Equivoque don de soi

A propos de Journal d’un curé de campagne, le roman de Georges Bernanos, le film de Robert Bresson

Avec l’aimable autorisation de reproduction de l’auteur et de l’association.

Cet article reprend l’intervention d’Alain Brossat donnée lors de journées philosophiques organisées dans un gîte le dernier week-end de septembre 2012 à Fertans, dans le Doubs, par l’association « Voyons où la philo mène ? » Le sujet en était « dette et don ». Alain Brossat a proposé cette analyse le dimanche matin après que l’ensemble des participants ont regardé le film de Robert Bresson, tiré du roman de Georges Bernanos Journal d’un curé de campagne. Le don de soi du « petit curé » nous pousse aux limites du don et de la dette et nous offre également une analyse originale du changement de la place de l’institution religieuse dans la France de cette époque.

En quoi consiste le don de soi, tel que le pratique le petit curé d’Ambricourt, dans le roman de Georges Bernanos comme dans le film de Robert Bresson [1] ? Il s’agit de s’activer sans limite au service de la population de la paroisse dont la charge lui a été confiée par l’Eglise, de se vouer sans relâche au salut de leur âme, tous en tant qu’ils forment « la paroisse » (la collectivité villageoise comme communauté chrétienne), et chacun, singulièrement. Ceci en s’oubliant soi-même, c’est-à-dire sur un mode délibérément sacrificiel, en se nourrissant de mauvais vin sucré et de pain rassis, en portant une soutane tachée et élimée, en s’échinant sur sa lourde bicyclette, par tous les temps, pour rendre visite aux uns et aux autres, en ignorant les symptômes alarmants de la maladie dont il souffre...
Il y a donc d’emblée quelque chose de suspect dans ce don de soi, puisque le geste qui le soutient est inséparable d’une certaine forme de morbidité : il y a toute cette hérédité alcoolique qui « travaille » derrière ce don en forme de service des autres, ces états seconds, ces vertiges quasi-extatiques dont une clinique un peu brutale nous dirait qu’ils sont à rapporter directement au cancer de l’estomac qui l’empêchent d’absorber quelque nourriture consistante que ce soit et l’astreignent à une sorte de jeûne perpétuel... la piquette qu’il absorbe à haute dose peut être soupçonnée de fonctionner comme carburant de son élan mystique vers les autres et du délaissement de soi, de l’abandon ( à la volonté de Dieu ou à la maladie ?) qui en est le complément.
La force du roman de Bernanos - et du film de Bresson aussi, est d’établir le lecteur (le spectateur) dans cet espace d’indécision où il ne saurait trancher entre deux lectures : une lecture médicale, symptomale, selon laquelle le don entier de sa personne à ses paroissiens que pratique le jeune curé d’Ambricourt, don si entier qu’il débouche sur la mort (en bref : il sauve les âmes au lieu d’aller se faire soigner) est miné par la maladie. Il ne serait donc qu’un faux-semblant, une manifestation secondaire intégralement placée sous un signe de mort, d’un abandon à la mort, voire d’un désir de mort – le roman est peut-être plus explicite que le film sur ce point.
Ou bien alors, à l’opposé, on aurait une lecture chrétienne, spiritualiste, une approche par le sublime qui verrait dans le parcours de don et d’abandon du jeune prêtre une sorte de passion, et ferait de celui-ci une sorte de saint poursuivant la tradition de St François d’Assise, qui rend inséparable don de soi et dépouillement, ceci jusqu’à l’effacement, la disparition du sujet même. Une approche par la grâce, à laquelle invitent les derniers mots du livre, sortis de la bouche du mourant, repris dans le film : « Tout est grâce ».
Chacun/e, sur ce point, se fera sa propre religion, c’est bien le cas de le dire, mais sans que cela change quoi que ce soit au fond : quel que soit le parti de lecture que l’on adopte, la manière dont le jeune curé va exercer son ministère en s’y vouant entièrement appellera toutes sortes de réserves et de perplexités. Sous quelque angle qu’on l’examine, la figure du don qui est ici présentée persiste à être hautement problématique.

