A propos de Philippe Corcuff, « Les années 30 reviennent et la gauche est dans le brouillard », Textuel 2014

Philippe Corcuff choisit dans ce livre d’affronter pleinement l’analogie qui est souvent faite de manière trop allusive entre la période contemporaine de montée de l’extrême-droite et les années 30. La tentative est salutaire mais nous montrons que l’auteur semble manquer de cohérence, par rapport à ses propres parti-pris.

Les années 30 reviennent-elles vraiment ?

Chômage de masse, « crise économique », montée des nationalismes ou du moins de l’appel à l’unité de la nation, prenant par exemple la forme d’une critique de l’Europe, croissance des tensions entre « minorités visibles », recrudescence d’actes antisémites, popularité surprenante de sites web tels que celui d’Alain Soral [1] etc. le sociologue Philippe Corcuff publie aux Editions Textuel un livre qui tente une analyse de la période actuelle et cherche à questionner le rapprochement qui est souvent fait avec les années 30.

L’ouvrage se stucture en cinq grandes parties. Dans la première l’auteur se plonge dans quelques travaux historiques sur les années 30 et s’interroge sur la validité de l’analogie avec l’époque contemporaine. Sont interrogés notamment Gérard Noiriel, Jean-Louis Loubet del Bayle, Pierre Laborie, Philippe Burrin et Pierre Bourdieu. Sont identifiés des thèmes communs tels que la xénophobie, l’antisémitisme, les théories du complot, des trajectoires telles que celle de Sorel qui vont de l’extrême-gauche à l’extrême-droite. Dans la seconde partie l’auteur examine les raisons de la popularité d’Eric Zemmour et d’Alain Soral, dont le site serait plus fréquenté que celui de RTL. Corcuff identifie quelques « schémas néoconservateurs transversaux » tels que l’obsession identitaire, le conflit entre « bobos » « libéraux-libertaires » « sociétaux » et le « vrai peuple » représentant « le social », ainsi que la dénonciation du « système », avec fréquemment des tendances complotistes, ce qui indique des continuités mais aussi des différences avec les années 30. La troisième partie souligne la propension des néoconservateurs à se draper dans une « rebellitude » qui tout en prenant l’apparence de la subversion et de la transgression ne fait que rétablir des clivages et des mécanismes bien connus de bouc-émissaire, d’essentialisme identitaire et de pensée simpliste. Corcuff explique dans un quatrième chapitre que certains intellectuels de gauche comme Michéa ou Bouvet contribuent à cette désorientation. Michéa en particulier serait coupable de s’en tenir à une éthique de la conviction, quand c’est une éthique de la responsabilité qui serait requise à notre époque. Sont aussi épinglés Cédric Durand, Razmig Keucheyan et quelques autres pour leur attachement à la nation, ou du moins leur souci de se distancier d’avec le cadre européen d’action.

Un dernier chapitre propose une interprétation bourdieusienne du Front National, c’est sans doute le plus intéressant des cinq. Corcuff rappelle l’effacement de l’identité ouvrière, au sein de la population, bien aidée en cela par certains auteurs au nombre desquels François Furet ou François de Closets, soucieux de sortir de la lutte des classes, au profit d’un accent mis sur « les classes moyennes ». La justice sociale s’est trouvée affaiblie, avec pour l’auteur cette conséquence immédiate qu’est la montée d’un clivage « racial-national ». Les fondements de ce clivage restent cependant fragiles, en particulier si on prend en compte l’abstention, qui s’est bien implantée dans les milieux populaires. Le FN n’est pas aussi « populaire » qu’il se plaît à le prétendre. Cependant son efficacité est réelle, pour Corcuff elle repose sur deux arguments principaux, que la gauche peine à contenir : d’un côté la « préférence nationale », et de l’autre la thématique de l’insécurité, reliée à la question de l’immigration. Sarkozy puis Copé ont voulu se réapproprier ce clivage mais le travail de légitimation qu’ils ont ainsi accompli a continué de profiter au parti de la famille Le Pen. A ceci s’ajoute l’insécurité économique, qui provoque une réactivation identitaire qu’exploitent les « entrepreneurs intellectuels et politiques d’identités fermées ».

