Faut-il choisir entre Marcel Duchamp et Jeff Koons ?

Ce texte, qui est la version longue d’une tribune parue dans Libération (29 décembre), prend place dans un travail de réflexion plus général portant sur la place occupée respectivement par Marcel Duchamp, Andy Warhol et Jeff Koons dans l’histoire de l’art moderne et contemporain. L’idée est de les mettre, en guise de préalable en tout cas, au même niveau, en se gardant de la tentation d’accorder un statut spécifique à la figure de Duchamp, que ce soit pour l’encenser ou le dénigrer. Une approche davantage pragmatique, qui refuse la césure du sacré (l’art) et du profane (le non-art), sous tend ces réflexions.

La dénonciation du cynisme inhérent à l’art contemporain, notamment celui de Jeff Koons, et plus largement de l’industrie culturelle faisant passer des objets privés de tout intérêt esthétique pour des œuvres d’art, est en passe de devenir l’un des arguments les plus stéréotypés en matière de critique. Sans aller jusqu’à dire que celui-ci constitue le refuge ultime du snobisme intellectuel, une telle idée charrie en tout cas un certain nombre de préjugés, voire d’incohérences, que l’article de Didier Vivien, paru dans Libération (lundi 22 décembre 2014), exprime de manière assez claire. Car jouer l’ascétisme de Marcel Duchamp contre le cynisme d’un trader, Jeff Koons, se faisant passer pour un artiste, n’est pas sans poser quelques problèmes. Ainsi autant on apprécie qu’avec Duchamp les frontières entre art et non-art soient devenues problématiques, voire inexistantes, autant on n’hésite pas à les refaire jouer quand il s’agit de dire de Koons qu’il est nul et que ce qu’il fait n’est pas de l’art. De toute façon, si le but avéré de l’avant-gardisme est de démuséifier l’art, en le faisant sortir des carcans de l’institution normative, il n’y a alors plus aucune raison de préférer Duchamp à Koons ou à Murakami : on pourrait presque dire que le kitsch de Koons est du point de vue de la fin de l’art largement supérieur au « ready-mading » généralisé, qu’on s’efforce de justifier toujours laborieusement dans les termes qui sont ceux de l’histoire de l’art, alors même que le geste de Duchamp est censé nous en faire sortir.

Il est d’ailleurs un peu facile d’opposer l’ironie d’un Duchamp cherchant à subvertir le principe de l’art à travers un geste qui transgresse l’ordre de l’esthétique établi, et le cynisme « post-moderne » d’un Koons jouant délibérément du brouillage des genres dans une farce grotesque, qui singe sans jamais l’égaler, l’acte sacrilège de Duchamp. En réalité, ce qui met Duchamp en position de supériorité par rapport à ses successeurs, c’est simplement que la place qu’il est censément occuper dans l’histoire de l’art moderne, au firmament de l’avant-gardisme esthétique et politique, confère à ses laudateurs le droit de rejeter dans le néant ses « héritiers » qui n’ont évidemment plus pour eux l’alibi de la génialité transgressive : on dira donc très logiquement de Duchamp qu’il brise des tabous et de Koons qu’il enfonce des portes ouvertes. L’un des grands malentendus dans toute cette histoire, et c’est sans doute cela qui était au centre de la récente « querelle de l’ art contemporain », tient sans nul doute au fait que l’on continue aujourd’hui à penser sous le vocable d’art, que cela soit par exemple pour défendre Jeff Koons en affirmant qu’il reste un artiste ou pour l’attaquer en dénigrant sa prétention artistique, quelque chose qui n’a plus rien à voir avec l’art au sens usuel, et qui n’est d’ailleurs revendiqué qu’à demi-mots par la création contemporaine, où l’on préfère se dire « plasticien » plutôt que « peintre » ou « performer » davantage qu’« artiste ». Il est de ce point de vue absurde de dénoncer en Jeff Koons l’antithèse même de l’artiste sans voir que celui-ci n’a au fond nulle prétention esthétique à proprement parler, et qu’il assume au contraire parfaitement sa nullité artistique : Koons ne fait rien d’autre qu’exploiter les possibilités inhérentes au design, et dans ce genre on peut quand même lui reconnaître un brio certain. D’ailleurs, s’il n’y avait pas eu Duchamp et ses ready-made, il n’y aurait jamais eu ni le pop-art, ni Warhol, ni donc Koons bien entendu, réputé et surtout vilipendé pour faire du « néo-pop » tous azimuts. Critiquer l’art contemporain au nom de l’art moderne est donc une opération très périlleuse.