Voyons cela d’un peu plus près.
Au début du roman, le curé de Torcy, une paroisse voisine (qui se prévaut de son âge et de son expérience pour lui dispenser ses conseils sur un mode passablement paternaliste) lui présente ce qui constitue pour lui le mode de direction idéal d’une paroisse : froid, réaliste, soucieux d’efficacité. Il dit : « De mon temps, on formait des hommes d’Eglise (…) des chefs de paroisse, des maîtres, quoi, des hommes de gouvernement. Ca vous tenait un pays, ces gens-là, rien qu’en haussant le menton (…) Maintenant les petits séminaires nous envoient des enfants de choeur, de petits va-nu-pieds qui s’imaginent travailler plus que personne parce qu’ils ne viennent à bout de rien. Ca pleurniche au lieu de commander [je souligne, AB] ».
Donc, première fonction, un curé de village est là pour gouverner, commander, diriger ses ouailles.
Puis il présente la seconde tâche du prêtre rural : un curé de village est là pour faire le ménage  : « Une paroisse, c’est sale, forcément. Une chrétienté, c’est encore plus sale. Attendez le jour du Jugement, vous verrez ce que les anges auront à retirer des saints monastères, par pelletées – quelle vidange ! Alors, mon petit, ça prouve que l’Eglise doit être Une solide ménagère [je souligne, AB] solide et raisonnable ».
Pour remplir ces fonctions, un curé se doit d’être fort, alerte : il faut qu’il se nourrisse bien, jouisse d’un minimum de confort, soit bien servi et se soucie davantage d’être obéi qu’aimé par ses paroissiens - « un vrai prêtre n’est jamais aimé ». On le voit bien dans le film, le curé de Torcy, avec sa voiture et son presbytère bien meublé, a la vie d’un notable rural.
Un statut et des facilités revendiqués pour se tenir à la hauteur de sa tâche pastorale : « Je ne suis pas un supérieur de moines. J’ai un troupeau, un vrai troupeau (…) un peuple de chrétiens n’est pas un peuple de saintes nitouches. L’Eglise a les nerfs solides, le péché ne lui fait pas peur, au contraire (…) Hors l’Eglise, un peuple sera toujours un peuple de bâtards, un peuple d’enfants trouvés ».
C’est toute la différence entre un village (une micro-société, un collectivité locale) et une paroisse (une communauté, un « peuple » rassemblé par la foi).
Ce pastorat a une finalité distincte, qu’énonce sans détour le curé de Torcy : « L’Eglise a été chargée par le bon Dieu de maintenir dans le monde cet esprit d’enfance, cette ingénuité, cette fraîcheur ». Le prélat énonce ici ce qui constitue le programme fondamental de l’Eglise comme appareil séculier : gouverner le peuple en le maintenant dans un état de minorité perpétuelle.
Le curé de Torcy décrit le prêtre de village comme une sorte de fonctionnaire. Il exerce un pouvoir légitime, qui lui est conféré par l’autorité ecclésiastique, il gouverne, il commande, il veille au grain. On ne lui demande pas d’états d’âme (de « pleurnicheries »), mais de la compétence, de l’énergie. On est aux antipodes d’un service en forme de don de soi.