Quels sont les chemins pour « combattre le FN » ? Corcuff revient sur les « fausses pistes » que sont à ses yeux le fait de laisser les classes populaires au FN (comme le recommandait Terra Nova, en mettant la priorité sur « les valeurs » et les minorités visibles) ; l’invocation du « national », qui nous engagerait sur un terrain perdu d’avance ; le fait de ne focaliser que sur le capitalisme ou sur la critique du PS, tenant le FN pour quantité négligeable, ce qui serait une grave erreur comme l’histoire l’a montré ; ou encore la stratégie qui consiste à s’affirmer clairement sur tous les fronts, qui néglige la nécessaire fabrication d’espaces communs. La piste privilégiée par Corcuff est de revisiter la question de la justice sociale, en l’étendant à de nouveaux domaines tels que l’inégalité culturelle et plus généralement « le sociétal », dans cette « démocratie protestataire » proposée par Lilian Mathieu, et incluant les formes de désobéissance civile analysées par Sandra Laugier et Albert Ogien. A cette perspective l’auteur ajoute quelques utiles compléments : être vigilants à l’égard du mépris du « populaire », reconstituer les convergences entre mouvements progressistes, en tenant compte des convergences de chacun, ne pas occulter les questions de sécurité mais trouver une manière d’en traiter qui ne participe pas à l’obsession sécuritaire et discriminatoire, jouer les identités ouvertes (« mille-feuilles ») contre les identités fermées, et favoriser un internationalisme populaire.

Ce cinquième chapitre est assez convaincant, et s’inscrit à notre sens dans la piste approfondie entre autres par Ernesto Laclau et Chantal Mouffe en matière d’articulation des identités individuelles et collectives. Le « populisme » est un terme qui sert trop souvent à stigmatiser une attention soutenue accordée au peuple, ou à discréditer les manifestations de colère ou d’indignation qui sortent du cadre autorisé par les institutions. A rebours de ces postures moralisantes et conservatrices, il y a urgence à revenir aux sources réelles des problèmes quotidiens, ceux qui, faute de réponse concrètes dans le domaine politique, finissent par ne trouver que ces « identités fermées » comme dérivatif. Cela suppose notamment de ne pas occulter ces difficultés, sous un moralisme ou un théoricisme de bon aloi, y compris lorsqu’elles ont pour conséquence de devoir reconnaître par exemple qu’il est plus difficile de vivre sa foi quand on est musulman que quand on est catholique, ou que les victimes de discriminations n’ont pas les mêmes capacités à y faire face. C’est d’ailleurs à une éthique de la responsabilité que nous appelle Philippe Corcuff.

Le problème dans ce livre est que les quatre premiers chapitres ne nous semblent pas pleinement participer de ce projet que l’auteur appelle de ses vœux. Plusieurs critiques peuvent être faites qui à notre sens ne conduisent pas à remettre en cause les conclusions développées dans le cinquième chapitre mais invitent plutôt à plus de cohérence de la part de l’auteur. Cela nous permet du même coup d’élaborer les pistes proposées par Corcuff avec un peu plus de détail.

