait, elle, des valeurs de la communauté telles qu’elles sont enregistrées par l’élection.)
À ce genre de raisonnements, il ne manquera pas de positivistes pour objecter que, si personne ne reconnaît avoir cédé à ses penchants idéologiques, cela ne devrait pas empêcher la mise à l’index : ce qui compte est la réalité, non le discours sur la réalité. Ce faisant, il s’agit de jeter la lumière sur l’inconscient du chercheur, dont les rouages subtilement agencés lui ont fait confondre le monde tel qu’il est avec celui tel qu’il aimerait qu’il soit. En effet, tant que l’individu coupable d’attouchements idéologiques refuse de reconnaître son crime, on ne peut mettre cela sur le simple compte de l’erreur. À supposer, bien sûr, que la distinction entre faits et valeurs ou explication et interprétation soit réellement claire...

Que fait un cannibale quand il n’a plus rien d’autre à manger que lui-même ?

De fait, on donnera raison à Hilary Putnam : le positivisme est auto-réfutant [19]. La falsifiabilité n’est, elle-même, pas falsifiable. Pour qu’elle le soit, il faudrait être en mesure de tester l’ensemble des vérités établies à son aune… À ce détail gênant près que toute vérité suppose l’application préalable d’une méthodologie… Se profile le spectre de la circularité. Si ne peut prétendre à la vérité que ce qui est falsifiable, alors le test n’a pas de sens : il implique de prouver qu’une théorie infalsifiable (la falsifiabilité) peut être vraie, donc falsifiable. Ce critère discriminant tranche mais il ne peut se blesser lui-même.
Plus fondamentalement, le fait même d’exposer ses vues dans un ouvrage d’épistémologie implique de faire appel à des arguments en dehors des concepts qui y sont développés, arguments qui emporteront ou non la conviction. Personne ne gâcherait une seule seconde de son temps à déployer ses analyses s’il ne supposait nécessairement que quelques-uns au moins parmi ses lecteurs sont susceptibles de le comprendre. Le concept est une rationalité mise en forme, parfumée et habillée, aux manières douces et raffinées. Mais il ne saurait faire oublier que c’est sa part sauvage, primitive, qui vient avant et séduit ou attire, révulse ou repousse : l’être-nu de la rationalité est perceptible par tous. Par leur exemple même, les positivistes opposent le plus cinglant des démentis à leur théorie. Pour convertir à la falsifiabilité, il leur a fallu employer des raisonnements non falsifiables. Un sceptique absolu, tel Pyrrhon, ne perd pas son temps à écrire. La vérité ne peut être saisie, alors à quoi bon ? [20] De fait, toute science sociale, toute philosophie, reposent obligatoirement sur deux hypothèses jumelles : le réel est rationnel, la rationalité est réelle. La vérité est ainsi moins affaire de méthode ou de concept que d’aptitude. Cela ne signifie pas qu’il ne faille en aucun cas faire appel à une quelconque méthodologie, mais que les certitudes qu’elle autorise ne sauraient être absolues.

