A propos de « Le prix de l’inégalité », de Joseph Stiglitz

Les liens qui libèrent. Septembre 2012. ISBN : 978-2-918597-99-5
(The Price of Inequality : How Today’s Divided Society Endangers Our Futur)

Cet ouvrage se présente comme un livre avant tout politique écrit dans le contexte des révolutions arabes et celui des mouvements sociaux agitant l’Europe (les « Indignés ») les Etats-Unis (« Occupy Wall Street ») en 2011. Il s’appuie en fait sur un appareil conceptuel beaucoup plus complexe issue des théories de l’auteur qui lui ont valu le « Nobel » d’économie (prix de la Banque de Suède en 2001 ). Il est centré sur la situation des Etats-Unis.

Son fil directeur est la question des inégalités de revenu et de patrimoine qu’il décrit plus précisément dans le premier chapitre, s’appuyant notamment sur les travaux statistiques de Thomas Piketty et Emmanuel Saez - Quaterly Journal of Economics – 2003 - qui ont établi que les inégalités de revenu avaient retrouvé le niveau record des années 1920 dans ce pays. Les 1% les plus riches ont accaparé plus de 65 % de l’accroissement du revenu national de 2002 à 2007. En 2005, ils percevaient 17,4 % du revenu national. En revanche, pendant les trois décennies qui ont précédé la crise de 2007 et la Grande Récession, les revenus de la classe moyenne américaine ont à peine bougé : le revenu du salarié ordinaire à temps plein de sexe masculin stagne depuis plus d’un tiers de siècle.
La crise des subprimes et la Grande Récession ont aggravé ces inégalités de multiples façons en raison du chômage massif, des maisons perdues, des salaires stagnants. Les gains de la faible reprise sont allés massivement aux plus riches : le rapport de la rémunération annuelle des PDG à celle des simples salariés a retrouvé en 2010 son niveau d’avant la crise : 243 contre 1. Ces faits marquent une rupture historique majeure car ces inégalités avaient baissé de 1950 à 1970.
Joseph Stiglitz s’oppose frontalement aux partisans de la thèse du ruissellement selon laquelle les inégalités seraient à l’origine d’une stimulation de la croissance profitable à l’ensemble du corps social. Il montre aisément que cette thèse est inexacte car cette montée de l’inégalité n’a pas accéléré la croissance, ni stimulé les revenus de la grande majorité de la population.
Analysant plus précisément la distribution des revenus, il distingue les hausses des salaires - en trois décennies, les bas salaires - ceux des 90 % les moins bien payés - n’ont crû que de 15%, les salaires des 1% les mieux rémunérés ont eux augmenté de 150 %, ceux des 0, 1 % progressant de 300 % (x par 4 donc) et l’évolution des revenus du capital. Les fortunes (patrimoines) et les revenus du capital (dividendes, plus values, intérêts, bénéfices) ont fortement contribué à la hausse des inégalités. Ce tableau statistique est complété par des éléments plus littéraires sur la détresse de nombreux Américains frappés par le chômage, la crise de l’immobilier, la difficulté d’accéder aux soins et globalement l’insécurité économique croissante, voire la pauvreté. Ceci affecte l’ensemble du corps social et tout particulièrement les jeunes qui subissent les effets du déclin de la mobilité sociale et le coût croissant de l’endettement nécessaire au financement des études. Bref une société en voie de polarisation de plus en plus éloignée de l’idéal américain d’une société de la classe moyenne où chacun aurait sa chance de réussite.

L’auteur analyse ensuite les causes de ces inégalités croissantes dans les chapitres II et III. Pour lui, les facteurs majeurs sont d’ordre politique et institutionnel. « L’inégalité américaine n’est pas tombée du ciel ». Il réfute la thèse de la « productivité marginale » dominante, thèse attribuant l’essentiel des inégalités aux contributions différentielles de chacun à l’économie et à la société. Les plus performants seraient mieux rémunérés et c’est justice selon cette thèse. Si celle-ci joue un rôle, il est limité et ne saurait rendre compte à la fois de la croissance des inégalités, ni de leur actuel niveau. Pour lui, l’État joue un rôle majeur en définissant les règles du jeu. Il aurait favorisé la formation de monopoles, avantagé les plus aisés au détriment des plus démunis. « Notre système politique fonctionne de plus en plus sur un mode qui accroît l’inégalité des résultats et réduit l’égalité des chances. ».