Une première critique porte sur le rapprochement avec les années 30, qui donne quand même le titre du livre. Corcuff convient que le clivage « social » (ou : « lutte des classes ») ne retrouvera pas la position centrale qui fut un temps la sienne, dans l’histoire, et qu’il faut prendre en compte la diversité des revendications – sans oublier ladite lutte des classes. Dans la situation qui est la nôtre, c’est plutôt une bonne nouvelle, car l’histoire a démontré que la configuration politique des années 30, qui était dominée par la lutte des classes, n’a pas pu éviter la guerre. Que la période soit peut-être plus ouverte qu’à cette époque n’est toutefois à ce stade qu’une hypothèse, il s’en faut de beaucoup pour que l’on ait trouvé la bonne réponse. En tout cas il est urgent de trouver une voie progressiste qui, sans être seulement « de gauche » (au sens de la lutte des classes), ne soit pas non plus « de droite ». L’expérience des années 30 est cruciale à cet égard, pourtant Philippe Corcuff condamne de manière expéditive les « non-conformistes des années trente » [2] qui pour une partie d’entre eux avaient précisément tenté d’avancer dans cette voie, à l’exemple de Jacques Ellul, Bernard Charbonneau ou de Denis de Rougemont. Corcuff reprend sans distance critique les analyses de l’historien Zeev Sternhell qui sont pourtant lourdement marquées, sur le plan politique. Rappelons en effet que le succès de cet auteur est étroitement lié à la conjoncture de deux phénomènes [3] : un certain consensus dans la lutte contre le totalitarisme, dans les années 80, qui conduisait à renvoyer dos à dos le stalinisme et le nazisme, et le fait que la France se croyait jusque-là indemne de tout foyer fasciste, ce qui permettait de faire l’économie d’une mise en cause de soi. Sternhell a eu raison de mettre en cause ce dernier point , mais il a trop poussé dans l’autre sens, faisant quasiment de la France le foyer de tous les fascismes, ce qui l’a conduit à mettre trop de courants dans le même panier. Son ancrage antitotalitaire est un autre facteur explicatif de cette exagération, il se fonde en effet sur la conviction que tout ce qui échappe à la polarisation droite / gauche serait antiparlementaire et donc proto-fasciste. C’est aller un peu vite en besogne. Ces approximations ont déjà fait des dégâts, dans le passé. L’écologisme en particulier en a fait les frais, essuyant de semblables critiques, venant de la gauche comme de la droite [4]. Corcuff ignore ce débat, prend Sternhell au pied de la lettre et se prive ainsi de la richesse potentielle des « non-conformistes », filiation à laquelle il nous semble pourtant devoir être rattaché, notamment dans sa revendication écologiste et libertaire. Et l’urgence d’une « troisième voie » (non-conformiste) se justifie pleinement, encore une fois. Dans les années 30 déjà la rigidification de la gauche sur la lutte des classes avait conduit à minorer le racisme et la xénophobie montantes, hâtivement rangés dans « la fausse conscience », dont on attendait qu’elle s’efface tôt ou tard devant l’évolution économique. Erreur totale.

Une seconde critique porte sur les conditions du débat à gauche. Elle ne vise pas uniquement Philippe Corcuff. Le cas de Michéa est assez exemplaire à cet égard, mais l’on pourrait facilement trouver d’autres exemples, comme la discussion sur la décroissance [5] ou la critique de l’Europe. L’objet principal de Michéa depuis des années est de trouver une voie entre l’économicisme de la gauche (la lutte des classes) et son « culturalisme », deux voies qui, prises isolément ou ensemble, paraissent être des impasses. La première conduit en effet immanquablement à ne pouvoir répondre à la question de la justice que sous l’angle de plus de moyens (keynésianisme etc.), sans jamais réellement discuter des fins. Quant au « culturalisme », ou « sociétalisme », il est extrêmement étriqué, sans épaisseur réelle, il se ramène à la GPA, la PMA ou la lutte moralisante contre les discriminations. C’est la discussion sur les fins qui se trouve évacuée. Pour le dire vite le paysage politique contemporain se compose d’une droite brandissant l’autorité et l’exploitation (par le capitalisme), d’une gauche de la gauche divisée et inaudible, et d’un PS « moderne » qui ne parle plus que d’entreprise et de « sociétal ». L’ensemble est assez éloigné des difficultés concrètes rencontrées par les Français. La politique semble impuissante, ce qui est un comble puisque la politique est précisément le lieu où la souveraineté doit s’exprimer. Le problème principal tient donc plutôt à un relais défaillant entre les élites et le peuple, observation attestée de multiples façons. Et en l’absence de tels relais, comment ne pas en venir soit à l’abstention, soit au vote protestataire, FN en tête ? Voire à « l’identité fermée » ?