Coupure de contextes, coulées de sens

« Au sens logique strict », l’induction est « un argument usant de prémisses contenant des informations au sujet de certains membres d’une classe dans le but de soutenir une généralisation à propos de la classe entière, en incluant par là quelques membres non encore examinés de la classe » [21]. Ainsi reformulée par un célèbre poppérien, l’induction n’est qu’une formule trompeuse, un mot mis à la place d’un autre. Il n’est de raisonnement que déductif. Le reste n’est qu’illusions et errements. Ce faisant, on triomphe sans gants de son adversaire. Il s’agit de prendre le problème de l’induction au sérieux et de gratter l’hypothèse de coupure entre contextes (de découverte et de justification) pour voir ce qu’elle masque.
Les psychologues ont établi depuis longtemps que, à côté du raisonnement hypothético-déductif, « rationnel », agissait un raisonnement de nature analogique, basé sur l’association rapide d’idées ou de contextes [22]. En affirmant la primauté de la stricte logique, le positivisme mutile d’emblée la réalité cognitive. Sans ce geste inaugural, elle ne pourrait refouler l’induction.
Les vues les plus pénétrantes sur l’induction ont été formulées par un penseur dont on oublie que l’œuvre philosophico-mathématique a ébloui jusqu’à Bertrand Russell : John Maynard Keynes. Dans son Treatise on Probability, il définit le processus de manière originale. Pour lui, raisonner de façon inductive consiste à associer deux types de jugements de similitude, qu’il appelle « l’analogie » ou « analogie positive » et « pure induction » ou « analogie négative ». Quand un fait nouveau se présente, l’esprit aurait une tendance naturelle à essayer de le ramener à une situation précédemment vécue, aux caractéristiques proches, par analogie. C’est de cette comparaison que surgit la généralisation inductive. Aussi compare-t-on la similitude de ce fait ou objet nouveau avec un fait ou objet déjà connu ou répertorié (« analogie positive ») et les dissemblances entre eux (« analogie négative »). Si les variations sont faibles ou régulières, on peut dégager une loi inductive statistique, si elles sont inexistantes, on a quelque base pour établir une induction universelle. Seulement, il est plus facile d’observer une similitude que de savoir, a priori, quelles différences possibles peuvent apparaître. Par exemple, un œuf peut se caractériser par sa taille, sa forme, son goût, sa couleur, etc. et tant que la catégorie « œuf » n’a pas fait irruption dans notre esprit grâce à l’induction, ces propriétés peuvent être virtuellement infinies (il pourrait avoir une fréquence, un champ magnétique…). C’est pourquoi l’analogie négative ou « pure induction » se traduit en pratique par la multiplication des expériences : plus on les répète, plus cela autorise de certitude (appelée « probabilité » par Keynes, notion renvoyant selon lui à la logique et non aux mathématiques). « Nous raisonnons sur une base analogique en ce que nous dépendons de la ressemblance des œufs, et sur une base purement inductive quand nous faisons confiance au nombre d’expériences réalisées » [23].
L’induction repose donc sur l’observation, en associant « analogie positive » et « analogie négative ». En quelque sorte, la seconde revient à tester la première ; sa raison d’être est d’ouvrir la possibilité d’un démenti. Induction et déduction sont ainsi des processus voisins, mais là où la première vient de l’observation et fait appel à l’analogie, la seconde découle de raisonnements logiques. De ce point de vue, un « test » n’est qu’un prolongement conscient, maîtrisé, de la « pure induction ». Les inférences de la science et celles de la vie de tous les jours ne différent que par la méthode, mais leur essence est similaire : « La première fois que les socs en fer ont été introduits en Pologne […], les récoltes subséquentes ayant été mauvaises, les paysans attribuèrent ces méchantes récoltes aux socs en fer, et s’en débarrassèrent pour les vieux socs en bois. La façon de raisonner des paysans n’est pas différente de celle de la science ». [24]
Il n’y a pas lieu de décréter la supériorité d’un type de raisonnement sur un autre, car ils apparaissent étroitement solidaires. Il est clair qu’il n’est de regard qui ne soit orienté par quelque principe, si minime soit-il. De fait, une observation « pure », vierge de toute trace déductive, n’existe pas ; mais il devrait être tout aussi évident que l’observation déborde souvent nos anticipations et s’aventure sur des terrains que l’on n’avait pas prévu d’arpenter. Découverte et justification s’articulent l’un à l’autre et l’on ne peut établir de coupure entre eux. Le véritable miracle est celui de l’observation et le plus grand génie de l’humanité n’est peut-être pas Einstein mais celui qui s’est avisé que quelque chose comme la vie, la forme ou le mouvement existait. La pure induction – à quoi un test s’apparente – n’est là que pour conférer un degré de généralité. Voilà qui répond à la première prévention de Popper à l’égard de ce type d’inférence : que certains individus, prompts à se livrer à des jugements à l’emporte-pièce, établissent des généralisations abusives, parfois à partir d’un seul exemple, ne vient pas réfuter l’induction, laquelle repose autant sur la « pure induction » que sur « l’analogie ». Il est des erreurs dans les inférences inductives comme il est des bévues déductives ; la possibilité de se tromper n’est pas un argument suffisant pour expédier ad patres le moindre système de raisonnement. Quant aux deux autres objections (régression à l’infini et priorité chronologique de l’œuf sur la poule), on y a déjà partiellement obvié. Toute observation, fruit d’une anticipation, est mise en forme au préalable par certaines exigences ou structures a priori. Pour illustration, l’acte de perception par l’œil repose sur les principes de rigidité, de symétrie et de continuité. De même, nos organes percepteurs ne sont pas passifs et interprètent les événements en fonction d’une anticipation [25]. Les anglo-saxons disent de nos perceptions qu’elles sont theory-laden. Pour autant, la surprise existe ; la réalité est toujours plus riche que la plus riche des imaginations. Si nous ne faisions que déduire comme d’autres radotent, sans jamais nous laisser impressionner par des inférences inductives, nous ne nous intéresserions à rien d’autre qu’à ce qui nous captivait dès l’instant premier de notre naissance. Heureusement, le monde déborde nos attentes, des réflexions nous viennent a posteriori sur des sujets que nous n’entendions pas investiguer a priori.
Il n’y a pas à décider qui de l’œuf ou de la poule vient en premier, car les deux sont concomitants. Il n’y a pas et ne peut y avoir de principe supérieur à l’autre, car l’un épaule l’autre en permanence, si bien que la paire s’effondre en cas de défaillance d’un seul d’entre eux.