Les comportements de « recherche de rente » auraient été encouragés au bénéfice des plus puissants depuis tout particulièrement la vague néolibérale sous R. Reagan. C’est donc en faussant les lois du marché concurrentiel que l’État a favorisé tout d’abord les inégalités. Des marchés concurrentiels auraient en effet éliminé selon lui rapidement les rentes ainsi formées. Il prend de nombreux exemples comme l’exploitation des asymétries d’information par le secteur financier (voir les ventes par Goldman Sachs de produits financiers « pourris » à ses clients), la prise de risque excessive par les banques too big to fail avec la certitude d’être sauvées par le contribuable, le crédit prédateur aux plus démunis (immobilier, cartes de crédit, étudiants). Certaines activités ont aussi bénéficié de ces rentes comme le secteur pharmaceutique, les prestataires de l’armée, l’agriculture. Le système fiscal a joué son rôle en devenant régressif en baissant les taux d’imposition des plus riches au détriment des plus pauvres, davantage imposés in fine. Les politiques macroéconomiques ont aussi contribué en tolérant un chômage élevé qui a permis la faible hausse des salaires des classes moyennes et la désyndicalisation massive. L’ensemble de ces pratiques ont été justifiées par les économistes du courant dominant comme l’École de Chicago (M. Friedman et G. Stigler), faisant fi des asymétries d’information et de l’imperfection de celle-ci. Des changements techniques ont aussi favorisé des situations de monopole comme les « externalités de réseau » conduisant à rendre bénéfiques la standardisation et l’émergence d’un opérateur unique. Microsoft a profité de ces dernières en imposant son système d’exploitation à l’ensemble des ordinateurs PC. Il est en effet plus rentable de disposer d’un système unique d’exploitation plutôt que de plusieurs difficilement compatibles. En fait Microsoft n’a pas innové, mais a habilement utilisé économiquement à son profit des innovations produites par d’autres. Ceci peut être généralisé à d’autres secteurs comme la finance. Rien n’obligeait les autorités et le corps social à demeurer passifs devant ces évolutions.
Ceci a été rendu possible par les faiblesses de la régulation, le laisser-faire des pouvoirs publics. Elle est théorisée sous les termes de « capture du régulateur ». Par des incitations, les firmes peuvent influencer les régulateurs en leur offrant des récompenses immédiates ou différées comme une belle carrière après le mandat public qu’ils assument. Mais la capture peut aussi être de nature « cognitive ». Les régulateurs partagent une même vision du monde, un même état d’esprit que ceux qu’ils sont censés contrôler. Les lobbies, les think tanks, les économistes, intellectuels, politistes, et les médias jouent ici un rôle majeur en diffusant sans cesse des théories et idées favorables au marché autorégulateur, aux banques, à la thèse du ruissellement vers le bas, etc.
Enfin l’État a pu contribuer directement à la fortune de certains monopoles en distribuant directement des fonds à ces entités comme le secteur pétrolier et minier, aux secteurs financiers en le renflouant sans contrepartie, en imposant des droits de douane, en subventionnant l’éthanol…
Par ailleurs, il constate que des pays aux niveaux de développement comparables présentent des niveaux d’inégalités bien plus faibles. Ces inégalités ne s’expliquent donc pas comme la résultante des « forces du marché », mais comme le fruit des lois, des réglementations et des institutions qui façonnent les marchés. Ainsi, les lois du marché entraînent certes plusieurs bouleversements structurels liés aux progrès de la productivité industrielle, aux changements dans les avantages comparatifs donnant aux pays émergents la possibilité de concurrencer les industries du centre, à l’élévation de la demande d’emplois qualifiés et à la baisse de la demande d’emplois peu qualifiés dans l’industrie (biais technologique). Ces évolutions sont défavorables aux travailleurs peu qualifiés de l’industrie et contribuent à la hausse des inégalités. Mais elles ne peuvent rendre compte de l’immense écart constaté aux Etats-Unis dans les revenus et les fortunes. D’autres facteurs sous contrôle du politique, sont venus accentuer ces tendances spontanées ou ne pas les contrecarrer : sous-investissement dans l’éducation, baisse relative des salaires dans le secteur public, lutte contre l’influence des syndicats, lois sur la gouvernance des entreprises, lois sur la concurrence, libéralisation totale des mouvements de capitaux, baisse des droits de douane. Tous ces facteurs ont accru l’influence des détenteurs du capital et ont affaibli les pouvoirs de négociation des salariés. De même, la politique fiscale a avantagé les hauts revenus par la baisse des taux marginaux d’imposition et celle des droits de succession. Bref, loin de limiter les inégalités, les actions publiques ont contribué à les accroître.
Il se penche ensuite sur l’importance de ces changements. La hausse des inégalités est cause d’instabilité économique comme le prouve la crise des subprimes. Pour financer leurs achats, les Américains se sont endettés bien au-delà de leurs possibilités financières, une bulle immobilière s’est formée… La suite est bien connue. L’inégalité est aussi liée à la baisse des investissements publics dans les infrastructures, les services d’intérêt général, la recherche et l’éducation. Elle est donc source de gaspillage de compétences et d’inefficacité économique. Cette économie souffre de distorsions liées aux rentes captées par les monopoles dans le secteur de la finance et de la santé. Les dépenses de santé aux Etats-Unis sont bien supérieures à celles des pays européens (16 % contre 8 à 12 % du PIB) et pourtant les performances du secteur sont plus faibles ! Les firmes pharmaceutiques, les professionnels de la santé captent à leur profit des rentes indues.
Globalement, les travailleurs américains souffrent de bas salaires, de stress, d’angoisse face aux risques de chômage. Il fait ici appel à la théorie du salaire d’efficience ou d’efficacité qui démontre que la productivité augmente avec le niveau de rémunération et de considération (et inversement). Ces rémunérations stagnantes ne sont guère motivantes.
Il souligne que l’un des maux les plus graves est sans doute l’individualisme croissant, l’érosion du sentiment d’identité, « où le fair play », l’égalité des chances et le sentiment collectif tiennent tant de place. »