Face à l’ensemble de ces prescriptions, notre curé de campagne va, d’emblée, dévier, suivre une trajectoire qui le porte à adopter toutes sortes de conduites inacceptables pour ses collègues, ses supérieurs et ses paroissiens aussi, à tout faire de travers, selon le jugement bienveillant, malgré tout, du curé de Torcy ; le jeune prêtre va glisser vers une sorte de dissidence involontaire. Ce que relate le journal au jour le jour et dans lequel il s’astreint à une « franchise absolue », c’est la façon dont, irrésistiblement, le narrateur passe du service de l’Eglise (fondé sur une obéissance stricte et le respect de prescriptions nombreuses et détaillées) à celui de ses paroissiens – un service dont la forme, l’intensité, l’extension sont, par définition, indéterminées. Le curé de Torcy appartient à l’Eglise et cette appartenance fixe entièrement le cadre de son action. Le curé d’Ambricourt, lui, se donne à ses paroissiens et ce don de soi, comme le sacrifice ou l’hospitalité, ne saurait se voir assigner quelque limite que ce soit. Le curé de Torcy tire son autorité de sa position, sa formation, son expérience... Tout ceci le met en position de commander et guider. Le paradoxe du geste adopté par le curé d’Ambricourt est qu’il consiste à se dépouiller de toute autorité, de toute compétence particulière et à faire de sa faiblesse, de son dénuement, de ses incertitudes, sa maladresse, son épuisement, sa mine cadavérique (etc.) le matériau même de l’exercice de son sacerdoce. Et le miracle, ou alors le tour vraiment diabolique de la chose, comme vous préférez, c’est que ça marche ! Plus notre personnage tend vers une sorte d’effacement, plus il va vers sa disparition annoncée, et plus de mystérieuses affinités s’établissent entre ses propres épreuves, souffrances et celles des hommes et des femmes, des femmes surtout, qui viennent vers lui avec le mal, les passions terribles et le désespoir qui les habitent. Le voici donc établi dans cette posture où il ne s’active jamais aussi bien au service du salut de leur âme, de leur réconciliation avec Dieu que lorsqu’il est lui-même dans la plus entière dépossession de ses moyens de représentant de l’autorité de l’Eglise, de directeur de conscience, pasteur autorisé...
C’est le plus souvent du plus profond du désarroi voire du désespoir, quand il ne sait même plus tout à fait où il en est avec sa foi et avec Dieu, qu’il trouve les ressources du Samaritain prêt à secourir la créature exposée à un péril mortel et qui jette ses dernières forces dans la bataille pour l’arracher aux griffes du diable (il croit au diable, sans aucune réserve). Plus il devient lui-même évanescent et plus il se trouve doté de cette connaissance intime de la faiblesse humaine, du péché, de la faute qui lui permet de s’approcher au plus près du malheur de l’autre et de sa peine, de le retenir dans sa chute, voire dans la scène clé (le paroxysme du livre) avec la comtesse, de communier avec lui (elle) dans sa souffrance et sa peine et de le conduire sur la voie de l’apaisement.
Ici se dévoile donc quelque chose comme le mystère ou le cristal du don : la valeur inestimable de ce que « donne » ici le petit curé, tient à son absence de substance. Il ne donne pas quelque chose, il ne donne rien en particulier, ce type de don est pure intensité et il est intransitif : il donne, un point c’est tout, ce qui veut dire dans les termes de la théologie de référence qu’il est le passeur de la grâce et celui qui, à force d’aller vers le « rien », l’amenuisement du sujet (tout le livre est à sa manière un traité de la désubjectivation), se transfigure, se métamorphose : de gardien du troupeau, il devient, littéralement, dans le cas de la comtesse, le sauveur d’âme. Le don illimité et sans objet est dans cette scène ce qui lui permet d’effectuer un quasi-miracle – arracher cette femme à son désespoir, lui redonner l’amour des autres, lui assurer, à la veille de sa mort, la paix de l’âme.
Dans les autres cas, même lorsqu’il se désespère d’être sans prise sur le mal qui tourmente ses âmes ou met en mouvement ces corps - la petite Séraphina, l’institutrice, Chantal -, tout se passe néanmoins comme si un don particulier (le don de celui qui se donne tout entier) lui permettait de retenir ces tourmentées, ces désespérées, ces furieuses au bord de l’abîme. Le seul qui, finalement, échappe totalement à son attraction, c’est le comte qui, d’instinct, lui voue une tenace hostilité – c’est qu’il est tout sauf une âme en peine mais tout simplement l’un de ces possédants et bien-pensants sans état d’âme voire sans âme tout court que honnissait Bernanos.