L’individu exalté

L’intitulé « sciences sociales » renvoie aux sociétés humaines. Faire de l’individu, et non de la société, l’unité de base de l’analyse n’a donc rien d’évident. En déniant toute pertinence au niveau holiste, ne décide-t-on pas, avant toute confrontation aux faits, de mutiler la réalité ? Après tout, un animal rieur n’est pas composé d’atomes rieurs. Pourquoi faudrait-il détourner le regard des régularités sociales et décréter, par hypothèse méthodologique, qu’il n’y a rien à interpréter ? Boudon invoque la nécessité : il serait superflu de faire appel à des causes. « Il n’est nul besoin de postuler l’existence de forces cachées, psychologiques, biologiques ou culturelles, pour expliquer les croyances collectives » [26]. Par là, il contourne la difficulté sans la résoudre. Car enfin, pourquoi la nécessité ou l’autarcie d’une explication nous rapprocheraient-elles de la vérité ? Faute de répondre, Boudon exhibe ses penchants idéologiques. L’individualisme méthodologique sert de fiction ; elle vise à faire oublier sa filiation axiologique.

Déclaration d’indépendance

On ne devrait pas s’arrêter à l’apparence d’irréalisme d’une hypothèse. De même que l’expérience peut dissiper les illusions ou les emballements incontrôlés des sens, elle peut nous enseigner la vérité des conjectures que l’on établit sur le monde. L’important est de pouvoir confronter les prévisions de son modèle ou de sa théorie avec le réel. Ce sont donc les résultats de tests qui donnent leur brevet de validité aux théories. C’est ce qui autorise Friedman à affirmer, un brin péremptoire, que l’irréalisme d’une hypothèse et sa fécondité sont inversement corrélés. Pourtant, les faits sont relativement indisciplinés ; ils ne se plient pas de bonne grâce à une mise en examen. D’eux-mêmes, ils sont rarement bavards et il faut souvent l’appoint de quelque théorie pour les faire parler.
De fait, la seule application économique développée par Friedman dans son essai laisse perplexe. Il faudrait faire « comme si » l’hypothèse irréaliste de départ était vraie pour la tester. Certes, les théories néoclassiques de maximisation du profit sous contraintes sont, en apparence, absurdes. Sont-elles pour autant fausses ? Pas le moins du monde : « Si le comportement des hommes d’affaires ne permettait pas d’une manière ou d’une autre la maximisation des recettes, il serait improbable qu’ils restent longtemps en activité » [27]. Cette « improbabilité » constitue-t-elle une preuve ? En fait, l’hypothèse contestable et inobservable de départ (« les entreprises maximisent ») est soumise à un test encore plus contestable (« il y a sélection naturelle en économie et la survie n’est liée qu’aux profits »)… Le serpent théorique se mord la queue. En quoi la « sélection naturelle » constituerait-elle une épreuve appropriée ? Il faudrait d’abord le prouver, mais cette évidence n’est jamais questionnée, et pour cause… Test et hypothèse ne sont pas indépendants…
Employée sans précaution, l’hypothèse de « sélection naturelle » a des allures de théorie ad hoc. Si, comme Friedman, on cumule deux postulats irréalistes (« il y a sélection naturelle » et « cette dernière conduit à éliminer tous les imbéciles »), soumis à un test de validité (« l’individu a-t-il survécu ? »), on peut être rassuré sur le sort de notre planète.

Le réalisme des hypothèses compte

Dans leur pratique quotidienne, les scientifiques ne peuvent mettre en œuvre le principe de falsifiabilité. Ils sont obligés de se référer au réalisme des hypothèses. Comme le soutient Hilary Putnam, pour être cohérent, un positiviste devrait tester la moindre idée qui lui passe par la tête. La tête dans le sac, il lui faudrait se cogner cent fois contre la table afin de voir si, au bout de la centième tentative, un diable sort. Les positivistes pressentent bien la justesse de la remarque, mais n’en poursuivent pas jusqu’au bout les implications. « Pourquoi, par exemple, interroge Friedman, est-il plus irréaliste dans l’analyse du comportement des hommes d’affaires de négliger l’ampleur des coûts subis que la couleur des yeux ? » [28] Il a bien fallu tester au préalable le réel pour en extraire les éléments pertinents, explique-t-il en substance. C’est parce que l’on a pu constater auparavant qu’une hypothèse bâtie sur l’influence de la couleur des yeux ne donnait aucun résultat qu’on la rejette d’ordinaire. L’incohérence ne le faisant pas reculer, Friedman n’en défend pas moins l’irréalisme des hypothèses de départ… Heureusement, le prix Nobel est là pour récompenser les meilleurs penseurs.

