Chronique de Mai 2007

Le point sur ce qui s’est fait depuis trois mois. Le futur proche de la Revue du MAUSS permanente.

Voilà trois mois que La Revue du MAUSS permanente a publié ses premiers articles. Comme nous avons tiré tous azimuts, il est difficile de repérer un fil conducteur de l’ensemble. Mais s’il devait y en avoir un, ce serait bien sûr celui du MAUSS depuis ses débuts : la critique de l’utilitarisme, de la croyance massivement partagée qu’on n’a rien sans rien, que rien ne peut se faire qui ne s’appuie sur l’appât du gain, sur la satisfaction des intérêts individuels, matériels, de prestige ou de pouvoir … [1]. Ce fil en croise un autre, l’élaboration d’une manière différente de voir les choses, que le MAUSS promeut depuis une quinzaine d’année maintenant, non plus sous le seul angle de l’intérêt, mais sous celui des dons [2].

Si on y retrouve naturellement la même manière d’interroger le savoir et la réalité sociale-historique, La Revue du MAUSS permanente n’est pas une Revue du MAUSS semestrielle bis. Elle en est plutôt le complément, le compagnon d’armes ou de route dirions-nous volontiers.

Le MAUSS a presque gagné l’une de ses batailles. Il y a 26 ans, quand il s’est créé, toutes les sciences sociales (avec la philosophie politique d’ailleurs) semblaient en passe de réaliser leur synthèse sous l’égide de « l’axiomatique de l’intérêt ». La grande théorie dont rêvaient les premiers sociologues, qui embrasserait tous les aspects de la vie sociale et même psychique, était sur le point de voir le jour, à partir de l’idée qu’au fond, les hommes sont avant tout des homo oeconomicus, des calculateurs intéressés. Vingt-six ans et plus d’une dizaine de milliers de pages plus tard, qui encense encore aujourd’hui la figure de l’homo oeconomicus, ne serait-ce même que pour ses seules vertus heurisitiques ? Qui ne se dit pas anti-utilitariste en France, et au-delà ? Mais l’attention ne doit pas se relâcher. Les benthamiens sont de retour
 [3], soutenus d’ailleurs par le MAUSS qui semble avoir toujours placé le goût du débat au-dessus de l’amour de ses propres positions [4]. La Revue du MAUSS permanente continuera donc la bataille sur le front théorique, aux côtés de La Revue du MAUSS semestrielle. Elle l’a fait durant ses trois premiers mois d’existence.

Mais il est une autre bataille que le MAUSS est loin d’avoir gagnée, et dans laquelle La Revue du MAUSS permanente compte bien s’engager de toutes ses forces. Depuis ses débuts, dans le sillage de Marcel Mauss et de son Essai sur le don, le MAUSS s’attache à ne pas dissocier ses recherches des conclusions politiques qu’il est possible d’en tirer [5] - une position qui lui a valu et qui lui vaut toujours d’ailleurs d’être parfois vilipendé dans le monde savant. Depuis ses débuts, il entend faire « mouvement » au-delà du cercle des seuls chercheurs et des universitaires. Les échos favorables qu’il rencontre du côté des militants, du monde associatif peuvent laisser penser qu’il y est partiellement parvenu. De belles initiatives comme celle de l’AECEP (cf. le n° 29 de La Revue du Mauss semestrielle, « Avec Polanyi, contre la société du tout-marchand », début juin 2007) ont vu le jour, mais elles ont finalement avorté. Et force est de reconnaître que dans le même temps que l’anti-utilitarisme réalisait une percée dans le monde académique, une offensive utilitariste, qui prenait la forme d’un capitalisme financier planétaire débridé, spéculatif, commençait sinon à dévaster, du moins à menacer tout ce que l’humanisme en Occident, et avant lui le christianisme (et les grandes religions ailleurs) avaient construit comme institutions porteuses de l’esprit du don. Tout ce qui semblait ne pas pouvoir être gagné par la logique utilitariste, marchande - l’école, la santé, l’eau, la famille, le vivant lui-même – est progressivement annexé au territoire du roi « profit-illimité ». La Revue du MAUSS permanente veut mener la bataille contre l’illimitation et souhaite faire entendre sa voix partout où l’internet la portera. Universitaires, chercheurs, mais aussi militants, bénévoles, travailleurs sociaux, enseignants, étudiants, citoyens ordinaires, de France et d’ailleurs (du Brésil déjà, mais bientôt de l’Italie et d’Angleterre) : tous sont appelés à discuter nos vues et nous nous attacherons à rendre la revue participative (dans la limite de l’audible et de nos forces). La bataille peut se faire et se fera en rangs dispersés à l’image de cette première livraison de La Revue du MAUSS permanente [6]. Mais nous n’envisageons pas que l’on puisse la gagner en n’affirmant pas en rangs serrés cette fois-ci, contre la valeur de l’illimitation, d’autres valeurs, une autre éthique qui actualiserait en quelques sortes toutes celles dont nous sommes les héritiers et qui étaient parvenues à contenir tant bien que mal cette logique de l’illimitation jusqu’à présent. Tel est le sens de l’ouverture de la rubrique « Vers une éthique mondiale » qui constitue probablement le point cardinal de La Revue du MAUSS permanente aujourd’hui, le point auquel tous nos propos nous ramènent.