Quant à l’argument de ceux qui défendent Duchamp (la même chose vaut pour Warhol), en affirmant qu’avant de tomber dans des surenchères provocatrices Duchamp avait quand même, à la différence de Koons, payé son tribut à l’histoire de l’art en réalisant des œuvres qui pouvait s’y intégrer, fut-ce de façon problématique, et que sur ce plan c’est un artiste au sens fort du terme, il reste contradictoire pour autant qu’il indique la nécessité d’opérer le partage entre ce qui est signifiant en matière artistique et ce qui ne l’est pas, partage que le geste rebelle de Duchamp a pour conséquence de rendre impossible. La force mais aussi la faiblesse d’une telle posture transgressive tiennent à ce que celle-ci ne peut valoir comme norme par excellence de la transgression que dans la mesure où elle adoubée comme telle par l’ensemble des institutions venant consacrer l’audace et l’insolence de l’artiste révolté. L’acte même de transgression impliquant comme corrélat logique la reconnaissance de la Loi, il est somme toute normal que dans un mouvement analogue l’institution vienne récompenser les fauteurs de trouble, suivant la logique faussement paradoxale de l’hérétique consacré. En ce sens, l’intronisation de Duchamp en parangon de la subversion artistique fait penser au geste professoral qui consiste, tout en se lamentant avec le pathos habituel sur le douloureux et inexorable déclin de l’institution scolaire, à s’enflammer pour quelques élèves particulièrement a-scolaires mais néanmoins, et justement pour cette raison, originaux et brillants, tout en critiquant la grande majorité des élèves pour leur passivité et leur conformisme, alors même que c’est justement ce que le système scolaire exige d’eux. Didier Vivien ne peut à cet égard exalter le génie créateur de Marcel Duchamp contre la médiocrité de Jeff Koons que parce que l’institution universitaire lui permet, ou plutôt, exige de lui qu’il tienne ce type de discours, si l’on se réfère au présupposé pragmatique selon lequel l’art n’est rien d’autre que ce que l’institution déclare être de l’art – ceci restant vrai de l’art même lorsqu’il se présente sous la forme anti-thétique du « non-art », ou de l’« anti-art ».

Il est d’ailleurs erroné d’accréditer Duchamp d’une posture de marginal pur et simple dans le champ de l’art, en le situant du côté de la singularité rebelle ou en affirmant de lui qu’il est inclassable. On doit plutôt le situer à la frontière opérant le partage entre la normalité et l’anomalie créatrice : Duchamp reste sur ce plan suffisamment classique pour être intégré à l’esthétique et à l’histoire de l’art moderne, en atteste ses productions picturales d’avant-guerre, tout en se montrant ce qu’il faut de subversif pour qu’à partir de lui (en tout cas rétrospectivement) l’institution marque l’ouverture d’une période nouvelle dans l’histoire de l’art, caractérisée par le fait qu’on sort précisément de l’art et de l’esthétique. C’est pourquoi, jouant sur les deux tableaux, il peut servir de caution à des prises de position prétendument radicales, s’employant à opérer un partage définitif entre ce qui vaut en matière artistique (Duchamp) et ce qui est digne d’être rejeté dans le néant (Koons), geste de partage qui est le prototype même du geste par lequel l’institution consacre ceux qu’elle a décidé de reconnaître comme porteurs de la légitimité artistique : ainsi, lorsque cela est nécessaire, Duchamp est invoqué au titre d’artiste suffisamment génial et surtout suffisamment normatif pour reléguer ses pseudo-disciples dans les poubelles de l’histoire de l’art au nom de la transcendance esthétique, mais il peut inversement servir à déconsidérer leurs prétentions artistiques au nom cette fois de la critique de toute transcendance esthétique et du refus de la sublimation dans le beau.