Errances boudoniennes…

Raymond Boudon mérite une mention spéciale. Il a réussi à développer une version non dogmatique du positivisme qui a séduit de nombreux esprits. Au vrai, il parvient à éviter les outrances friedmaniennes, sans achopper sur l’écueil d’une falsifiabilité pure. Pour autant, il n’est pas sûr que sa tentative de sauver du positivisme ce qui peut l’être ait été couronnée de succès.
Qu’est-ce, donc, qui fonde la supériorité d’un énoncé sur un autre ? À chaque fois que Boudon tente de le cerner, le critère se soustrait à son analyse. Quand il croit le saisir, il n’étreint qu’un mirage, sans même s’apercevoir de son erreur… « L’objectif fondamental des sciences de la nature et des sciences humaines est l’explication des phénomènes dont on ne perçoit pas immédiatement les raisons d’être. […] La structure de toute explication peut être résumée par une formule : S→P. […] À partir du moment où P peut être considéré comme la conséquence d’un ensemble de propositions non énigmatiques, son opacité initiale se trouve en effet dissipée : il est alors “expliqué”. » [29] La vérité selon le sociologue est ce qui est « non énigmatique ». On a connu analyse plus éclairante. Ailleurs, un aveu lui échappe : « Comme la géométrie d’Euclide, le MRG repose sur des axiomes dont certains donnent un sentiment d’évidence, tandis que d’autres ont plutôt le caractère de paris. » [30] Entre « sentiment d’évidence » et « pari », son cœur balance. Pourtant, régulièrement, Boudon prend son parti en insistant sur l’autosuffisance d’une théorie, le fait qu’elle ne laisse pas subsister de « boîte noire ». Las ! Ses boîtes noires ouvrent sur d’autres boîtes noires. Elles ressemblent furieusement à des Matriochkas, dans une mise en abîme infinie. Tour à tour, les énoncés vrais sont ceux qui sont « immédiatement acceptables », relèvent du « bon sens », « peuvent être évoqués pour expliquer d’autres phénomènes », ressortissent de la « vraisemblance », du « besoin » rationnel… « Les postulats alternatifs sont lourds et donnent immédiatement un sentiment d’arbitraire » [31] : la nature a voulu les vérités légères et gracieuses, comme les fées. L’immédiateté permet de trier le vrai du faux. On se demande bien quel peut être le rôle de la science si la compréhension instantanée suffit. Par ailleurs, il y a là contradiction, puisqu’il a été affirmé, plus haut, que l’objectif des sciences est « l’explication des phénomènes dont on ne perçoit pas immédiatement les raisons d’être ». Bref, on ne sort du flou que pour mieux entrer dans le vague.
Au fond, ces variations trouvent leurs prolongements dans l’adhésion à l’individualisme méthodologique. Ce dernier est bien plus qu’une méthode : un sacerdoce. Une bonne théorie fait appel aux raisons et motivations des individus. Seulement, un doute surgit. Les hommes savent-ils ce qu’ils font ? Sont-ils maîtres de leurs actions ? À se fier uniquement à leurs paroles ou à leurs actes, triomphe-t-on de l’opacité de leurs conduites ? À côté des raisons observables, si tant est qu’elles puissent être univoques, d’autres motifs n’agiraient-ils pas souterrainement ? Si le critère de vérité est la compréhension immédiate, on peut s’en tenir aux raisons alléguées par les individus. S’il doit être dégagé par un spectateur attentif et perspicace, on est en mesure d’aller au-delà et d’échafauder des théories reposant, au moins en partie, sur des inobservables. Dans cette zone de turbulences, la pensée de Raymond Boudon est constamment ballottée. S’il met l’accent sur le caractère « conscient ou semi-conscient » des raisons poussant à l’action, c’est pour préciser plus loin qu’il faut expliquer les phénomènes sociaux à partir