Esquisse d’un Heptalogue éthico-politique à l’usage des modernes

Construction de l’énoncé de principes éthico-politiques à l’usage des Modernes [1]

Le numéro 20 de La revue du MAUSS semestrielle RDM n°20
du deuxième semestre 2002 intitulé « Quelle ‘autre mondialisation’ ? » tente de clarifier les débats sur la mondialisation, en organisant une confrontation entre analystes de bords différents et en interrogeant la société-monde qui naît. Le débat, sans concession, fait apparaître quatre grandes positions : le refus de toute mondialisation (Serge Latouche), le refus de la mondialisation capitaliste (Dominique Plihon et Tony Négri), un réformisme pragmatique (Pascal Lamy et Daniel Cohen) et un réformisme qui ne renonce pas aux idéaux représenté par Jacques Généreux, Jean Baechler, Ahmet Insel et Alain Caillé.
Dans un article intitulé « Quelle autre mondialisation ? », ces deux derniers soutiennent notamment l’idée « qu’il n’y aura pas d’appropriation de la mondialisation par les peuples, pas d’’autre mondialisation’, sans une forte implication non seulement des fonctionnaires internationaux ou même des militants des grandes ONG mais, bien plus généralement, des hommes et des femmes « ordinaires ». Or, poursuit A. Caillé dans sa présentation du numéro, rien ne saurait les relier, leur donner du sens, les faire participer à un projet commun internationalisable, sinon l’énoncé de quelques règles éthiques minimales partageables et qui fassent sens aussi bien du point de vue des religions héritées que des morales laïques. » [op. cit., p. 17]. Ils en viennent ainsi à énoncer dix principes, « dix commandements éthico-politiques, un ‘décalogue’ provisoire et minimal qui leur semble n’être rien d’autre que l’explicitation de l’éthique sous-jacente tant des militants anti-mondialisation que de ceux qui cherchent une mondialisation plus humaine » [Ibid.]

Décalogue éthico-politique à l’usage des modernes (2002)

1. Tu combattras l’illimitation sous toutes ses formes, à commencer par la corruption, sans en accepter l’une ou l’autre sous prétexte que ça t’arrange.
2. Pour cela tu te refuseras à l’irréversibilité et à la non-réciprocité.
3. Tu traiteras les autres sujets humains aussi comme des fins et pas seulement comme des moyens.
4. Tu encourageras la puissance de vie et d’action chez toi et chez les autres sans oblitérer la leur pour favoriser la tienne (ou inversement).
5. Tu favoriseras l’accès de tous aux conditions matérielles et culturelles premières de la puissance de vivre et d’agir.
6. Tu considéreras l’extension de la démocratie (l’acceptation du conflit non violent et de la pluralité) comme une fin et pas seulement comme un moyen.
7. Tu favoriseras la démocratie sous ses trois formes : directe, représentative, d’opinion, sans en sacrifier aucune.
8. Tu lutteras, dans chaque communauté politique, pour le droit à un revenu minimum et contre les hauts revenus dont l’obtention ne permet pas l’amélioration du sort de la collectivité et/ou des plus démunis.
9. Tu traiteras la nature, et sa diversité, aussi comme une fin et pas seulement comme un moyen.
10. Tu reconnaîtras à chacun le droit au respect de son (ou de ses) identité(s) culturelle(s), mais aussi celui de s’en détacher.

Dé-penser l’économique, 2005

Dans son ouvrage, Dé-penser l’économique (2005, MAUSS/La Découverte), A. Caillé revient sur ce décalogue et en propose 2 versions : une longue, et une « ramassée et synthétique ».

Version longue

« Il est inutile et inopérant, écrit A. Caillé, de dresser un catalogue des mesures à adopter dans tous les domaines de la vie sociale. On dépasserait vite le millier de rubriques, et ce catalogue serait impraticable. Non, l’important est de se déclarer croyant d’une même morale mondiale laïque, à échelle humaine et praticable, sussceptible d’être énoncée, pour l’essentiel, en quelques articles de foi aisément mémorisables. Quelques choses comme les commandements de l’homme et de la femme présents au monde moderne et unis contre la démesure et l’illimitation. Sans doute un tel décalogue pourrait-il se présenter à peu près comme suit.

Il rappellerait d’abord les trois principes fondamentaux de la lutte contre l’illlimitation que nous venons d’évoquer :

1.l’interdépendance et la coextensivité de toutes les formes d’illimitation ;
2.la nécessité qui en résulte de s’attaquer à leur ensemble ;
3.l’adoption de la réversibilité et de la réciprocité comme critères de démarcation entre le légitime accroissement des puissances d’agir et la coupable volonté d’une puissance sans retour.