Avant de conclure, histoire de tenir en haleine nos visiteurs internautes, dessinons à grands traits les évolutions prochaines de La Revue du MAUSS permanente. Nous allons très probablement ouvrir une rubrique « Associations et économie solidaire » qui rendra compte des initiatives solidaires et des débats indissociablement théoriques et politiques que soulèvent leur compréhension, avec le souci constant de La Revue du MAUSS permanente d’associer les mouvements sociaux à la réalisation de cette rubrique. D’ailleurs, que ceux qui se reconnaîtraient dans nos idées ou qui souhaiteraient simplement les discuter avec nous n’hésitent pas à nous contacter. Nous travaillerons également à rendre la revue plus interactive en donnant la possibilité aux internautes de laisser des commentaires sur chacune des contributions (sous réserve du respect d’un code de bonne conduite élémentaire). Nous développerons aussi nos relations avec nos amis brésiliens, sous une forme qui reste encore à préciser. Enfin, nous exploiterons davantage les outils audio et vidéo, afin de rendre plus vivante encore La Revue du MAUSS permanente.

Terminons en soulignant que cette aventure n’aurait pas été possible sans tous ceux qui ont contribué à notre revue d’une manière ou d’une autre : en nous adressant directement ou indirectement une contribution, en nous informant de l’existence d’un article particulièrement intéressant circulant sur la toile, ou encore en publiant une note de lecture [7]. La liste serait déjà trop longue à établir. Que tous en soient remerciés. Fabien Robertson nous pardonnera de le mettre à l’honneur, en soulignant le travail qu’il a effectué jusqu’ici en concevant l’architecture technique du site, et celui qu’il effectue quotidiennement en le faisant évoluer au gré des idées de chacun. Nous avons là un « directeur technique » aussi compétent qu’il est enthousiaste dans l’animation de notre Gazette. Merci Fabien.

SD
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// Article publié le 1er juin 2007 Pour citer cet article : Sylvain Dzimira, « Chronique de Mai 2007 », Revue du MAUSS permanente, 1er juin 2007 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Chronique-de-Mai-2007
Notes

[1Développent plutôt ce point de vue, dans Le Supplément du MAUSS les articles de : Franck Depril ; E. Günter Schumacher ; Bruno Kestemont

[2On lira utilement dans Le Supplément les articles de : Josette Gaume ; Gérard gendre ; Aline Henrion ; Michael Borgolte ; Keith Hart. Et dans La Gazette : Fabien Robertson ; Sylvain Dzimira

[4Le lecteur partageant notre goût du débat a peut-être apprécié la joute entre Pascal Bouchard et Laurent Lafforgue ; la correspondance entre Jean-Paul Lambert et Sylvain Dzimira ; ou bien encore le compte-rendu de la réunion du MAUSS du 31 mars sur le thème de la crise de l’école. Sans parler de l’exposé des positions pour le moins non consensuelles de Jean-Pierre Terrail sur la syllabique ou de Michel Terenstchenko sur la torture ou encore de l’analyse de Ch. Lazzeri sur la campagne pour les élections présidentielles de 2007. La prochaine réunion du MAUSS du 16 juin entre les MAUSSiens et certains représentants de la Décroissance a toutes les chances de donner lieu à des belles discussions aussi.

[5Considérant que le droit et l’économie de ses contemporains souffrent de la morale utilitariste, qui menace en quelque sorte la cohésion sociale, M. Mauss, après avoir montré que le don est le liant universel par excellence, plaide à la fin de son ouvrage, dans le domaine du droit pour une protection sociale co-financée par les patrons et les salariés (nous sommes en 1924), et dans celui de l’économie pour le mouvement coopératif, qu’il voit tous deux inspirés par la morale du don. Le MAUSS, dans cet esprit, soutient par exemple l’économie solidaire, et la création d’un revenu minimum et d’un revenu maximum. D’ailleurs, nous nous réjouissons que sur ce dernier point, Denis Clerc, fondateur et ancien directeur du mensuel Alternatives économiques, et le MAUSS fassent désormais cause commune.

[6La Revue du MAUSS permanente accueille des articles qui, s’ils ne sont pas maussiens, n’en donnent pas moins à penser. On pourra ainsi lire les articles de : Aafke Komter ; Jean Christophe Marcel ; Frédéric Lordon et André Orléan ; Pierre Bourdieu ; Paul Ricoeur ; Fabrice Flipo ; Jacques Viard

[7Quatorze longues notes critiques et dix brèves de lectures publiées, qui couvrent plusieurs champs disciplinaires : la sociologie, l’histoire des idées, l’économie, la philosophie, l’anthropologie

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