Le problème est que tout ce qui tend donc sous cet angle à faire de cet homme en sursis, cet être en état d’exaltation fiévreuse perpétuelle, une figure sublime, à le situer hors de portée de toute critique, le problème est qu’un tel personnage sent distinctement le souffre au regard de son institution d’appartenance et de la doctrine qui l’inspire. Comme le dit le doyen de Blangermont qui a la charge de contrôler la façon dont il exerce son ministère, « Dieu nous préserve des saints ! (…) Trop souvent ils ont été une épreuve pour l’Eglise avant d’en devenir la gloire » - une « boutade » dont le petit curé comprend sans peine qu’elle est une pierre lancée dans le jardin de son affectation de pauvreté, d’ascétisme et de service des plus humbles. Tout cela est hautement suspect aux yeux des représentants d’une Eglise qui a depuis longtemps fait la paix avec l’ordre social, tout ceci a un parfum d’orgueil démesuré et d’exaltation de mauvais aloi. Cette Eglise rassise a horreur de cet excès d’engagement et de sensiblerie, elle y discerne les germes de toutes sortes de déviations qu’elle connaît bien – le fanatisme, le mysticisme, un brin de jansénisme aussi, peut-être. Elle n’a pas besoin de martyrs ni d’actions d’éclat mais bien de loyaux serviteurs, réguliers, dus à la tâche et qui durent longtemps dans leur rôle et leur fonction. Viscéralement conservatrice et à l’écoute des notables, elle aperçoit dans les bizarreries du petit curé un ferment de perturbation du bon ordre social. Le comte se plaint de ce qu’il « se mêle de ses affaires de famille », les villageois voient en lui, plutôt qu’un ascète, un excentrique qui « boit tout seul, en cachette », ses collègues s’alarment de son « imprudence » lorsqu’il laisse à tous sa porte ouverte pour entendre les paroles de détresse et de haine des jeunes femmes tourmentées du château...
Bref, l’Eglise n’est pas prête à supporter cette manière qu’il a de différer des autres curés, comme le lui fait remarquer le chanoine de la Motte-Beuvron, un prélat issu de la bonne société. Et, précisément, ce qui le rend différent des autres, c’est ce qui s’agence autour du mystère du don. Un mystère qu’il nomme lui-même « merveille », dans ce passage de son journal où il consigne : « O merveille, qu’on puisse ainsi faire présent de ce qu’on ne possède pas soi-même, ô doux miracle de nos mains vides ! »
Donner ce que l’on n’a pas : en d’autres termes, le pur et simple don du don. En d’autres termes, ici, être le pur et simple conducteur qui, dans le vocabulaire de l’électricité, remet les âmes perdues en contact avec Dieu, les rebranche sur l’espérance (Gabriel Marcel, Ricoeur...).
Mais, si l’on veut y regarder de plus près, il y a bien un petit quelque chose, un « presque rien » mais qui n’est pas pour autant insignifiant, dans ce rien, ces « mains vides ». Quelque chose qu’on appellera, en termes foucaldiens, un dispositif, plus précisément, un dispositif d’écoute.
Que fait notre petit curé, en effet ? Pas grand chose ou, plutôt, toutes sortes de choses, mais qui sont routine : il dit des messes, va porter les sacrements à des mourants, prend ses dispositions pour un enterrement, etc. Mais ce qui compte, ce n’est pas tellement cela, c’est quelque chose d’indéfini, qui se joue dans les interstices de cet apparent activisme, et prend la forme invisible d’une perpétuelle disponibilité  : porte de la sacristie toujours ouverte, déambulations dans le village propices aux rencontres impromptues, visites domiciliaires d’habitude, mais chacune d’elle étant susceptible de se transformer en un grand moment dramatique de vérité, à la faveur d’un aveu, d’un échange terrible où tout se rejoue du combat de l’ange et du démon... Loin d’être l’oeil du maître, le regard panoptique qui surveille et contrôle le village, le quadrille spirituellement, moralement, notre petit curé est le pauvre hère qui, note-t-il dans son journal, s’avance comme « un malheureux mendiant qui va, la main tendue, de porte en porte, sans oser seulement frapper ». Mais, comme chacun le sait, derrière tout mendiant, peut se profiler un dieu...
Un dieu ou une oreille... car au fond, il suffit de cette présence flottante dans le village pour que le dispositif se mette en place. « J’ai, depuis quelque temps, lit-on encore dans le journal, l’impression que ma seule présence [je souligne, A.B.] fait sortir le péché de son repaire, l’amène comme à la surface de l’être, dans les yeux, la bouche, la voix. On dirait que l’ennemi dédaigne de rester caché devant un si chétif adversaire, vient me défier en face, se rit de moi ».
Cette présence n’est pas celle d’un sujet constitué, autorisé, habilité à répondre de quoi que ce soit. Elle est celle du plus humble des témoins, un témoin si modique qu’il se nomme lui-même comme l’inerte, l’infra-humain – une chose : « Moi, je suis le serviteur de tous. Et encore, serviteur est-il un mot trop noble pour un malheureux petit prêtre tel que moi, je devrais dire la chose de tous [c’est moi qui souligne, A. B.], ou moins même, s’il plaît à Dieu ».
Mais c’est précisément cet abaissement vers le plus infime qui va faire que le miracle de la « seule présence » ou de la pure écoute peut opérer. C’est à la condition de se présenter ainsi, chétif, souffreteux, sans assurance et vêtu de ses lambeaux de « mendiant » aux paumes ouvertes qu’il désarme les préventions et suscite cette parole sur soi qui libère... Comme il a été formé au séminaire et non pas à l’Ecole freudienne, il parle un peu, quand même, il objecte, il met en garde, il oriente, il apaise, mais au fond, ce n’est pas du tout autour de sa parole, une parole d’autorité que s’agence le don, mais bien, comme il le dit, de la présence qui suscite le vomissement des paroles empoisonnées, passage obligé sur le chemin d’un éventuel apaisement. En ce sens, plutôt qu’à un proto-analyste, il s’apparenterait à un exorciste laconique : pas besoin de crier, convoquer, tempêter pour extraire les démons des corps, sa présence suffit pour que le péché « sorte de son repaire ».