de raisons « compréhensibles » par leurs acteurs eux-mêmes. Notons le terme : non pas « comprises » mais « compréhensibles », c’est-à-dire auxquelles il n’adhère pas consciemment mais auxquelles il pourrait éventuellement souscrire, fût-il aussi clairvoyant que le chercheur en sciences sociales. Plus loin, Boudon assène, toute honte bue : « il faut […] se contenter de la psychologie ordinaire, de la psychologie qu’on utilise dans la vie de tous les jours […] : la seule qui puisse légitimement viser à entraîner la conviction et le consensus » [32]. Avant de se fixer comme objectif, la contradiction n’ayant jamais empêché quelqu’un de s’exprimer, de « montrer que les croyances collectives dérivent d’une argumentation qu’aucun des acteurs réels n’a peut-être jamais littéralement développée, mais que l’on peut en toute vraisemblance imputer à un acteur idéal-typique » [33]. Il faut choisir : soit l’on se contente des raisons alléguées par les individus eux-mêmes, soit l’on fait également appel à d’autres motifs. Dans tous les cas, il ne s’agit pas de prétendre recourir à des causes essentiellement mécanistes (MCM), car c’est bien le cerveau humain qui est à l’origine de l’action. Taxer l’inconscient ou l’habitus de « forces cachées » est ainsi erroné ; le tout est de savoir si les impulsions électriques du cerveau sont pleinement maîtrisées par la conscience ou non. Chez Boudon, la boîte noire change de teinte et se colore en gris. Il aimerait pouvoir rendre compte des phénomènes sociaux à l’aide de la seule conscience des individus ; seulement, une expérience amère et douloureuse lui a enseigné que l’on ne peut toujours se fier aux raisons avancées et que les ressorts de l’action sont plus opaques.
Plusieurs enseignements émergent de ce fatras de raisonnements embarrassés. Le but de la science est le consensus (« la seule qui puisse légitimement viser à entraîner la conviction et le consensus »)… Cette injonction à n’accorder crédit qu’à la « psychologie ordinaire » fait bon ménage du flou, de l’ambigu, de la contradiction, de la labilité des significations qui règnent en maître sur nombre de phénomènes sociaux. Même la « psychologie ordinaire » n’est pas dépourvue de conflictualité ou d’équivocité. La présenter comme homogène reflète des orientations idéologiques, car cela permet, d’une chiquenaude, de mettre au rebut de théories concurrentes dont les conclusions déplaisent.
Positivisme s’accommodant du réalisme, la pensée boudonienne a échoué dans sa tentative de fondation épistémologique. Elle ne sort de la confusion que pour mieux y patauger. Pareil revers est plein d’enseignements et tend à plaider la cause du dualisme. Au reste, il ne faudrait pas s’exagérer l’absence de lucidité des partisans de Popper, dont l’un d’eux avouait que « [la réfutabilité] est difficile à appliquer en économie : toute hypothèse est sujette à la condition “toutes choses égales par ailleurs” et ces autres choses sont nombreuses et pas très bien spécifiées […] ; pour tester une théorie, nous devons bâtir un modèle de la théorie et, malheureusement, une même théorie peut être représentée par une variété de modèles » [34].
Par quelque bout qu’on le prenne, le programme positiviste-falsifiabiliste échoue. Unies, les sciences ne le sont pas. Dégagées de la gangue des jugements de valeur, sans doute ne le peuvent-elles être tout à fait. Leur nature est imparfaite, et pourtant elles peuvent nous mener au plus près de la vérité. Mais, pour cela, encore faut-il accepter de ne pouvoir atteindre au sol ferme des vérités absolument irréfutables pour toucher celui des degrés de certitude rationnelle.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