Bien sûr qui sort des clivages convenus « en haut », au sein de l’élite, même « de gauche », prend quelques risques. C’est là que Corcuff semble hésiter. D’un côté il soutient une position « anti-confusionniste » qui justifie la critique de Michéa. L’idée est que les repères doivent être clairs. Dans le même temps l’auteur ne voit que trop bien la difficulté de rester dans les clivages classiques, qu’il juge dépassés, à juste titre. D’où le cinquième chapitre. Mais alors où se trouve la cohérence entre ces deux positions ? Soit les clivages établis sont caducs et il faut accepter d’en sortir, au risque du « confusionnisme », soit ils sont valides et en effet toute aventure doit être sanctionnée. Corcuff n’affronte pas réellement cette tension. Michéa prend les risques que Corcuff appelle dans le fond de ses vœux. Que la gauche établie s’offusque du « confusionnisme » masque mal sa propre impuissance, son manque d’idées et d’ambition. Le FN quant à lui ne se montre pas timoré, il prend tout ce qui lui rapporte des voix et ne se demande pas si c’est une idée de gauche ou de droite. Faudrait-il à gauche que tout soit filtré par un comité d’experts ? Avec Michéa, et quelques autres, Corcuff verse trop dans la polémique. La question est pourtant centrale, elle ne mérite pas un tel traitement. On ne peut occulter en effet dans le même temps que les formulations supposées être « sans problème » (et donc « gauchiquement correctes ») sont sans efficacité. Trois décennies de montée du FN ne suffisent-ils pas à démontrer qu’il faut travailler, et non polémiquer ? Que si la polémique est utile, c’est quand elle produit du travail sur soi dans la société, et pas dans des petits collectifs ou réseaux (« fermés ») où chacun connaît le prénom des autres ? Corcuff en appelle à l’hybridation et à de nouvelles pistes mais il ne relève pas chez les auteurs critiqués (Lordon etc.) les tentatives qui sont faites en ce sens, il les ramène un peu trop vite à des formes déjà vues, ce qui stérilise un peu la discussion. Le jugement se fait parfois un peu moralisateur et professoral : dès qu’on parlerait de « nation » voilà que nous risquerions de glisser bien malgré nous (!) dans le nationalisme, idem des « communautés » et du communautarisme etc. De l’air ! D’autant que ce sont en définitive des positions de principe, qui tombent donc sous le coup de la critique que Corcuff adresse à certaines positions de gauche, de manquer d’éthique de la responsabilité... Sur le fond l’argument n’est pas convaincant non plus. Chacun a pu constater que Michéa, invité par Finkielkraut sur France Culture, n’avait rien de commun avec la réaction. Les phraséologies de Michéa qui sont reprises à droite sont donc utilisées dans un sens différent. C’est cette différence qui est à analyser, plutôt que de prendre les imitateurs au pied de la lettre. Cela vaut aussi pour Jacques Sapir, qui est aussi cité sur le blog d’Alain Soral. Si les anticonfusionnistes se croient immunisés contre toute forme de passage, qu’ils se rappellent que l’anticapitalisme, l’antilibéralisme et l’opposition à la marchandisation sont aussi des thèmes repris à droite (arguments anti-GPA notamment), bien que Maurras ne se confonde pas avec Marx. Ne pas le voir et n’accuser que Michéa de confusionnisme c’est d’une part manquer singulièrement de recul sur sa propre position, d’autre part accroître la « confusion » plutôt que contribuer à clarifier. Tout ça manque un peu de sérieux, car la clarification ne prend pas beaucoup de temps, le site d’Alain Soral affiche clairement la couleur : « gauche du travail et droite des valeurs », la différence avec Michéa est si ouvertement visible qu’on se demande comment le soupçon de confusion est possible.