Il faut bien prendre la mesure de ce qui se donne ici, du point de vue du chrétien : il ne s’agit pas de confession (et d’absolution), il ne s’agit pas simplement d’inciter à l’examen de conscience, il ne s’agit pas principalement d’alléger les souffrances morales des individus, de faire survenir des aveux qui soulagent, il s’agit de faire revenir la brebis égarée dans la foi, de la faire revenir dans la lumière de Dieu, il s’agit donc bien de la sauver au sens le plus strict du terme, comme cela apparaît distinctement dans la scène avec la comtesse – sa mise en présence avec le petit curé est ce qui va lui permettre de s’éteindre dans la paix de Dieu, réconciliée avec son dieu et les hommes, en état de grâce, si je comprends bien. Dieu a accordé sa grâce à la brebis égarée en dotant in extremis le petit curé du don de la remettre sur le droit chemin, et c’est ce qui lui permet de donner cela même qui n’a pas de prix : la force de revenir à Dieu.
La grâce est tombée sur lui aussi dans le moment où il était le plus désemparé, désorienté, perdu dans l’exercice de son sacerdoce. Dieu qui, si souvent, s’est tu et l’a abandonné (le petit curé) à son désarroi. Avec ce motif du silence de Dieu, de la créature abandonnée, omniprésent dans le roman, on rencontre aussi, soit dit en passant, quelque chose qui, aux yeux des fonctionnaires de l’Eglise chargés de « cadrer » le petit curé, dégage une forte odeur de protestantisme, bref d’hérésie. Si on lit attentivement les paroles que Bernanos met dans la bouche des différents prélats appelés à se prononcer sur la façon dont le petit curé exerce son ministère, on discerne que le fond de leur pensée est ceci : il est un fanatique en herbe, du fait notamment de cette présomption qui l’habite de pouvoir accorder autre chose que ce qui relève de sa fonction sacerdotale – de bonnes paroles, des apaisements et des conseils convenus et, bien sûr, des sacrements en bonne et due forme.