// Article publié le 24 mai 2012 Pour citer cet article : Michaël Lainé, « Faux et usages de faux. Critique du programme positiviste-falsifiabiliste », Revue du MAUSS permanente, 24 mai 2012 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Faux-et-usages-de-faux-Critique-du
Notes

[1Castel, P-H., « La Vérité », in D. Kambouchner (ed.), Notions de philosophie : 1, Paris : Gallimard, 2000.

[2Boorstin, D., Les Découvreurs, Robert Laffont, 1990.

[3Les principales œuvres de Popper auxquelles on peut se référer pour repérer les lignes de force de son architecture théorique sont : “Philosophy of Science : a Personal Report” in British Philosophy in Mid-Century, ed. C. A. Mace, 1957 ; Objective Knowledge, Oxford University Press, 1972 ; Conjectures and Refutation : The Growth of Scientific Knowledge, London : Routledge, 1989 (1963) ; Poverty of Historicism, London : Routledge, 1991 (1957) ; Unended Quest : An Intellectual Biography, London : Routledge, 2002 (1976).

[4Dans son très célèbre et toujours célébré « Essay in Positive Economics » de 1953, reproduit et traduit dans Essais d’économie positive, Litec, 1995.

[5Telle qu’elle ressort de la mise en cohérence de trois de ses œuvres épistémologiques majeures : Raison, bonnes raisons, PUF, 2003 ; Le Sens des valeurs, PUF, 2005 ; Essai sur la théorie générale de la rationalité, PUF, 2007.

