Ethique minimum de la demande de don

Pour Gérad Gendre ce qui fait qu’un don est bon n’est pas tant à rechercher du côté du donateur charitable, de l’obligation au pur désintéressement qu’il s’impose, finalement très orientée vers lui-même (son exploit), que du côté du donataire, dans sa sollicitation qui oblige librement le donateur à s’orienter vers l’autre.

« Il vaut mieux envisager une conception morale d’ensemble
qui donne un rôle plus central aux demandes d’aides (…)
qu’aux offres d’assistance ou de charité, aussi généreuses
soient-elles ». Ruwen Ogien, L’éthique aujourd’hui, Folio
essais 2007, p.117.

Quand on parle du fundraising, c’est-à-dire de don et de générosité, on risque le moralisme. Ce sont des choses belles et bonnes qu’il est difficile d’évoquer froidement. Il y a quelques années, je passai à la télévision pour parler de collecte de fonds en France. A la fin de mon interview, j’interpellai nos concitoyens à l’impératif : « Donnez aux associations ! ». Cette séquence a été coupée au montage et j’en suis content aujourd’hui. C’était ridiculement moralisateur.

Dans le même ordre d’idées, c’est d’une vertu dont nous parlons. Il y a danger de sombrer dans l’hyperbole, le lyrisme, la grandiloquence. Cela aussi, je l’ai fait. Dans des écrits heureusement assez peu lus. Comment éviter cet aspect donneur de leçons ? Nietzsche parlait de moraline, pour bien montrer que la substance peut être nocive, toxique. Pascal écrivait que « la vraie morale se moque de la morale » afin d’indiquer qu’au sujet de la seconde, il y a de quoi ironiser. Tout en précisant qu’il n’y a pas péril en la demeure et qu’il ne faudrait pas non plus tomber dans l’excès inverse qui, d’une trop grande neutralité conduirait vite au relativisme, que faire pour contourner ces écueils ?

Le problème auquel nous sommes tout de suite confrontés est que l’éthique est maintenant une notion employée à tort et à travers. En ce début de XXIe siècle, par exemple, la « guerre éthique » invoquée par Tony Blair atteint sans doute une espèce de sommet en la matière. Pourquoi pas, bientôt, une torture éthique ou quelqu’autre absurdité de ce genre ? Par conséquent, on sent bien que le mieux est de commencer par essayer de s’entendre sur les mots. Qu’est-ce que la morale ?

Et voici que nous butons sur une autre difficulté encore bien plus considérable. C’est que depuis deux millénaires et demi qu’existent la philosophie, des philosophes, des gens qui pensent et non des moindres, la littérature sur le sujet a pris des proportions invraisemblables. Sans parler du fait qu’il y a plusieurs morales, innombrables en fait. Ainsi notre interrogation induit-elle nécessairement une question subsidiaire inhérente à ce propos qui serait du style : quel type de morale choisir, adopter, préférer ?

Pour que ce texte ne prenne pas des dimensions telles qu’à côté de lui la Somme Théologique de Thomas d’Aquin ressemblerait à un petit opuscule, tentons de surmonter l’obstacle en prenant le parti de : 1) ne pas trop faire faire allusion aux grands auteurs ; 2) laisser de côté provisoirement les théories les plus célèbres ; 3) y aller à la hache ou à la louche, quitte à simplifier outrageusement ; 4) penser par nous-mêmes autant que faire se peut et même si c’est à partir de trop peu ; 5) considérer que l’éthique et la morale sont synonymes bien que d’aucuns le contestent parfois non sans raisons. D’accord ? Allons-y.

a/ La morale présuppose la liberté. C’est la valeur centrale car c’est la condition de la responsabilité (morale). Le droit, les lois et les règles de tous ordres (y compris morales) n’ont aucun sens sans la possibilité de les transgresser volontairement et consciemment qu’est la liberté.

b/ Protéger et développer la liberté individuelle est en conséquence accroître le champ de ce qui relève de l’éthique, c’est-à-dire de l’action intentionnelle et choisie.

c/ Compte tenu de a et b, le contenu, la signification et la direction de la morale ne peuvent être que tout ce qui concerne les autres. Dans la mesure où elles ne s’appliquent pas à mon prochain, les délibérations que je peux avoir à mon propre sujet ou les réglementations que je m’impose à moi-même n’ont rien de moral.