Maintenant, si l’on voulait radicaliser la critique de l’éthique du don (qui est une sorte de mystique aussi) véhiculée par la conduite ou l’inconduite du petit curé, si on voulait la soumettre à une grille de lecture inspirée de Nietzsche ou de Foucault, on pourrait dire ceci, par exemple : au fond, ici, le jeu de l’homme dépouillé, souffrant, désemparé qui se fait le témoin de la peine des autres et les ramène à Dieu n’est qu’un simulacre, un théâtre  : en feignant de leur accorder ce bien impalpable, ineffable - la grâce - , ce qu’il met en place, c’est un appareil de pouvoir, un système d’emprise fondé sur l’écoute et la disponibilité. La comtesse, d’ailleurs, n’est pas dupe, qui lui dit : « Vous savez bien forcer les confidences, vous êtes un rusé petit prêtre [je souligne, A.B.].
La ruse est ici l’arme de l’homme de pouvoir à contre-emploi : celui qui, au lieu d’affirmer son pouvoir sur un mode autoritaire, brutal, péremptoire, le fait sur ce mode insinuant mais terriblement efficace de l’exhibition de la faiblesse, du désarroi, de la souffrance... Ce qu’il construit, comme l’araignée, comme la tarentule (le bestiaire nietzschéen), c’est son réseau d’emprise sur son petit monde paroissial dont toutes les misères dispersées et disparates finissent par se rejoindre dans sa sacristie. Car, au fond, qu’a-t-il vraiment à donner, est-on fondé à se demander, une fois que l’on a fait le pas de côté qui permet de s’émanciper des motifs autarciques qu’il expose lui-même dans son journal ?
Pas grand chose en réalité, il ne fait qu’exhorter l’institutrice, Chantal, la fille du château et la petite Séraphita à la résignation et la patience, quant à la comtesse, tout se passe comme s’il l’avait, tout simplement, aidée à mourir... Pour un regard profane, se détecte un très visible contraste entre le dispositif de pouvoir ou d’emprise que constitue en dépit de tout l’exercice par le petit prêtre de son ministère (il pénètre dans tous les foyers, se mêle du plus intime de la vie des gens, une présence insinuante au plus près du grain de la vie de tous et qui surprend maintenant que ce grand dispositif s’est retiré, le curé cédant la place au médecin -Knock- et à l’assistante sociale), un contraste très visible entre la réalité de ce dispositif et le caractère tout à fait hypothétique des bienfaits et consolations qui se rattachent, pour le commun des mortels, à cet exercice.
Au temps de la biopolitique, il ne fait guère de doute que le pastorat médical, dans les campagnes ou ailleurs, est globalement placé sous le signe du faire vivre. Avec tous ses défauts, ce que le médecin a à donner, si l’on peut dire, s’agence autour de la défense ou de la protection de la vie, de son augmentation. Sous ce signe (de la biopolitique moderne), ce que le petit curé à à donner, lui, n’est pas du tout évident - et on touche du doigt ici la réponse à cette question qui demeure fondamentale, pour nous : pourquoi, dans nos pays, l’Eglise a-t-elle perdu la bataille pour le gouvernement des vivants ? Pour dire les choses rapidement, la faille majeure de ce gouvernement, tel que l’exerce le petit curé, c’est qu’elle ne choisit pas entre la vie et la mort, comme horizon général du gouvernement humain. Ce n’est pas seulement qu’il ne « sauve » la comtesse que pour l’accompagner au tombeau. C’est avant tout que ses propres gestes, sa propre passion du don sont distinctement placés sous un signe de mort, habités par une passion de la mort qui le déborde, sur lequel il n’a aucune prise. Son dévouement et son refus de prendre en compte sa maladie ne font qu’un, son dolorisme, placé sous le signe de la maxime « souffrir pour les âmes », est son « carburant » spirituel : « Que ne donnerais-je pour souffrir ! La douleur elle-même se refuse. La plus habituelle, la plus humble, celle de mon estomac. Je me sens horriblement bien (…) Je pense à moi comme à un mort ».
La mauvaise foi est son guide, elle est ce qui l’empêche de se tourner vers la vie . Il sait qu’il est gravement malade, mais il préfère l’ignorer, car sa maladie est ce qui lui permet d’entrer dans les dispositions où il va pouvoir exercer son « don » . Celui-ci a donc partie liée avec la mort. Dans le journal, il écrit successivement : « Je suis sérieusement malade. J’en ai eu hier la certitude et comme l’illumination » et « En refusant d’avouer le mauvais état de ma santé, faut-il croire que je n’obéissais qu’à un sentiment, même exalté, du devoir. Avais-je d’ailleurs le droit de courir ce risque ? ». Il défend envers et contre tout ses prérogatives sacerdotales (« Je suis votre prêtre, votre pasteur », dit-il à la comtesse), mais ses brebis, où les entraîne-t-il, à subir ainsi cette irrésistible attraction qu’exerce sur lui la mort - « Je commets certainement une faute grave en retardant de jour en jour ma visite au médecin de Lille » (mais je le fais quand même - un destin entièrement gouverné par l’inconscient...).