[6Milton Friedman, Essais d’économie positive, Litec, 1995, p.

[7Karl Popper, “Philosophy of Science : a Personal Report”, op. cit.

[8Ibid.

[9Voir, par exemple, Alban Bouvier, “An Epistemological Plea for Methodological Individualism and Rational Choice Theory in Cognitive Rhetoric”, Philosophy of the Social Sciences, Vol. 32, 1, March 2002.

[10Pour une discussion, consulter John Davis, “Neuroeconomics : Constructing identity”, Journal of Economic Behavior and Organization, 76, 2010.

[11Essais d’économie positive, op. cit., p. 4.

[12Certains érudits ont pu établir une filiation entre « la logique situationnelle » du premier et la méthode rationnelle du second. Voir Struan Jacobs, “Popper, Weber, and the Rationalist Approach to Social Explanation”, British Journal of Sociology, 41, 4, 1990. Mais le terme même de Wertfreiheit ne semble pas figurer dans l’œuvre de Popper.

[13Voir, par exemple, ce qu’en dit Boland dans Critical Economic Methodology, London : Routledge, 1997.

[14Essais d’économie positive, op. cit., p. 11.

[15Le Sens des valeurs, op. cit., p. 367.

[16Raison, bonnes raisons, op. cit., p. 65-66.

[17Ibid., p. 67.

[18Toutefois, comme le note Boland, certaines chapelles positivistes en économie restent proches du cercle de Vienne en ce qu’elles se contentent d’une vague référence à la « validation empirique » des modèles. Les positivismes visés ici sont ceux qui peuvent, de près ou de loin, se rattacher aux analyses de Friedman ou Boudon. Voir Lawrence Boland, “Current views on economic positivism”, in David Greenaway, Michael Bleaney and Ian Stewart (eds.) Companion to Contemporary Economic Thought, 1991.

[19Hilary Putnam, Raison, vérité et histoire, Minuit, 1984.

[20Voir Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique ?, Gallimard, 1995.

[21Mark Blaug, The Methodology of Economics, Cambridge : Cambridge University Press, p. 16, 1992.

[22Parmi l’abondante littérature générée par les recherches psychologiques sur la dualité des raisonnements humains, on peut citer : Daniel Kahneman, “Maps of Bounded Rationality : Psychology for Behavioral Economics.” The American Economic Review, 93, 5, 2003 ; Frederick, S., “Automated Choice Heuristics”, in Heuristics and Biases. Gilovitch, T. Griffin, D. Kahneman, D. (eds.). New York : Cambridge University Press, 2002 ; Sloman, S., “Two Systems of Reasoning”, Heuristics and Biases. Gilovitch, T. ; D. Griffin ; D. Kahneman, (ed.). New York : Cambridge University Press, 2002 ; et, dans le même ouvrage, Slovic, P. et alii. “The Affect Heuristic”.

[23John Maynard Keynes, Treatise on Probability, Collected Writings, vol. VIII, MacMillan, 1973, p. 242.

[24John Maynard Keynes, Treatise on Probability, op. cit., p. 273.

[25Voir, entre autres, l’excellent ouvrage d’Alain Berthoz et Jean-Philippe Petit, Phénoménologie et physiologie de l’action, Odile Jacob, 2006.

[26Raison, bonnes raisons, op. cit., p. 63.

[27Milton Friedman, op. cit., p. 16.

[28Ibid., p. 24.

[29Essais sur la théorie générale de la rationalité, PUF, 2007, p. 50-51

[30Raisons, bonne raisons, PUF, 2003, p. 159.

[31Ibid., p. 77.

[32Essais sur la théorie générale de la rationalité, op. cit., p. 129.

[33Raison, bonne raisons, op. cit., p. 67.

[34Mark Blaug, op. cit., p. xiv.

Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette