Eclat(s) de Scriabine

Dans son Alexandre Scriabine, Jean-Yves Clément nous invite à écouter une œuvre sans refuser de la comprendre, à la comprendre sans la réduire à la forme, à penser sa forme sans cesser de l’admirer. Jamais il ne réduit l’auteur de la 5e sonate pour piano à une anecdote qui pourrait le diminuer ; il permet enfin de penser la capacité de la musique de Scriabine à convoquer les autres arts pour offrir un hymne à la création et au cosmos.
J.-Y. Clément est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Les Deux Âmes de Frédéric Chopin (2010), Franz Liszt ou la Dispersion magnifique (2011), un vaste poème Le Chant de toi (2012), un recueil d’aphorismes, De l’aube à midi (2013), et récemment, chez Actes Sud, Alexandre Scriabine ou l’Ivresse des sphères (2015). Il a co-écrit un livre d’entretiens sur la musique avec Michel Onfray, La Raison des sortilèges.

« L’art n’est qu’un moyen pour s’enivrer, un vin merveilleux. »
A.Scriabine

« Mortels, je vais vous enseigner
Les mystères des célestes harmonies
Que les hymnes et les gloria
Retentissent sur la lyre du soleil !
 »
A. Scriabine, L’Acte préalable

Encore peu connu et rarement apprécié à sa juste valeur, Alexandre Scriabine (1872-1915) est pourtant un compositeur de premier plan. Il laisse une œuvre d’une profonde originalité, à la puissance d’expression stupéfiante et totalement révolutionnaire, au même titre que celles de Schönberg, Bartók, Prokofiev ou Stravinski ; bousculant de manière irréversible l’harmonie et la tonalité comme le fera l’École de Vienne, jusqu’à inventer un nouvel accord comme centre de gravité – l’accord dit “mystique” ou “synthétique”, pivot de son langage à partir de 1910 – ; incluant très tôt la polyrythmie au sein de la mélodie même, inventant tel Chopin ses propres formes et développant une esthétique très consciente de l’aphorisme musical (il est sans doute le plus grand miniaturiste de l’histoire de la musique), en droite ligne des tentatives quasi expérimentales du dernier Liszt ; exploitant des horizons harmoniques et des espaces sonores radicalement nouveaux, dont Messiaen (qui pourtant hypocritement ne parla jamais de lui) et d’autres (Schönberg encore, impressionné par son Prométhée) se souviendront, pour ne rien dire de Berg, de Szymanowski ou de compositeurs plus proches de nous, tels Stockhausen ou Cage.

Comme Liszt encore, Scriabine fait poser à la musique des questions qu’elle ne se posait pas avant lui. Il est un musicien charnière dans le basculement des mondes, entre xixe et xxe siècles, romantisme total et modernisme radical, repoussant par son extatisme chronique, son extrémisme intellectuel et son extravagance pleinement assumée, toutes les limites connues, expressives comme formelles.

Sa production, étendue sur environ trente années (1884-1914), présente une densité et une qualité de plus en plus manifestes au fil des ans, considérables à partir de la Sonate n°5 de 1907. Àprès elle suivront des partitions d’une importance extrême, dont les cinq dernières Sonates, le Poème de l’extase et Prométhée ou Le Poème du feu, sans compter de nombreuses « courtes » pièces, toutes essentielles – les Poèmes op. 59 et 63, Vers la flamme op. 72, les Études op. 65, les Préludes op. 74.

Des pièces qui sont l’une des causes du dédain habituel témoigné à l’égard de Scriabine. Mis à part les trois symphonies, sur lesquelles on passe toujours rapidement, et les deux poèmes symphoniques cités, qui comptent parmi les plus grandes pages orchestrales de la première moitié du xxe siècle, d’une hauteur égale à celles de Ravel, Debussy ou Stravinski, aucune page de lui, exceptées les Sonates n°1 et n°3, n’atteint en durée le quart d’heure… Plus encore, la presque totalité de ses quelque deux cents pièces pour piano – comme Chopin, Scriabine écrira quasi exclusivement pour le piano n’excèdent pas quelques minutes, au mieux ; ce qui n’aide pas à sa reconnaissance. Si la musique au cours de son histoire bavarde volontiers, Scriabine, lui, agit tout à l’inverse, obsédé qu’il est par l’économie de moyens et la densité maximale à donner à la matière musicale. Une leçon apprise aussi chez Chopin.

Comme pour le musicien polonais, le piano de Scriabine est un monde clos, autosuffisant, le seul dans lequel il respire librement. Chopin et son influence profonde – Scriabine reprendra une grande partie de ses genres, préludes, études, impromptus, mazurkas, nocturnes – ont fait souvent oublier sa vraie personnalité, cette sorte de grâce languide et rêveuse telle qu’elle s’affirme dans la célèbre Étude en ut dièse mineur op. 2, composée à l’âge record de quatorze ans. Scriabine prolonge en fait Chopin plus qu’il ne le suit. Est-il étonnant qu’un génie si précoce emprunte un temps les pas d’un autre ? Le contraire eût été impensable quand on sait la portée infinie de l’univers harmonique de Chopin, pour ne rien dire de son art pianistique sans égal.

Les portraits photographiques que l’on a de Scriabine donnent une image de lui semblable à sa musique : fière, hautaine, charmeuse, élégante, fine, mystérieuse, affirmée, noble, distinguée, étrange, singulière, lumineuse, surprenante, exaltée, aristocrate, cérébrale, raffinée, savante, mystique, sensuelle, spirituelle, inquiète, fantasque… Des qualificatifs à mettre en parallèle des étonnantes indications qui émaillent ses partitions, et se multiplient à partir de la Sonate n°5, véritable œuvre-pivot de la production de Scriabine, autant dire de sa vie, tant il semble que celle-ci ne soit orientée que par sa quête.