Ce que ne parvient finalement pas à voir ce type de critique, c’est qu’il n’existe nullement quelque chose comme un partage entre art et non-art déterminé une fois pour toutes, le positionnement par rapport au non-art s’opérant à géométrie valable selon qu’il s’agisse de Duchamp (évalué en général positivement par les défenseurs de l’art moderne contre l’art contemporain) ou de Koons (évalué négativement suivant une logique analogue), sans que l’on puisse clairement percevoir à partir de quel critère objectif s’effectue cette distinction. En réalité, le partage entre art et non-art est inhérent à l’art lui-même et passe à l’intérieur de toutes les grandes œuvres de l’art moderne et de toutes ses formes – en atteste le cinéma né aux frontières de l’existence transfigurée par l’art et de la vie ordinaire ou encore le projet poursuivi par Flaubert d’écrire un livre sur rien. L’originalité de Duchamp, Koons ou Warhol tient précisément à ce qu’ils thématisent de façon délibérée cette tension constitutive de toute forme artistique et l’explicitent respectivement tous trois d’une manière parfois artificielle mais toujours singulière et talentueuse.

C’est à partir de là que l’on peut comprendre les réactions scandalisées d’une partie des amateurs d’art et du public à leur égard, et plus largement les jugements à l’emporte-pièce dont ceux-ci peuvent faire l’objet, qu’ils soient dénoncés, ainsi que le fait Didier Vivien à propos de Jeff Koons, comme des histrions et des imposteurs, ou bien reconnus en tant qu’authentiques et tragiques génies, si l’on se réfère à ce qu’affirme Didier Vivien au sujet de Marcel Duchamp et d’Andy Warhol : il est certain qu’à prendre pour thématiques de création les frontières poreuses de l’art et du non-art et la tension entre originalité et trivialité, on débouche plus ou moins nécessairement sur la création d’œuvres, ou plus exactement d’objets, au statut esthétique indéterminé, ce qui ne va pas sans susciter chez le profane une impression d’artificialité, et donc assez logiquement, le sentiment qu’on cherche à le tromper en faisant passer pour de l’art ce qui n’est qu’esbroufe ou clinquant. La tension entre art et non-art, ou entre singularité et banalité, qui s’exprime chez des artistes plus classiques de manière implicite, est littéralement prise comme objet de création par des artistes davantage provocateurs cherchant à transgresser, voire à dépasser, l’opposition du sacré (l’art) et du profane (le non-art). Les formes de création contemporaines (ou qui au sein du moderne font signe vers le contemporain) vont ainsi mettre l’accent sur le pole du non-art, soit en travaillant sur ce qui met en question les critères de la beauté classique (l’harmonie ou l’achèvement notamment) – on pense ici au tableau de Picasso Les demoiselles d’Avignon, à la plupart des toiles de Bacon ou encore au refus de la tonalité en musique –, soit en cherchant délibérément à marquer cette présence de l’ordinaire dans l’art en des termes explicitement non-artistiques : de là l’insertion d’objets utilitaires dans la gamme des possibilités esthétiques, dont la fonctionnalité n’est pas même pas transfigurée par un geste artistique, mais assumée comme telle dans son caractère brut, puis l’extension de cette opération de « désublimation » avec la mise en scène des icônes de la culture de masse et des signes de la société de consommation, et son exacerbation chez Jeff Koons au sein d’une « esthétique » kitsch généralisée, le homard géant en aluminium polycrome prenant la place dans les salons du château de Versailles qu’occupaient la roue de bicyclette et l’urinoir dans les institutions de l’art au début du 20e siècle.

En réalité, il y a deux façons de sortir de l’art, celle qu’on pourrait dire littérale ou réaliste avec Koons et la culture pop, où le kitsch se substitue au beau, et l’autre que l’on qualifiera de métaphorique ou de spéculative, avec Duchamp et le ready-made, où l’art et l’esthétique se trouvent comme désacralisés. La première voie, dite littérale, emprunte une forme ironique pour énoncer de manière réflexive le rapport que le pop-art, c’est-à-dire le non-art, entretient avec l’art au sens usuel du terme, en atteste l’ironie des propos tenus par Andy Warhol dans les aphorismes qui composent sa Philosophie de A à B. C’est d’ailleurs ce qui fait tout son charme. Cette ironie au premier degré se trouve redoublée par Jeff Koons et le néo-pop art dans le cadre d’une esthétique et d’un discours qui portent au second degré l’ironie warholienne, au point d’abolir, comme toutes les formes d’ironie qui se redoublent en elles mêmes et finissent par s’auto-réfuter, la distance qu’elle était censée creuser entre l’intention du créateur et la réalité de ses productions artistiques. Du coup, la distanciation inhérente à la parole ironique qui pouvait encore se prévaloir d’une certaine portée critique tend à devenir un raccourci plus ou moins narcissique, le plus court chemin entre soi et soi-même, laissant planer le soupçon d’une attitude cynique qui se complaît dans la pure et simple acceptation du réel, sous prétexte de rendre hommage à la beauté de la vie ordinaire. D’où les reproches habituellement adressés à l’attitude qui est celle de Jeff Koons, et que reprend Didier Vivien dans son argumentaire. Le terme de « non-art » doit en effet s’entendre ici en son sens le plus brut et le plus littéral, à savoir que ce dont il est question ce n’est réellement (et non symboliquement) plus de l’art.