Pour finir sur ce chapitre : on peut difficilement pratiquer avec compétence ce que Foucault appelle « gouvernement des vivants » quand on est à ce point tourné vers la mort. Et là, dans la figure présentée par Bernanos, on peut voir une allégorie du caractère mortifère de ce gouvernement des vivants exercé par l’Eglise catholique de la Restauration à la Seconde Guerre mondiale et de son échec face à la concurrence de l’Etat et des pouvoirs modernes. Là où le petit curé disait qu’il faisait sortir le péché de son repaire, grâce à son dispositif d’écoute, c’est désormais l’analyste qui fait sortir l’inconscient du sien, grâce à un autre (dispositif) qui lui « dissemble » autant qu’il lui ressemble...

J’ai fait recours rapidement pour cette analyse à Nietzsche (le soupçon, la généalogie de la morale), à Foucault (les dispositifs de pouvoir) – je ne voudrais pas rester en dette auprès de Marx et Sartre : il y a une chose qui saute aux yeux dans le roman autant que dans le film : fils de paysan lui-même, proche et même frère par l’origine de l’immense majorité de ses humbles paroissiens, il n’en subit pas moins l’irrésistible quoique ambivalente attraction du « château ». C’est, dans l’espace du roman et du film, à ce monde des patriciens qu’il consacre l’essentiel de ses efforts, c’est dans ce milieu que se cristallise l’enjeu du don. Tout se passe comme si une affinité discrète mais tenace s’était établie entre ce traître à sa classe, arraché à celle-ci par le séminaire, et ces nobles en bout de course. C’est avec eux qu’il a une langue commune, pas avec les paysans dont il avoue qu’il ne fait qu’effleurer les vies obscures. C’est donc chez les riches qu’il ira exercer son don contre le diable, c’est à leur classe qu’il fait don de sa personne, pour l’essentiel. Avec la petit Séraphita, il ne trouve pas les mots. En ce sens, il a beau être en délicatesse avec l’Eglise, comme institution, il n’en est pas moins emporté par le mouvement qui lie irrévocablement le destin de celle-ci au monde des possédants et des puissants.