Car la vie de Scriabine, c’est son œuvre, et rien d’autre ! Une vie tournée exclusivement vers sa pensée et son art ; une pensée mais aussi une spiritualité, vécue comme un véritable appel vers un autre monde, exprimée très tôt dans des textes de jeunesse ainsi qu’à l’intérieur de deux vastes poèmes qui précèdent chacun une œuvre majeure : le Poème de l’extase et L’Acte préalable, sorte de rituel préparatoire au délirant Mystère.

Ses indications, si extraordinaires parfois – “étincelant”, “avec délice”, “avec un intense désir”, “avec enchantement”, “avec une céleste volupté”, “dans un vertige”, “avec un effroi contenu”, “avec une joie exaltée”, “comme des éclairs foudroyants”… –, ont ajouté à la confusion du jugement. Mais elles sont une porte très signifiante sur son univers si singulier, où littérature, philosophie, religion accompagnent la musique dans une sorte de monde parallèle spéculatif très particulier.

Ces spéculations sont également le fruit d’une époque. Ainsi Scriabine adhéra-t-il à la théorie alors en vogue – et depuis Baudelaire en somme – des correspondances, celles de la musique et des couleurs, mais d’autres encore, louées par les symbolistes de l’époque, en Russie (Balmont ou Kandinsky) et en France (Huysmans), telles que lui-même les mettra en œuvre dans son Prométhée. Pour lui, la musique n’est qu’une vibration particulière au sein du cosmos où toutes sont appelées à vibrer ensemble. Dimension universelle qui sera le fondement de la dernière œuvre du grand prêtre Scriabine, fantasme grandiose à peine esquissé, Le Mystère. — L’art de Scriabine est une liturgie.

De fumeux, obscur, on a fait de lui un musicien vénéneux et excentrique, pire, impur, artiste “cosmico-sensuel” décadent, englué dans un hindouisme vaseux, sorte de prophète musical du New Age avant l’heure. Certes, Scriabine a fait de l’art une sorte de religion et d’initiation magique (“L’art est magie”, écrit-il dans le texte du finale de sa Symphonie n°1), appelées à transformer la vie. Oui, il fut mystique dès son plus jeune âge, cherchant plus tard l’ésotérisme, voire dans la théosophie des éléments susceptibles d’éclairer ses interrogations ; mais rien de cela n’a jamais affecté en quoi que ce soit son œuvre, qui contient toujours sa propre nécessité en elle, et non en dehors d’elle. Chez Scriabine (comme chez Liszt toujours) l’extramusical suit toujours le musical, et le programme, quand il existe, n’est que second. Comment une théorie pourrait-elle prétendre venir au secours de la magie ?

Son but finalement est simple : parvenir à la béatitude et à la transfiguration de l’homme par la musique et les arts qui peuvent correspondre avec elle. Idéal et attitude qu’il puise en lui-même : “Si je communique au monde une seule parcelle de ma béatitude, il jubilera pendant des siècles.” Il s’agit dès lors d’accomplir une œuvre ultime, une œuvre d’art totale, synthèse nouvelle où tous les arts sont fondus les uns dans les autres et tous les sens mis en résonnance. C’est le sens du Mystère, qui oriente comme un phare toute la production de Scriabine. Mais ce Mystère n’existera jamais, il restera enfoui sous forme de songe…

Prométhée, c’est lui !... Sa quête était de faire de son art “une force théurgique d’une puissance incommensurable appelée à transformer l’homme et le cosmos tout entier”, écrit sa fille Marina. Étape par étape, il pave son chemin de pièces majeures comme autant de marches menant à son temple et à son Mystère jamais accompli. À défaut d’avoir pu réaliser un tel projet totalisant où public et exécutants se confondraient dans une même fusion, il a su créer à travers son œuvre une longue montée vers l’extase.

Car les événements les plus importants de sa vie – une vie assez pauvre, essentiellement ponctuée de déboires financiers et conjugaux –, les seuls qui la justifient entièrement, ce sont ses œuvres ; plus précisément ses sonates, qui constituent le fil rouge de sa production, comme la borne qui en marque à chaque fois le chemin accompli. Au nombre de dix, si l’on excepte deux pages insignifiantes de jeunesse, écrites de 1892 à 1913, elles sont le parfait témoin de l’évolution si rapide de Scriabine.

Dès lors, pas de véritable rupture dans sa production, depuis la Valse op. 1 composée à quatorze ans jusqu’aux elliptiques Cinq Préludes op. 74 de 1914, mais une sorte d’irrésistible nécessité organique. A partir de 1911 et de Prométhée, en quatre années, il compose vingt et une pièces pour piano, toutes essentielles, dont ses cinq dernières sonates. Le tout ramassé en à peine une heure trente de musique ; une heure trente de pure contemplation musicale. Sa dernière grande page, le poème Vers la flamme, agira comme une sorte de manifeste final, affichant ostensiblement l’inanité de tout bavardage musical, le piano semblant vouloir s’y abolir lui-même pour atteindre un au-delà de la musique…

Désormais, la vie de Scriabine se fond entièrement avec la création pure, jusqu’au point dangereux où musique et silence, dans la même consumation, unis dans la mort, se confondront… – “Nous présentant simultanément dans la beauté nue / De nos âmes brillantes / Nous nous abolirons / Nous nous annulerons.” [1]

// Article publié le 2 juin 2015 Pour citer cet article : Jean-Yves Clément, « Eclat(s) de Scriabine », Revue du MAUSS permanente, 2 juin 2015 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Eclat-s-de-Scriabine
Notes

[1Derniers vers de L’Acte préalable.

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