La seconde voie (chronologiquement première) emprunte une forme métaphorique, et pourrait-on dire spéculative, puisqu’il s’agit ici de justifier l’idée d’une fin de l’art et de sa non-transfiguration dans le banal en des termes philosophiques. L’attentat de Duchamp contre la souveraineté de l’art est un acte qui s’est prévalu d’une théorisation secondaire, justifiant dans l’après-coup le mouvement de sortie hors de la sphère de l’art, et plus personnellement l’abandon par Duchamp de toute activité picturale à partir des années 20. C’est sur cette base que l’on peut comprendre l’amour inconditionnel que portent à Duchamp une grande partie de ses admirateurs dévots, puisque la destruction de la religiosité artistique au travers du ready-made et de ses multiples avatars (dont Koons fait évidemment partie au titre de dommage collatéral) s’est opérée dans les termes ultimes qui étaient précisément ceux de la religion de l’art dont Hegel affirmait la fin : de même que la théologie négative appartient à la théologie, la fin de l’art fait partie de l’art lui-même – l’art s’équilibrant autour de l’art et de son dépassement. La mise en question radicale de la transcendance de l’art, culminant au début du 20e siècle à travers le travail des avant-gardes, a été en effet théorisée dans le cas de Duchamp, et donc accompli sur le plan intellectuel, par un ensemble de discours plus ou moins élogieux, dont le point commun à consisté à insérer rétrospectivement le ready-made, en d’autres termes le fin de l’art, dans le cadre d’une téléologie rétrospective faisant du non-art et de la vie ordinaire un moment nécessaire de l’histoire de l’art. C’est pourquoi avec Marcel Duchamp nous sortons de l’art sans en sortir vraiment, ou alors sur un plan purement symbolique et non effectif : la fin de l’art selon Marcel Duchamp reste une utopie et le principal crime de Jeff Koons aura été de chercher à matérialiser celle-ci, alors qu’elle aurait du rester invisible à l’image de son Dieu dont elle signifie la perte.

Du coup, ce qui manque à Jeff Koons, et c’est ce que Didier Vivien ne cesse implicitement de lui reprocher, c’est un discours philosophique (si possible d’obédience hégélienne) qui puisse justifier la moindre de ses paroles et de ses productions, en l’intégrant dans la grandiose métaphysique de l’art et de son accomplissement. Ce que révèle d’ailleurs toutes ces polémiques concernant l’imposture supposée ou réelle des « créations » de Jeff Koons comparées à l’œuvre de Marcel Duchamp, c’est tout un ensemble de considérations relevant davantage de la sociologie de l’art et des intellectuels que de la théorie esthétique comme telle, mais qu’il n’est peut-être pas inutile de rappeler : un intellectuel féru d’art et d’esthétique ne peut pas faire autrement que d’avoir raison avec Duchamp contre Koons, dans la mesure même où il est impossible pour lui de ne pas préférer l’aristocratisme dandy d’un créateur génial et désinvolte à la vulgarité d’un nouveau riche forcément inculte et sûr de son bon droit (Didier Vivien en fait logiquement un salaud au sens sartrien), de surcroît ex-époux d’une actrice porno, ce qui suffit à le réduire au néant intégral.

// Article publié le 2 janvier 2015 Pour citer cet article : Nicolas Poirier, « Faut-il choisir entre Marcel Duchamp et Jeff Koons ? », Revue du MAUSS permanente, 2 janvier 2015 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Faut-il-choisir-entre-Marcel
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