En glosant un peu sur ce roman et sur ce film, je voulais partager avec vous des choses simples :
Premièrement, la possibilité qu’un don soit absolument pur, inconditionnel et sans contrepartie est assez douteuse. Le don, en général, comporte toujours un supplément, une charge, une part cache qui ne se donnent pas à voir au premier regard. C’est la raison pour laquelle beaucoup le tiennent en suspicion et lui préfère la froide franchise de l’échange, notamment marchand. Toutes sortes de denrées suspectes ou avariées sont susceptibles de transiter avec et par le don, ce qui tend à l’établir dans une sorte de flottement, de zone grise où devient im-perceptible ce qui en constitue, pourtant, envers et contre tout, le cristal pur : un geste vers l’autre ou vers les autres en deçà de tout calcul.
Rien n’est plus facile à détourner que le don, ce que font constamment les marchands en vous « offrant » 20% de shampoing « en plus », dans le flacon que vous achetez, ou bien les groupes de presse industriels en vous « donnant » les gratuits idéologiquement toxiques et payés par la pub, dans le métro. Rien n’est plus facile à empoisonner et pervertir que le don lorsqu’il est réintégré dans les circuits du calcul ou bien encore lorsqu’il cache une demande déguisée. Rien, donc, plus que le don, n’est falsifiable, susceptible de se transformer en fausse monnaie et donc rien ne mérite davantage d’être interrogé sur ses arrières ou de voir son sous-sol soigneusement sondé.
Deuxièmement, une fois que l’on a remarqué, avec les anthropologues, que le don est ce qui créé la dette et appelle le contre-don, et qu’il contribue à ce titre à l’entretien du lien social, une fois donc que l’on a mis en évidence cette dimension positive du don tout en le démystifiant, en le désenchantant, on est loin d’avoir épuisé le problème. Car toutes les dettes nées du don n’ont pas la même valeur ni la même efficace sociale. Une invitation à dîner entretient la sociabilité en appelant une autre invitation (etc.), mais il en existe de nombreuses autres qui empoisonnent la vie et asservissent parce qu’elles sont impossibles à rembourser. Si je vous sauve la vie au péril de la mienne propre alors que vous êtes en train de vous noyer, il est fort probable que vous finirez par me détester, tous comptes faits, vu l’impossibilité de trouver une contrepartie équitable. Vous me direz que ce n’est qu’un cas extrême, mais ce n’est pas si sûr - d’une façon générale, les enfants demeurent perpétuellement en dette vis-à-vis des parents, par définition, et leur vouent une rancune d’intensité variable, pour cette raison même. Sur ce plan, la mise en valeur des bonnes circulations et des équilibres suscités par le dispositif général du don et du contre-don peut être un faux semblant. Un élément constituant de notre condition métaphysique et de nos difficultés existentielles est bien le fait que nous soyons perpétuellement en dette, sans pouvoir nourrir l’espoir de jamais nous acquitter de ce que nous « devons », pêle-mêle, à ceux qui nous ont précédés et ont construit le monde dans lequel nous vivons, à nos proches, à nos amis, à ceux qui ne sont pas encore nés et auxquels nous ne sommes pas du tout sûrs d’être capables de leur léguer un monde vivable, etc.
De ce point de vue, le « fond » de la dette, ce n’est pas l’échange et la circulation, c’est l’incompensable, l’irremboursable. Sous cet angle, les Etats en faillite d’aujourd’hui, les peuples criblés de dettes astronomiques, la Grèce et les autres, constituent une bonne allégorie de notre condition individuelle... Métaphysiquement parlant, nous sommes tous des Grecs d’aujourd’hui, parce que nous avons tous mangé notre pain blanc le premier et qu’il nous faudra vivre jusqu’à la fin avec ce fardeau de la dette irremboursable.

Le domaine du don est très obscurci dans un temps où, d’une part, nous sommes encouragés à revendre sur E-Bay nos cadeaux de Noël et, de l’autre, où il s’avère que toutes sortes de choses que l’on prétend nous offrir ou nous donner – qu’il s’agisse d’amitié-Facebook ou de lessive sont, en réalité, de la fausse monnaie. Plutôt donc qu’entretenir la nostalgie d’un temps mythique, sans doute, où l’on savait encore donner, où le don valait encore quelque chose, ne devrions-nous pas plutôt réfléchir à la façon dont nous pourrions, dans tout un champ de pratiques différenciées, réintroduire la question du don dans la dimension des échanges non marchands ? Je veux dire, plutôt que tenter de réenchanter une figure du don sublime et sans contrepartie qui n’a sans doute jamais existé ou qu’en tout cas, on peut toujours suspecter, ne devrions-nous pas plutôt tenter d’étendre et d’intensifier la sphère des activités dans lesquelles la dimension du don est inséparable des bons usages de l’échange – comme ici même, dans notre petit laboratoire de Fertans... ?
Amen

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// Article publié le 20 novembre 2012 Pour citer cet article : Alain Brossat, « Equivoque don de soi, A propos de Journal d’un curé de campagne, le roman de Georges Bernanos, le film de Robert Bresson », Revue du MAUSS permanente, 20 novembre 2012 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Equivoque-don-de-soi
Notes

[1Nous remercions l’auteur et l’association de nous autoriser à reprendre ce texte et vous invitons à lire le quatrième numéro des Cahiers de Philomène , à paraître fin 2012, dans lequel l’ensemble des contributions du week-end sont retranscrites ainsi qu’elles ont inspirées.
Site de l’association : http://ici-et-ailleurs.org

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