Si la gauche est dans le brouillard c’est donc aussi en raison de cette tendance à voir dans son plus proche allié un lieu de danger potentiel, au lieu d’écouter ce qu’il a (réellement) à dire, et laisser les désaccords perdurer. Il y a à gauche une tendance à éructer qu’on prend pour de la pensée : un nom et l’on sort son armement lourd, considérant que la personne qui a osé prononcer ce nom est à sauver de toute urgence, n’étant manifestement pas consciente des immenses dangers qu’elle court. Avec Heidegger par exemple le point Godwin est atteint en quelques secondes, le résultat est garanti, en dépit de cette évidence qu’est l’irrigation massive de la pensée de gauche, notamment déconstructionniste, postcoloniale ou critique de la technique, par les écrits de cet auteur. Le nazi c’est donc celui qui se tient immédiatement à côté de moi à gauche, au motif qu’il est d’après moi un petit peu plus à droite (ce qui d’ailleurs reste à prouver, dans la quasi-totalité des cas). On comprend que les débats tournent un peu en rond et peinent à prendre de la hauteur, comme le suggérait d’ailleurs Philippe Corcuff dans un ouvrage antérieur (La gauche est-elle en état de mort cérébrale ?, Textuel, 2012). On se plait aux jeux d’appareil, de courant, de lutte à distance, de contrôle du symbolique (croit-on), dans un climat général de dialogue de sourds et non d’intelligence collective. Chacun tend à lutter contre les autres plutôt que de confronter les analyses sous l’angle des solutions, en partant du principe que tout est bon à prendre dès lors qu’il s’agit de se mettre au service de la démocratie, du peuple, au sens fort du terme. Le travail de la pensée se confond un peu trop souvent avec le souci de police des esprits (« ce qu’il faut penser »), comme si cette stratégie n’avait pas déjà été tentée de nombreuses fois et n’avait pas toujours démontré son inefficacité. La raison est simple : une telle posture signifie avant tout à l’interlocuteur son exclusion. Et après cela on ose se gargariser de référence à Gramsci et à l’hégémonie.

Une troisième et dernière critique à faire à ce livre est la forme utilisée pour mener la discussion. C’est à la lumière des sciences humaines que Corcuff décortique un certain nombre de notions, telles que « nation » etc. Ceci pose deux problèmes. Le premier est que les multiples rappels aux « résultats » des sciences humaines, maniés comme autant de moyens d’éviter le « confusionnisme » sont malheureusement coupés du contexte d’énonciation et ne contribuent donc pas toujours à clarifier la situation. La critique récurrente de « l’essentialisme » est un parfait exemple en la matière. Déconstruire pour déconstruire n’a pas de vertu émancipatoire en soi, on ne débouche que sur le relativisme absolu : c’est ce que nous ont appris 40 ans de postmodernisme, lequel se ramène dans le fond à une critique de l’essentialisme. Les cultural studies ne montrent pas seulement que les identités ne sont pas des essences, elles expliquent aussi comment elles sont des ressources pour les individus, en tant qu’elles sont collectives, et donc que quelque chose de collectivement réel existe - plutôt que rien. La déconstruction généralisée n’aboutit qu’à l’individu seul et isolé : « il n’y a pas de société, il n’y a que des individus » disait déjà Margaret Thatcher. Comme le montre Laclau l’action collective a besoin d’hypostasier des identités, c’est une nécessité. Il faudrait donc être plus précis quant aux conditions sous lesquelles ces identités peuvent être « fermées » ou « ouvertes ». L’opposition est trop massive, elle détruit d’un même mouvement les ressources de l’oppression et celles de la critique. Elle permet à bon compte de « mettre en boîte » toute une série d’auteurs mais n’a pas beaucoup de valeur ni explicative ni effective.

Mais il y a un second problème. En faisant appel aux grands auteurs de sciences humaines sur le ton de l’autorité Philippe Corcuff ne semble pas apercevoir qu’il se positionne lui-même en surplomb par rapport aux problèmes concrets rencontrés par la plus grande partie de la population. Les multiples références universitaires limitent le débat aux personnes à capital culturel élevé, le dialogue hors de ce contexte devient presqu’impossible et participe finalement de ce manque de relais entre le peuple et les élites gouvernantes dans lequel s’engouffrent les Soral et autres. Ce n’est pas le moindre des paradoxe de ce livre de ne pas avoir noté qu’il participe de ce qui fait sans doute le succès des Soral, selon ses propres critères : cette propension de l’élite à monopoliser la parole et la définition des problèmes, comme si l’enjeu premier était la lutte des places (y compris à gauche) et non le bien commun. Une telle attitude ne participe-t-elle pas un peu de cette « rebellitude » que Corcuff dénonce ? N’y a-t-il vraiment aucun souci d’être ou de se maintenir en tête de gondole ? La droite n’est-elle pas très utile finalement à une certaine gauche, qui n’aurait plus rien à dire sans elle ? Corcuff ne perçoit manifestement pas le problème. Nous croyons au contraire qu’il faut être assez ferme, et nous espérons avoir expliqué pourquoi. Un positionnement inutilement élitiste, tendant un peu trop à « faire le buzz » entre initiés, tençant un peu trop ostensiblement l’idiotie de ses contradicteurs sera sans aucun doute compris par les auditeurs des conférences de Soral comme un témoignage de plus de l’incapacité de l’élite à faire autre chose que défendre son élitisme et sa posture savante. Que nous importent « leurs » désaccords, doivent-ils se dire ! Que nous importe qu’ils cherchent à s’écraser mutuellement au moyen de la démonstration de leur érudition ! Dans le fond, « ils » sont bien d’accord pour ne pas accorder la parole à d’autres qu’à eux-mêmes : c’est le critère discriminant réel, bien qu’il demeure implicite. Ne pas s’apercevoir de cela est extrêmement dangereux, à notre sens.