Ceci le conduit à considérer que c’est la démocratie elle-même qui se trouve mise en danger. Le système semble avoir remplacé le principe « une personne, une voix » par la règle « un dollar, une voix ». Les 1% les plus riches fixent les règles du jeu à leur avantage et pervertissent le fonctionnement du système politique. De ce fait les tendances oligarchiques s’accentuent, la légitimité du politique est mise en cause. L’abstention progresse, renforçant encore la main mise des plus riches (qui eux votent) sur le fonctionnement des pouvoirs publics.
Ces phénomènes sont d’autant plus puissants que les citoyens sont sous informés ou mal informés et dans l’incapacité de prendre conscience de l’ampleur des inégalités, de leurs causes et de leurs conséquences. Les lobbies, les médias grand public manipulent les cadres de perception des citoyens qui sous-estiment l’ampleur des phénomènes précédemment décrits. Joseph Stiglitz cite Keynes :

« Les idées justes ou fausses, des philosophes de l’économie et de la politique ont plus d’importance qu’on ne le pense en général. À vrai dire, le monde est presque exclusivement mené par elles. Les hommes d’action qui se croient parfaitement affranchis des influences doctrinales sont d’ordinaire les esclaves de quelque économiste passé. » J. M. Keynes - Théorie Générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie – 1936.

L’auteur s’attaque enfin aux dogmes de l’équilibre budgétaire et à celui de l’indépendance des Banques centrales qui n’ont pas su veiller à la formation de bulles dévastatrices et qui ont conduit des politiques favorables aux « 1 % ».

Il termine sur une note relativement optimiste : un autre monde est possible et nous pouvons construire une société plus conforme à nos valeurs fondamentales. Toutefois la tâche sera difficile car certaines forces du marché nous tirent dans l’autre sens et la coalition d’intérêts des plus riches est très puissante. Il propose un vaste programme de réformes économiques visant à « arrêter les excès en haut » et « à aider les autres ». Ceci s’articulerait avec des réformes politiques et conduirait à un nouveau pacte social.

Nous pouvons souligner l’intérêt de cet ouvrage d’un économiste aux grands talents de vulgarisateur. Il sait faire passer son message sans s’encombrer d’un lourd appareil théorique. Cette écriture « à l’américaine » nous change agréablement du caractère souvent abstrait et austère des ouvrages européens et tout particulièrement français. Le contenu est très stimulant en cette période où l’Europe s’enfonce dans la dépression et refuse d’envisager tout autre issue que l’application des remèdes qui ont précisément conduit les Etats-Unis dans la situation analysée par Joseph Stiglitz. L’optimisme final doit malheureusement être tempéré. Les révolutions arabes ont conduit à une situation incertaine, les mouvements sociaux sont essoufflés et les débats politiques aux Etats-Unis laissent planer plus que des incertitudes sur la volonté et la possibilité de réformer en profondeur le contrat social.
Son ouvrage est toutefois long (390 pages) augmentées d’un lourd appareil de notes. Il est aussi appuyé sur les apports théoriques de J. Stiglitz qui lui ont valu le « Nobel » en 2001 avec M. Spence et G. Akerlof, notamment sa théorie des asymétries d’information qui avance que l’efficacité (ou efficience) des marchés est en fait une exception et non la règle comme chez les nouveaux classiques ou dans la tradition néoclassique. Il est à la base d’une économie de l’information qui a profondément renouvelé la théorie économique. Cette imperfection de l’information est cause de déséquilibres sur les marchés, et notamment le marché du travail où les employeurs ont intérêt à verser un salaire d’efficience supérieur à celui d’équilibre, rigide, ce qui exclut les travailleurs moins productifs.
Il pense que le marché peut être toutefois utilisé comme une arme contre les monopoles et les rentes, si les conditions de la concurrence sont effectivement réalisées par un cadre institutionnel adéquat. En ce sens, il s’éloigne des économistes plus radicaux d’inspiration marxiste et de l’institutionnalisme d’un Karl Polanyi. Il est toutefois favorable à des politiques économiques très actives pour maintenir au plus près la conjoncture au plein emploi. Il s’inscrit donc dans un renouveau keynésien et tranche nettement avec le conformisme néolibéral encore très prégnant.

Bernard Drevon est professeur honoraire en khâgne B/L.

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// Article publié le 24 octobre 2012 Pour citer cet article : Bernard Drevon, « A propos de « Le prix de l’inégalité », de Joseph Stiglitz », Revue du MAUSS permanente, 24 octobre 2012 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?A-propos-de-Le-prix-de-l-inegalite
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