Et il poursuivrait par des commandements de ce type :

4.Tu refuseras de considérer les autres sujets humains seulement comme des moyens pour voir en eux aussi des fins et tu ne supprimeras pas leur puissance de vivre et d’agir au profit de la tienne ;
5.Parce que la démocratie n’est pas seulement un moyen mais aussi une fin, tes actions auront pour but de favoriser son épanouissement en donnant à tes adversaires la possibilité de s’exprimer et d’arriver au pouvoir ;
6.Dans ta lutte pour la démocratie, tu feras tout pour maintenir l’équilibre entre une démocratie directe de proximité, une démocratie nationale (ou régionale) représentative et une démocratie mondiale d’opinion, et tu te refuseras de sacrifier l’une à l’autre ;
7.Tu refuseras de recevoir une rémunération, une faveur ou une stimulation qui te sont proposées pour obtenir de toi que tu fasses quelque chose que tu n’aurais pas fait spontanément en fonction de tes convictions ;
8.Tu lutteras pour que tous aient accès aux ressources premières de la vie, l’eau, le logement, le vêtement, l’éducation et la santé, et pour que personne ne soit amené à vivre avec moins de la moitié des ressources individuelles moyennes d’un pays ou d’une communauté ;
9.Placé en position de richesse, tu refuseras de gagner plus de 100 fois le revenu individuel moyen de ta communauté ; tout ce qui dépassera cette somme sera confié à des associations autonomes, susceptibles d’échapper à tout contrôle et vouées à l’expansion de la démocratie et de la solidarité ;
10.Tu considéreras la nature non seulement comme un moyen mais aussi comme une fin, et tu te refuseras de placer ta survie ou celle de tes proches au-dessus de ce principes. »

Version courte

1. Tu combattras l’illimitation sous toutes ses formes, à commencer par la corruption, sans en accepter l’une ou l’autre sous prétexte que ça t’arrange.
2. Pour cela tu te refuseras à l’irréversibilité et à la non-réciprocité.
3. Tu traiteras les autres sujets humains aussi comme des fins et pas seulement comme des moyens.
4. Tu encourageras la puissance de vie et d’action chez toi et chez les autres sans oblitérer la leur pour favoriser la tienne (ou inversement).
5. Tu favoriseras l’accès de tous aux conditions matérielles et culturelles premières de la puissance de vivre et d’agir.
6. Tu traiteras la nature et le donné historique et culturel aussi comme une fin et pas seulement comme un moyen.
7. Tu considéreras l’extension de la démocratie (l’acceptation du conflit non violent et de la pluralité) comme une fin et pas seulement comme un moyen.
8. Tu favoriseras la démocratie sous ses trois formes : directe, représentative, d’opinion, sans en sacrifier aucune.
9. Tu refuseras toute tentative de corruption sur toi ou sur les autres.
10. Tu lutteras pour le droit à un revenu minimum et pour l’interdiction des revenus excessifs.

Enfin, les consonances religieuses du mot « décalogue » pouvant être contre-productives et, le « décalogue » lui paraissant encore trop touffu, A. Caillé a préféré récemment lui substituer un « heptalogue ». Il nous en a donné cette version le jour de la réunion du MAUSS du 16 juin 2007 consacrée au questionnement du rapport entre anti-utilitarisme et décroissance.

Esquisse d’un Heptalogue éthico-politique à l’usage des modernes (2007)

1. Tu combattras toute forme et tout risque d’illimitation.
2. Tu refuseras toute forme de corruption, de toi ou d’autrui.
3. Tu traiteras autrui aussi comme une fin et pas seulement comme un moyen.
4. Tu lutteras contre tout risque de dégradation irréversible des parts de Nature et des formes de Culture que tu as reçues en héritage.
5. Tu n’auras pas d’autre souci public que celui de contribuer à édifier une démocratie durable.
6. Tu lutteras pour l’accès aux conditions matérielles et culturelles premières de la puissance de vivre et d’agir.
7. Tu lutteras donc pour que chacun ait droit à un revenu minimum et aucun à une richesse illimitée.

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// Article publié le 27 mai 2007 Pour citer cet article : Alain Caillé, « Esquisse d’un Heptalogue éthico-politique à l’usage des modernes  », Revue du MAUSS permanente, 27 mai 2007 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Esquisse-d-un-Heptalogue-ethico
Notes

[1Cette petite synthèse des différentes formulations du décalogue, puis de l’heptalogue a été réalisée par S. Dzimira

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