L’anti-intellectualisme n’est évidemment pas la solution de rechange, qu’on ne se méprenne pas. Il existe cependant une différence entre le ton et la citation d’autorité, et le travail patient de démonstration et d’intelligibilité du réel, que « la recherche » méprise trop souvent, au nom du caractère « fondamental » des savoirs « fondamentaux », auxquels seuls quelques élus auraient accès. Le travail d’élucidation du réel doit se faire avec la population, et non en surplomb. C’est une posture démocratique dont les formes les plus radicales ont été posées par Bakounine, ce qui devrait donc couler de source pour qui se réclame de la tradition libertaire...

Pour conclure, la quatrième de couverture indique que ce livre est une première tentative de rapprochement entre l’époque contemporaine et les années 30. Supposons que ce soit le cas, saluons l’effort de Philippe Corcuff et admettons que cet ouvrage fait partie de ceux qui, comme Michéa, tentent de sortir des sentiers battus et donc essuient quelques plâtres. Nous ne pouvons qu’être d’accord sur l’ambition de l’auteur et appeler à d’autres travaux qui iraient dans le même sens.

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// Article publié le 9 octobre 2014 Pour citer cet article : Fabrice Flipo, « A propos de Philippe Corcuff, « Les années 30 reviennent et la gauche est dans le brouillard », Textuel 2014 », Revue du MAUSS permanente, 9 octobre 2014 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?A-propos-de-Philippe-Corcuff-Les
Notes

[1Philippe Corcuff indique que ce site est mieux classé que celui de RTL.

[2L’expression est de Jean-Louis Loubet del Bayle, Les Non-conformistes des années 30, Paris, Seuil, 1987 (1969), qui rassemble des courants qui peuvent être très différents entre eux. Pour une discussion plus détaillée, voir notamment notre Nature et Politique, Amsterdam, 2014.

[3Voir notamment les analyses de Milza Pierre, Fascisme français. Passé et présent, Paris, Flammarion, 1987 ; L’Europe en chemise noire, Paris, Flammarion, 2002.

[4Ferry Luc, Le Nouvel ordre écologique, Paris, Gallimard, 1992.

[5On se rappelle notamment de La face cachée de la décroissance, livre de l’enseignant et militant Vert Cyril Di Méo (L’Harmattan, 2006) préfacé par Jean-Marie Harribey et postfacé par Guillaume Duval, dont la teneur était de mettre en garde contre une décroissance jugée porteuse « d’idées nauséabondes », jettant sur l’opprobre de manière indistincte sur toute la mouvance. Les deux auteurs avaient ensuite activement combattu la perspective dans des débats publics, comme si un danger imminent était à juguler. Pourtant on attend toujours de voir naître un fort courant décroissant réac. Le livre d’Alain de Benoist reste isolé, Cyril di Méo quant à lui a rejoint peu de temps après les listes de droite, aux élections à Aix-en-Provence. La virulence des accusations, près de huit ans après, continue de laisser pantois. Ce qu’on questionne dans cet article est le fait de ne pas tirer de leçons de ce genre d’épisode malheureux, et que les mêmes attitudes continuent d’avoir cours sur d’autres sujets.

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