d/ Il en résulte une conception prioritairement négative de la morale qui est avant tout d’éviter de nuire à autrui. Je peux maximiser ma liberté autant que je veux si cela ne fait de tort à personne.

e/ Il s’en déduit que la règle du mal est qu’il n’y a pas de crime sans victime. N’est mal que ce qui cause un dommage à quelqu’un d’autre que moi.

f/ De ce « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse » peut s’inférer, en positif : « fais à ton prochain ce que tu pourrais souhaiter qu’il te fasse si tu étais dans la même situation que lui, particulièrement quand celle-ci est mauvaise ».

g/ Car « qu’est-ce que la vertu ? », demandait Voltaire. Et il répondait : « Bienfaisance envers le prochain ». Autrement dit il n’y a pas de bienfait sans bénéficiaire. Positivement, le contenu substantiel de la morale ne peut donc être que de faire quelque chose de bien à autrui.

h/ Il est à noter que le geste éthique par excellence, bon ou bien, est sinon facultatif du moins optatif et pas absolument obligatoire. S’il était contraint, il n’aurait rien de louable (cf. : a). De même est-il forcément asymétrique. Si l’on en attendait un retour, nous serions dans le cadre d’un échange qui l’annulerait par son équivalence. La présupposition de la liberté de la décision vraiment morale implique que l’acte dit bon soit unilatéral, sans contrepartie, ni réciprocité. Ainsi, dédié à l’autre, le bien est le fruit d’un choix univoque et, comme on le dit : désintéressé.

i/ Il va de soi que tout cela s’applique à toutes sortes de choses que nous faisons chaque jour ainsi qu’entre autres au don et à la générosité.

En gros, on retrouve au terme de ce raisonnement la notion essentielle de désintéressement qu’avait bien vue Kant, mais sans le caractère obligatoire de l’impératif catégorique propre à la morale kantienne qui, on l’a vu, la rendait non seulement auto-annihilante par contradiction interne (pourquoi louer un acte systématiquement obligé, même si c’est par le biais d’une mécanique parfaitement intériorisée ?), mais surtout inopérante du fait d’une exigence d’universalisation imaginaire exorbitante et irréaliste, comme l’ont bien vu de nombreux observateurs attentifs (cf. Péguy : « La morale de Kant a les mains pures mais elle n’a pas de mains du tout »).

L’on discerne aussi comment, sans trop d’efforts ni contorsions théoriques, une dose certaine d’individualisme (méthodologique ou pas) est en fait la condition de l’altruisme. Je ne puis aimer mon prochain, élargir ma sphère d’attention vers celles et ceux qui me sont les plus lointains, que si je commence par mes proches et moi. Simple remarque sans laquelle, au passage, une grande partie des évolutions actuelles de nos sociétés seraient illisibles, paradoxales ou par trop déprimantes.

Impossible de revendiquer de nouveaux droits pour autrui si les miens ne sont pas respectés. Impensable de m’indigner des conditions d’oppression faites à d’aucuns tant que je suis dans les fers. C’est le plus sérieusement du monde que l’on peut affirmer : liberté bien ordonnée commence par soi-même.

Maintenant, pourquoi ai-je placé en exergue de ce texte cette citation d’un auteur contemporain, spécialiste de philosophie morale, que je vous livre presque en entier : « Si, comme c’est mon cas, on est décidé à éviter le paternalisme (…), il vaut mieux envisager une conception morale d’ensemble qui donne un rôle plus central aux demandes d’aides (…) qu’aux offres (c’est lui qui souligne) d’assistance ou de charité, aussi généreuses soient-elles » ? C’est que je partage ce point de vue et trouve cette formulation tout à fait essentielle.

D’abord, bien sûr qu’il faut décidément éviter le paternalisme. Il convient même de refuser le maternalisme de nos sociétés qui semble bien vouloir trop contrôler ce qui se passe du côté de nos vies privées. Hygiénisme, sanitarisme, sécuritarisme généralisés, on ne va pas ici entrer dans les détails, mais on voit bien ce phénomène qui risque de nous menacer. C’est déjà bien entamé. On voit mal comment ça pourrait ne pas s’aggraver. Et tout cela se fait au péril de nos libertés. Ce n’est donc pas éthique. Cf. encore points a et b. Rien ni personne ne doit jamais prétendre nous protéger de nous-mêmes, à partir du moment où autrui n’est aucunement atteint par nos actes.

Ensuite, oui, le meilleur moyen d’éviter le moralisme quand on parle de nos rapports moraux avec autrui, c’est-à-dire de générosité (cf. f et g), c’est naturellement de moins porter nos attentions sur les offres charitables ou solidaires et de plus mettre en exergue les demandes des personnes qui ont un besoin ou qui comme ont le dit sont dans le besoin. On a assez ironisé sur les bonnes œuvres de la dame des beaux quartiers sans qu’il soit utile d’en rajouter. D’ailleurs, c’est démodé. Prenons un exemple plus récent et concret. Bill Gates, l’homme le plus riche du monde et son épouse Mélinda ont une fondation dont le budget est de 30 milliards de dollars (plus que celui de l’Organisation Mondiale de la Santé). Je prends son cas à dessein parce que lui se place massivement et presque caricaturalement du côté de l’offre. L’offre énorme, colossale. Il va de soi de personne ne songe à dire que c’est mal, ni que sa démarche est mauvaise. Seulement, prenons maintenant le cas du petit donateur normal, moyen, modeste, qui envoie humblement et anonymement 20 € pour les victimes du tsunami. Qui, des deux, est le plus moral ? Ça me semble évident. La qualité du geste n’a, si l’on peut dire, strictement rien à voir avec sa quantité. Et l’on se situe désormais, avec ce second exemple, dans un tout autre ordre où en premier lieu il y a eu appel, et dans un deuxième temps réponse à celui-ci. L’important, c’est la demande.

Il en ressort qu’un don n’est pas forcément bon ou bien en soi. On peut donner pour une mauvaise cause. Politiquement, religieusement, suivez mon regard extrême. Ce qui compte, fondamentalement, c’est la nature de la demande. Dit autrement : c’est le bénéficiaire (donataire ou récipiendaire) qui fait que le don est bon, bien, ou non ; ce qui est cohérent avec g.

Pareil pour la générosité qui n’est donc pas et ne peut pas être une vertu ou une qualité absolue et décontextualisée. On peut être généreux de son temps, de son énergie et de son argent, voire de son sang et de sa vie pour des choses qui n’en valent vraiment pas la peine. Le XXe siècle l’a assez montré. De même pour la solidarité. On peut être solidaire de personnes ou d’idéologies mortifères. Par contre, nul ne peut dire qu’il n’est pas bon de faire un geste manifestement demandé par plus faible que soi. C’est même à omettre ce genre de vérité éthique (bien sûr métaphysiquement infondée, mais tout ce qu’il y a de plus justifiée par le plus simple bon sens commun) qu’il y a risque de sombrer dans la barbarie. Par conséquent, tout dépend de qui fait la demande ou au nom de qui elle est formulée. De là seulement se déduira la valeur morale de la réponse qui peut éventuellement y être apportée, par exemple sous forme de don.

Sur le plan professionnel qui est le mien puisque mon métier est le fundraising, la collecte de fonds ou l’appel à la générosité du public, cette façon de voir a plein d’implications et applications pratiques. Premièrement, sous le simple aspect du vocabulaire, il est tout à fait décisif de bien comprendre que ce que nous faisons ce sont des demandes et pas du tout des offres. On ne vend rien ; on ne fait pas du marketing ; nous sommes des mendiants, quêteurs et solliciteurs, bref des demandeurs. Deuxièmement et dans le même ordre d’idées, on n’a pas trop intérêt à s’enfermer trop exclusivement dans une relation de type fusionnelle avec les donateurs. Certes leur devons-nous reconnaissance et remerciements, c’est la plus élémentaire des politesses, mais point trop n’en faut. Ce n’est pas ce qu’ils veulent. Ce qu’ils souhaitent avant tout, c’est répondre à des appels justifiés par des vrais besoins et ceci par un don qui sera le plus utile possible parce qu’il aura été employé efficacement pour des gens qu’ils ne connaissent pas. Là réside en vérité l’essence même du don moderne ou post-moderne aux étrangers dont la récence et la nouveauté s’expliquent tout entières par le fait qu’auparavant les techniques et la logistique n’existaient pas pour rendre possible une chose pareille. Le tremblement de terre de Lisbonne n’inspirait à Voltaire (encore lui !) que des lettres pleines de toutes sortes de considérations philosophiques. Parce qu’il n’y avait en gros rien d’autre à faire. Aujourd’hui, ce genre d’homme créerait ou rejoindrait une ONG et lancerait des millions d’appels par mailings et/ou médias interposés. Profitant comme tout le monde des nouvelles technologies de l’information et de la communication, cela lui permettrait cette amplification ou démultiplication de la demande qu’il est convenu d’appeler fundraising.

Il est encore une autre raison qui fait que la phrase de Ruwen Ogien est particulièrement judicieuse et si bienvenue. On en revient un peu au début de ce que nous disions. C’est que si l’on valorise tant l’offre de générosité, on risque de sombrer dans le grandiose. Nous voici très vite aux bords d’une éthique de la vertu aux accents nietzschéens, surhumains, vantant les mérites de la noble prodigalité, d’un débordement luxuriant de munificence, de la grandeur hautaine de la libéralité. Ces choses ont pu être belles. Un Tocqueville a pu regretter que la démocratie les aplanisse ou les efface. Il n’en reste pas moins qu’elles sont aujourd’hui dépassées. Minima moralia, comme disait Adorno. C’est ce qui fait que R. Ogien se prononce en faveur d’une morale minimale, pas trop envahissante. L’on peut en dire autant d’ailleurs de la Charité avec un grand c telle qu’elle fut admirablement vantée, louée, glorifiée par les plus grands des très chrétiens auteurs en commençant évidemment par Saint Paul, bientôt rejoint par Pascal, puis, pour faire vite plus récemment et curieusement par Derrida. Pourquoi ? Pour en faire l’inaccessible sublimité d’une lumineuse clarté, c’est-à-dire une impossibilité. Déconstruite, la charité ; comme tout le reste. Inabordable pour nous autres, simples mortels. Raison de plus pour préférer le minimum moral requis. Car en mettant l’accent sur la demande à laquelle on peut répondre ou non, en toute liberté de choix, par un raisonnable discernement sélectif fait de réflexion et de sensibilité, d’intellection et d’affectivité (face aux multiples malheurs et misères du monde, pas d’autres moyens de se décider), alors l’acte de don redevient faisable. Nous voici du côté de ce que les anglo-saxons n’ont pas tort d’appeler une éthique du « care », c’est-à-dire de l’attention, du secours, de l’aide, de l’assistance ou de la coopération. Peu importe le mot précis, finalement. Ce qui compte est que nous soyons ainsi plus proches du bon sens ou du sens commun, du genre de choses que peuvent effectivement faire des gens normaux et décents. Il y a beaucoup de besoins à satisfaire. Enormément de demandes à lancer. Formuler convenablement un appel n’est pas si facile à réaliser pour qu’il devienne assez simple de donner. Pour cela : mieux vaut d’abord se fixer des priorités. Bien connaître ce sur quoi il faut insister. Et puis y travailler.

Alors, conviction ou responsabilité ? On sait que déontologisme et conséquentialisme sont les deux grands courants théoriques qui partagent la réflexion morale moderne. Formulées autrement, ces perspectives antagoniques mais jumelles se retrouvent jusque dans l’antiquité. Laquelle préférer ? Les causes ou les effets ? Double bind ? Les motifs ou les raisons ? Faux dilemme ? Les deux ? Ni l’une, ni l’autre ? La seconde le plus souvent et la première pour les grandes occasions, quand c’est vraiment important ? Comment trancher ? L’analyse paralyse. Vous, moi, l’acteur réel normal de la vraie vie sommes un peu comme l’âne de Buridan face à cette alternative. L’intérêt qu’il y a à mettre en avant la notion de demande provenant de quelqu’un d’autre est peut être de laisser de côté ou dépasser ces questions. Dans cette démarche, précisons enfin qu’il est évidemment superflu de théologiser le problème en mettant des majuscules partout de façon lévinassienne : Autre, Visage, Appel. Cela nous fait encore sortir inutilement du faisable, du sens commun et de ce qui est ordinairement ou normalement réalisable. Tous les jours, l’expérience démontre qu’énormément de gens répondent sans qu’il soit nécessaire de faire intervenir de telles entités transcendantes. Après tout, l’éthique est censée être de la philosophie pratique, appliquée, agie. Et si l’on pouvait maintenant convier, inviter librement ? Solliciter sans hésitation ? Demander le don sans états d’âme, franchement, pas à reculons ? L’appeler sans modération ?

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// Article publié le 30 mars 2007 Pour citer cet article : Gérard Gendre, « Ethique minimum de la demande de don », Revue du MAUSS permanente, 30 mars 2007 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Ethique-minimum-de-la-demande-de
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